Les humanistes du métro

Seuls ou en associations, ces citoyens expriment leur générosité aux autres usagers du métro. Leur but, faire de ce transport en commun, un espace agréable où la solidarité et le partage trouvent leur place.  

Le métro parisien ne fait pas l’unanimité. Certains usagers lui reprochent comme Léa, «d’être bondé avec beaucoup de soucis techniques ». Pourtant, ce qui ennuie les voyageurs, ce sont aussi les incivilités.

Julien Damon, professeur associé à Sciences Po, explique dans une interview au site Slate que « les incivilités nourrissent une spirale de dégradation et de déclin toujours plus difficile à enrayer quand elles ne sont pas traitées à temps. ». Selon l’Observatoire des incivilités de la RATP, sur la période 2012-2014, au moins un voyageur sur trois, a déjà été confronté à une situation d’incivilité chronique sur sa ligne de métro. 

Publié en mars 2018, le rapport de l’agence Sia Partners, il n’y a pas de petites incivilités, énonce que 83% des usagers de la RATP se disent « gênés» par les actes d’incivilité. Une évolution dans les habitudes des usagers, où ce même rapport distingue notamment les incivilités commises par négligence de celles catégorisées comme violentes et intentionnelles. Ces constats permettent de démontrer que les Parisiens ont du mal à partager les espaces confinés. 

Pourtant, mieux vivre-ensemble dans le métro, c’est possible. 88% des usagers se disent prêts à sensibiliser leur entourage, dans le sens d’un comportement plus courtois dans les transports en commun, comme le souligne l’édition 2014 de l’Observatoire des Incivilités de la RATP. Ils/elles s’appellent Alan, Geoffrey, Julian, Lucile, Marvin, Thierry, Yseult et agissent pour tenter de changer les choses. 

Ces usagers impliqués, souriants et disponibles s’efforcent d’embellir leur métro et veulent apporter un peu de bonheur à ceux qu’ils accompagnent. Comme un Parisien sur quatre, ces habitués du métro côtoient au plus près les incivilités et ont une conscience aiguë de la situation. Un sourire, un signe de politesse, un échange, visant à adoucir les moeurs de ce métro bien décrié. Voici les histoires peu ordinaires, de ces usagers-bénévoles qui savent donner corps à leur esprit de civisme.  

Usagers : un sentiment de solidarité

Sur la ligne 13, un mec ivre s’assied à côté de moi et commence à me parler, en me tendant sa bouteille d’alcool. Il me dévisage avec des regards aussi appuyés qu’insistants. Il commence alors à me caresser plusieurs fois au niveau de la cuisse avant de remonter sous ma jupe. Lorsque je suis descendue à ma station, j’en ai pleuré, tellement j’étais choquée» raconte Louise, 19 ans.

Camille, elle aussi, a vécu une agression sexuelle alors qu’elle n’a même pas vingt ans. « J’étais dans les couloirs de Havre-Caumartin. Un mec assis sur les escaliers, me dévisage et me crie violemment, t’es bonne. Je fais mine de ne pas le voir et là, il commence à me suivre. Croyant faire tomber quelque chose de mon sac, je me retourne et croise son regard pervers. À cet instant, je me rends compte qu’il se masturbe littéralement devant moi. Sur le moment, je n’ai pas su réagir, ni quoi faire », témoigne la jeune fille.   

Visuel de la campagne de sensibilisation de la région Ile-de-France, de la SNCF et de la RATP contre le harcèlement dans les transports en commun franciliens (Crédit photo : STIF)

Comme Camille et Louise, 30,6% des femmes appréhendent de prendre seules le métro parisien, comme l’explique l’étude de Institut d’aménagement et d’urbanisme, publiée en 2017. Pire encore, entre 2014 et 2015, 267.000 femmes, âgées de 18 à 75 ans, ont été victimes d’atteintes sexuelles dans les transports en commun, selon l'Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales. Les violences sexuelles deviennent pesantes dans le métro parisien. Voilà ce que veut combattre l’application HandsAway.  

HandsAway, l'application d'aide aux victimes contre les agressions sexistes dans les transports en commun

« L’application HandsAway représente un mouvement citoyen. Ça a vraiment été un cri de colère de dire, y’en a marre de ces agressions. Donc, je crée un outil pour les citoyens qui vont s’entraider pour en parler entre eux », explique Lucile Dupuy.

Responsable du développement de l’application, Lucile Dupuy fait partie des premières utilisatrices d’HandsAway. Une application dont le côté exutoire permet de recueillir des témoignages et des messages de soutien, pour celles et ceux qui un jour ont été confronté(e)s au harcèlement de rue. Désormais, Lucile porte fièrement les couleurs de l’association. Une main fermée, arborant une couleur rouge vive et signifiant "touche pas à mes fesses". 

"Cette plate-forme citoyenne s’adresse à tout le monde (...) elle est liée au fait de bien vivre ensemble"
Lucile Dupuy

Utilisatrice régulière de la ligne 11, Lucile Dupuy s’indigne de ces comportements violents qui sévissent dans le métro parisien. « Ce sont plutôt des regards vraiment appuyés, donnant l’impression d’être comme un morceau de viande. Ces regards sont lubriques et dégoutants. Ces personnes-là, ont l’âge d’être mon père ou mon grand-père ».

Elle n’hésite pas à passer en revue les propos obscènes dont certaines femmes sont victimes chaque jour. « Beaucoup d’insultes et de propositions sexuelles très crues et très imagées, du style, "viens dans ma voiture, je vais te faire rêver", ou "suce-moi salope" et "je vais venir chez toi et te violer". Mais, la pire que j’ai entendue et m’a le plus choquée, c’est "J’ai l’impression qu’on serait bien à l’aise dans ta bouche"», confie-t-elle. 

L’application HandsAway répond à sa volonté pour protéger et rassurer toutes celles et ceux qui subissent le contrecoup d’une agression sexiste. Depuis son lancement, en octobre 2016, HandsAway rassemble une communauté de 28000 internautes, postant chaque mois 1200 alertes.

« Il y a trois réactions qui sont très importantes, lorsque l’on est victime d’une agression sexiste ou sexuelle. La première réaction, c’est de dire : je te crois. La deuxième réaction, c’est de dire : c’est grave, et ne pas minimiser les faits. Enfin, la troisième réaction, c’est de demander quels sont les besoins de la victime. L’idée de HandsAway porte aussi sur ce troisième point. Nous nous plaçons sur une position d’écoute, pour satisfaire les besoins que peuvent avoir les victimes sur le moment », dit Lucile Dupuy, à propos des missions d’accompagnement de son application. 

Fers de lance de l’application, les Street Angels incarnent physiquement les valeurs d’HandsAway. À l’écoute et solidaire des victimes, ces anonymes oeuvrent bénévolement pour soutenir celles et ceux, qui confrontés au harcèlement ne savent pas comment réagir.   Lucile se félicite de cet engagement qui montre l’évolution des mentalités. « L’intérêt de cette application, c’est que les gens ont la preuve du phénomène. On ne peut plus minimiser et faire comme si ça n’existait pas. Je pense que ça contribue énormément à la sensibilisation des citoyens. Tout le monde est concerné, autant les hommes que les femmes. Chacun peut s’impliquer à son échelle et en discuter. Je pense que c’est pour cela que ça marche bien. Les gens nous écoutent et nous suivent. Nous ne sommes pas là pour culpabiliser les personnes, mais pour donner des solutions ».

Déterminée, Lucile Dupuy ne désespère pas de voir cette société du métro, s’améliorer avec le temps. Son engagement pour HandsAway ne fait que commencer et et elle s’affirme optimiste : « je pense que c’est dans cet esprit-là que HandsAway a été créé. Cette plate-forme citoyenne, elle s’adresse à tout le monde. La citoyenneté elle totalement liée au fait de vivre ensemble et de bien vivre ensemble ».  

Sur la ligne 1, les petits cafés du métro, entre bonne humeur et rigolade

Ligne 1. Station Franklin D. Roosevelt. Sur le quai de la station, la foule de travailleurs attend, comme chaque lundi matin, les premiers métros pour se rendre dans le quartier d'affaires de la capitale. Parmi cette foule d’anonymes en tailleur et costume, une ombre nonchalante. Ce curieux personnage s'appelle Geoffrey Delumeau.

Avec son sac à dos de trappeur et ses guenilles d’explorateur, le jeune trentenaire, tout sourire, profite du mouvement de la foule pour déballer ses affaires, en toute discrétion. Son acolyte, Yseult, le rejoint. Elle l’aide à sortir les gobelets et prépare les thermos de café. Après un dernier check d’encouragement, ils guettent ensemble, le moment opportun de s’engouffrer dans la rame. 

"Je pense qu’on améliore les conditions de transport des usagers dans le métro, parce que nous sommes des médiateurs" 
Geoffrey Delumeau

Geoffrey et Yseult observent les voyageurs endormis, ceux qui sont plongés sur leurs portables ou encore ceux qui arborent un air hagard. Leurs regards se croisent et d’un commun accord, ils lancent à pleine voix un « BONJOUR !!! », très communicatif. Les usagers sont surpris. Mais Geoffrey réussit son pari de faire sourire les usagers. « La majeure partie des gens avec qui l’on interagit, ils sont contents. Ils sont heureux d’être rencontrés comme ça à l’improviste dans le métro. (…) Nous ce qu’on choisit, c’est de se dépasser. C’est d’être courageux en allant au contact de l’autre, bien que l’autre ne soit pas forcément toujours ouvert » explique-t-il. 

Ces deux joyeux lurons sont membres des Petits cafés du métro. Et, à force, les voyageurs de la ligne 1 finissent par bien les connaître.

« Ce qui m’a donné envie de faire ça dans le métro, c’était de m’y voir impuissant. On voit des milliers de personnes dans le métro, dans notre vie quotidienne. On n’arrive pas à interagir avec eux. C’est compliqué, on est timide et puis on se sent complètement bloqué. (…) Notre équipe des petits cafés a appris à interagir avec les gens. Et une fois que c’est fait poliment et que l’on parle tranquillement, c’est vraiment super et les gens donnent leurs meilleurs côtés », confie le fondateur de l’initiative

Les Petits Cafés du Métro

Chaque lundi matin, Geoffrey et ses petits camarades distribuent copieusement, café, thé et jus de fruit pour le plus grand bonheur des passants. Cette démarche citoyenne s’explique par la volonté du collectif des Petits cafés du métro, de changer le visage du métro, notamment par ses aspects oppressants et instables. « On a tous peur de faire une mauvaise rencontre. On a tous peur de vexer l’autre et donc on n’ose pas parler. C’est ce constat qui m’anime chez moi et si personnellement, je dois vivre dans cette société, j’aimerais apporter autre chose que la vision de quelqu’un sur un siège (…) C’est à chacun de faire son choix, de ce qui veut apporter à la société », explique Geoffrey.

Ce matin-là, il échange avec de nombreuses personnes qui se montrent réceptives à son discours. Tour à tour, il discute danses sud-américaines avec Liam, bavarde avec Charlène sur les animaux de compagnie et parle d’art contemporain avec Catherine. 

Quant aux incivilités, Geoffrey ne préfère pas y penser, « il peut y avoir des incivilités, comme partout. Tout n’est jamais tout bon ou tout mal. De toute façon, lorsque l’on tente quelque chose de nouveau, on ne peut pas avoir l’approbation totale des gens ». Offrir et faire plaisir, telle est la motivation de Geoffrey.

« Je pense qu’on améliore les conditions de transport des usagers dans le métro, parce qu’on est des médiateurs. C’est ce qui m’a plu et c’est que je ressens. Il faut poursuivre ce type d’initiatives, pour permettre aux gens d’êtres superbes », rapporte ce dernier sur l’importance de son engagement participatif et solidaire pour le métro. Il conclut chacune de ses tournées, par un high five géant qui suscite l’enthousiasme général, de ces usagers qui pourtant n'aiment pas le métro. 

Chatelet-Les Halles, Gambetta, Invalides … Les circuits proposés par l’association ADEMAS explorent le coeur du premier réseau souterrain, construit par Fulgence Bienvenüe, au début du XXe siècle. 

▲ Affluences des stations de Métro à Paris en 2017 (Sources : RATP et  data.gouv.fr)

Avant même de commencer les excursions, les visiteurs assaillent Julian de questions. Le métro, est-il si sale que ça ? La RATP a-t-elle toujours existé ? Ça coûtait plus cher de prendre le métro avant ? La visite n’a pas encore commencé, que Julian Pepinster doit démystifier le métro parisien.

Ces passionnés font revivre le patrimoine historique du métro parisien

Ce matin-là, le fondateur de l’association ADEMAS conduit un groupe d’une petite dizaine de personnes, en direction de la ligne 3bis et de la station Gambetta (20e arrondissement). Les visiteurs surpris ne s’attendent pas à découvrir la grande épopée de la plus petite ligne du métro de la capitale. 

"Le métro peut remercier ceux qui le font vivre au quotidien"
Julian Pepinster

« L’usage du métro s’est largement diversifié et il est complètement sorti du sujet, domicile-travail et travail-domicile » dit Julian à son groupe de visiteurs, pourtant habitué à ces longs trajets quotidiens. Au détour d’une immatriculation de rame, de la forme d’un rail ou même des pans d’architectures des stations, Julian Pepinster démontre que le métro parisien n’est pas une coquille vide sans histoire.

« Le métro, il peut remercier beaucoup de monde, qui contribuent à ce qu’il soit un endroit le plus agréable possible. Il peut remercier ceux qui l’ont construit, ce qui en parle avec plus ou moins de succès et d’approbation. Mais, surtout, ceux qui le font vivre au quotidien ». Ce quotidien du métro, Julian Pepinster le partage et le fait connaître, à ceux qui le suivent dans ses visites aussi instructives que passionnantes, d’environ deux heures.   

Visites Métro ADEMAS

Ses « métros tours », Julian Pepinster les agrémente de lieux secrets et insoupçonnés. En sortant de sa monotonie le patrimoine du métro, il espère lever les doutes envers ce mode de transport très critiqué. De la station fantôme Louis Blanc sur la ligne 7bis, aux rames semi-automatiques de la station Place des Fêtes sur la ligne 11, sans oublier l’architecture Art déco de la station gare de l’Est et la station de cinéma Place des Lilas, les visiteurs ressortent émerveillés.  

Ce métro, Julian Pepinster le chérit. Il ne jure que par son utilité et que par l’originalité de ce patrimoine souterrain. « Avec ou sans incivilités, indépendamment de cela, oui cela permet de voir autrement le métro. Ensuite, les incivilités, la RATP et plus largement, les exploitants de transports publics dans le monde, ce n’est pas de leur faute, s’il y a des incivilités. L’incivilité et plus généralement, les dégradations, elles sont subies par les entreprises de transports qui y font face. Je dirais du mieux qu’elles peuvent, alors qu’elles sont venues là pour faire autre chose, dont du transport. Elles sont obligées pour le bon fonctionnement du réseau, de dépenser des moyens, de l’énergie et son personnel à l’éducation, là où elle aurait dû déjà être faite par des professionnels » confesse Julian.

Julian Pepinster confie que l’activité de son association ne serait rien sans le travail fait en amont, par le personnel RATP. « Elle s’efforce de l’humaniser avec des contraintes économiques et sociales qui sont bien différentes et beaucoup plus conséquentes qu’une association, qui fait cela pour le plaisir et pour la joie de partager le patrimoine. Ce sont des activités qui passent bien et qui se font ensemble » raconte avec humilité ce dernier. 

« Cultive ton métro » : quand les arts égayent les souterrains parisiens

Sa voix de crooner inonde de bonne humeur les couloirs de la station La Motte-Picquet-Grenelle. Véritable douceur pour les oreilles, la musique de Marvin Parks, le jazzman du métro, déride les travailleurs de la ligne 6 qui vont et viennent.

Durant leurs trajets, les usagers redoutent une reprise assourdissante de Santiano ou de La Vie en rose. Mais quand la voix de Marvin Parks résonne, les curieux s’arrêtent et très vite, il les charme. « J’aime simplement chanter pour les autres. Le jazz, c’est une grande communauté qui rassemble. Dans le métro, cela surprend au départ. Puis, les gens viennent naturellement et on interagit ensemble », s’amuse-t-il à dire.

Le rythme dans la peau et le Jazz dans le métro

▲ Un Américain à Paris, Marvin Parks est un artiste autodidacte qui donne des représentations dans le métro parisien (Crédit photo : Marvin Parks/ Jazz du métro Média)

Pourtant, Marvin et le métro, c’est l’histoire d’une rencontre inopinée. « J’avais rendez-vous avec un ami. Malheureusement, ma carte bancaire est avalée et mon portable n’a plus de batterie. Je suis perdu dans le métro et je ne connais personne. Sur le coup, je devais gagner de l’argent assez vite pour sortir de ce problème. J’ai décidé de chanter dans le métro et au final, j’y suis resté » aime se remémorer le chanteur.

"Le métro est un super endroit pour promouvoir ma musique et tous les jours, j'y fais de très belles rencontres"
Marvin Parks

Imprégné de l’atmosphère urbaine du métro, Marvin Parks crée sa propre initiative en 2017, intitulée Jazz du métro. « Je fais ça pour me rapprocher de mon public. Jazz du métro, c’est avant tout la promotion de ma musique. J’y produis tout ce que j’aime. Cette marque, elle me permet de raconter mon expérience à Paris, avec mon expérience artistique. Mais, sans public, Jazz du métro fonctionnerait différemment. Créer à un rythme fréquent et faire découvrir ma musique, je trouve ça très profitable », avoue avec humilité Marvin.

Le compte Instagram du chanteur est rempli de rencontres belles et inattendues, avec les usagers de la ligne 6 dont il est proche. De nature bavarde, il engage naturellement la conversation avec ces Parisiens pressés. Selfies à gogo. Bonne humeur à volonté. Le monde entier s’arrête pour rencontrer ce personnage attachant et haut en couleur.

« Rencontrer des gens grâce à ma musique, c’est un petit plus qui me donne envie de continuer. Cette proximité avec le public, depuis les réseaux sociaux, ça me permet de donner une autre image de mon art dans le métro. Je chante pour les autres, et c’est quelque chose de cool et de merveilleux ». Touristes de passage ou travailleurs Parisiens, le compte Instagram Jazz du métro s’enrichit grâce aux horizons variés de ses admirateurs. La cousine du footballeur, Kylian Mbappé, s’est même prêtée au jeu, en interprétant un petit air de Carmen.

Marvin fait aussi de la prévention. Il s’assure que les usagers de la ligne 6 ne connaissent aucun désagrément sur leurs trajets. Sur les réseaux sociaux, il poste régulièrement des vidéos pour avertir les voyageurs contre les pickpockets. Naturellement, il fait toujours ça avec le sourire.

« Les gens dans le métro m’offrent leurs meilleurs côtés. Ils sont agréablement sympathiques. Moi, j’aime jouer avec eux. La bonne humeur est primordiale, lorsque l’on va au contact des autres », confie-t-il. Le journal Expatriates Magazine, le remarque et le nomme dans la catégorie meilleur musicien expatrié de l’année. Le métro était un rendez-vous inattendu. Aujourd’hui, pour Marvin, c’est sa salle de concert.

Dans le carnet de croquis du portraitiste de la ligne 8 .... des expressions de voyageurs

Son terrain de jeu, la ligne 8. Son sujet d’inspiration, vous. « J’ai environ 3/4 d’heures de trajet par jour. Le temps y paraît très long. D’ailleurs, le dessin me fait presque oublier sa longueur », s’amuse-t-il à dire. Directeur artistique dans une agence publicitaire, Alan Cloiseau aime dessiner le quotidien des usagers. 

"Ces dessins apportent de la bonne humeur dans notre train-train parisien"
Alan Cloiseau

Avec lui, c’est toujours le même mode opératoire. Alan sort en toute discrétion son feutre et son carnet à dessin. Un rapide coup d’oeil à droite et à gauche, puis l’artiste entre en scène. Le modèle choisi n’y prête sûrement pas attention, mais Alan croque les détails de son visage, dans un dessin pop et cartoonesque. 

« Dessiner dans le métro, à l’origine, c’était pour moi le moyen de faire progresser ma technique sur les détails des visages. Puis cette routine prise dans les transports, m’a motivé à prendre des habitudes de dessins. Cela m’a confronté à l’instantanéité des expressions et surtout au contexte autour, ça bouge beaucoup et l’espace y est restreint. Cet exercice, j’y prends goût et aujourd’hui, cela me motive encore plus à raconter les échanges surprenants et inhabituels d’usagers », explique Alan. 

Depuis 2016, ce directeur artistique alimente la page Instagram @Attention_à_la_marche. Un compte original montrant le réseau RATP sous un aspect plus humain. « Ce compte, c’est de la bonne humeur. Les gens que je dessine dans ce carnet, j’arrive à retranscrire leur bonne humeur. Ce sont des moments de complicité. Ces dessins sont à l’origine d’échanges entre tous les usagers. Je dirais que ça apporte de la bonne humeur dans notre train-train parisien ». 

1700 dessins plus tard, Alan Cloiseau esquisse les bouts de vie de sa ligne 8, comme le fou de République, le rabbin de Pantin ou Chuck, de l'équipe RATP Sûreté. « Avant tout, le rapport des autres usagers, à mes dessins peut sembler narcissique. Mais, il ne faut pas oublier que ce sont eux qui permettent le côté vivant du projet », explique l’artiste. Ne soyez donc pas surpris, si lors d’un trajet entre Maisons-Alfort et Pantin, vous voyez un petit blondinet, un brin curieux, tracer à la hâte votre portrait au feutre. C’est normal, il fait de vous, sa nouvelle inspiration.

Le métro raconté par ses usagers

Pour Thierry de Carbonnières, le métro est une immense scène de théâtre. Il s’en amuse et aime décrire les vies de ces usagers, aux quotidiens rocambolesques. « Brèves de métro, c’est avant tout le rapport aux autres. Ce sont des conversations entendues dans le métro et que je note très rapidement. Je retranscris des mots-clés et après, quand je descends sur le quai, j’essaye de me remémorer la conversation dans son intégralité. Ce sont toujours des conversations étonnantes, intimes et qui nous interpellent, parce qu’on est juste à côté. C’est ce que j’adore avec le métro, on rentre dans l’intimité des Parisiens » raconte-t-il. 

"La vie des gens m’intéresse. Le hasard fait toujours de bonnes choses, surtout dans le métro"
Thierry de Carbonnières

Habitué des lignes 7bis et 11, Thierry de Carbonnières se positionne en narrateur omniscient qui relate le quotidien des transports en commun. L'acteur rapporte les excuses de ce mari infidèle, qui informe sa femme de sa présence à une conférence à Clermont-Ferrand, alors qu’il se trouve à Richelieu-Drouot.

Il raconte aussi les mésaventures de ce quinquagénaire divorcé, retourné vivre de force chez sa mère envahissante. « Je suis un usager et j’entends des choses extraordinaires. Dans ces rencontres et par hasard, je me mets à noter des choses, que je trouve personnellement, merveilleuses. La vie des gens m’intéresse. Le hasard fait toujours de bonnes choses, surtout dans le métro » confesse-t-il.  

Les Brèves de métro du comédien Thierry de Carbonnières (Highlander, Plus belle la vie) exploitent une facette plus humaine du métropolitain. Livre de chevet en devenir des usagers du réseau RATP, ce recueil d’histoires courtes vise à atténuer, les critiques et clichés sur le métro.

« Ce livre peut devenir l’ouvrage référent des gens qui aiment prendre le métro ou d’autres, qui eux-mêmes n’aiment pas prendre le métro. (…) Le comportement des usagers du métro est très rarement incivique. Ce que j’entends le plus, c’est pardon, excusez-moi, désolé, asseyez-vous. Ils partagent et le fait de dire que les gens sont inciviques dans le métro, c’est faux. C’est faux et ça ce passe plutôt très bien dans le métro », témoigne positivement l’auteur.

Avec Brèves de métro, les usagers ne sont plus repliés sur eux-mêmes. Sous la plume de Thierry de Carbonnières, le métro devient plus poétique.   

Le métro peut-il être un lieu de partage de la socialisation entre les usagers ?

Vice-président de l'association Île-de-France, de la Fédération nationale des associations d'usagers des transports (Aut-Idf/FNAUT), Michel Babut nous confie son analyse du traitement des incivilités dans le métro. Dans cet entretien, il nous raconte sa vision du métro. Et comment les collectifs de citoyens peuvent prétendre améliorer les conditions de transport des usagers et le respect des infrastructures. 

Michel Babut est le vice-président de la section Île-de-France, de la Fédération nationale des associations d'usagers des transports (Crédit photo : Aut-Idf)

Qu’est-ce qui selon vous, explique cette présence des comportements incivils dans le métro ? 

Michel Babut : « Cette présence des incivilités peut s’expliquer par le fait que le métro soit un espace clos. Mais il n’y a pas que dans le métro, que les incivilités sont présentes. Elles sont aussi dans les parcs et dans la rue, par exemple. Les gens quels que soient leurs comportements y sont en partie responsables. Et ceci est d’autant plus vrai dans le métro, avec leurs comportements très critiquables. » 

Certains usagers proposent des initiatives sociales et solidaires, pour atténuer ces incivilités. Qu’est-ce qui peut expliquer ces prises d’initiatives collectives ? 

MB : « Le rôle de la RATP c’est de faire du transport. Son principal souci, c’est d’apporter des améliorations dans les conditions de transport qu’elle fournit. Après, il ne faut pas mélanger les conditions de transport avec le facteur social. Ce n’est pas le métro qui fait améliorer les relations entre les usagers. Ce sont les usagers eux-mêmes. Personne, ne peut rien faire quant à ces personnes mal élevées qui viennent y commettre des incivilités. Les usagers doivent se montrer plus responsables. » 

"Ces initiatives ont le mérite de présenter des projets encourageants pour la vie collective du métro"
Michel Babut

Cette volonté des usagers de proposer des initiatives contre les incivilités, peut-elle avoir une influence dans la politique structurelle de la RATP ? 

MB : « Dans la durée, je pense que non. Celles-ci sont particulièrement isolées et ne résolvent pas l’ensemble des problèmes liés aux incivilités. Ces initiatives ont le mérite de présenter des projets encourageants pour la vie collective du métro. Ce sont de très bonnes initiatives sur le moment. Elles apportent, par ce côté ponctuel, une certaine embellie pour les voyageurs. Pourtant, malgré ces bonnes volontés, leur côté limité ne peut pas avoir un réel impact sur les directives liées de près ou de loin au métro. »

Un mot de conclusion sur l’engagement de votre association pour tenter de rendre plus accessible le métro parisien ?   

MB : « Notre objectif est d’améliorer les conditions de transports collectifs. En faisant remonter les réclamations d’usagers, nous mettons en évidence les problèmes rencontrés par ceux-ci. Nous agissons à la fois pour la mobilité et l’environnement, afin de proposer des solutions innovantes pour l’avenir des transports en commun de la région. »

World units against incivilities

Il n’y a pas qu’en France, que les usagers se plaignent des incivilités dans leur métro. Selon TNS Sofres, 62% des voyageurs de la planète trouvent le niveau des incivilités inacceptable. En Russie, aux États-Unis comme au Japon, certains veulent faire changer les choses en proposant des alternatives collectives et pour le moins atypiques, afin de revaloriser l’image de leurs métropolitains.  

Moscou : quand la passion du football gagne le métro

À l’occasion de la coupe du monde de football, la société de transports, Moskovsky Metropoliten, en étroite collaboration avec la FIFA et le collectif de supporteurs VOB, retransmet en direct les différents matches de la compétition. La plus grande affluence de curieux s’est faite sur le tronçon Tagansko-Krasnopresnenskaïa, lors de la rencontre Espagne-Russie. De nombreux aficionados, profitent de leurs longs trajets, pour voir les rencontres diffusées en direct sur les 8500 écrans équipant les 1800 rames du métro moscovite.

Interrogé par la RTBF, ce supporteur russe profite des heures de pointe pour comme il le dit, « là, je rentre après le travail. Je cherche un wagon où ils montrent le football. C'est très bien. Cela me fait arriver plus vite à la maison. Comment je me divertirais sinon ? ». L’engouement est mesuré, même si l’on peut voir sur certains visages, de la joie, des sourires en coin et même des gestes de mécontentements de la part de certains supporteurs contre l’arbitrage. Le métro russe réussit à transformer la routine « Métro, boulot, dodo », en une routine « maison, match, travail, but ». 

New-York : il en faut peut pour être heureux

Et si prendre le métro devenait un jeu ? Depuis 2002, le collectif artistique Improv Everywhere fait tomber le pantalon des New-yorkais. Cela s’appelle le « No Pants Subway Ride ». Cet happening grand public sort les usagers du métro de New-York de leur routine habituelle. Chaque 7 janvier, ce challenge loufoque où le port du pantalon est proscrit, procure de la joie et de la bonne humeur pour ceux qui s’essayent au défi.

« No Pants Subway Ride » pimente les itinéraires de ces New-Yorkais qui veulent vivre autrement leurs trajets en métro. Rencontré par Paris Match, un participant raconte que « le but de cet événement est simplement de s’amuser, de faire quelque chose d’étrange pour les gens, de sorte que quand ils montent dans le tramway soudainement quelque chose de bizarre se produit. Il n’y a pas de visée politique, pas plus que sociale». Comme le font savoir les participants, l’essayer, c’est adopter un nouveau mode de vie en permettant de mieux voir le monde qui nous entoure.

Tokyo : ce super-héros vient en aide aux usagers du métro

Les super-héros existent ! Tadahiro Kanemasu en est la preuve vivante. Il est le Ranger vert. L’ange gardien du métro de Tokyo. Plein de bonne volonté et de gentillesse, ce super-héros du quotidien est à l’affût de la moindre oeuvre de bienfaisance qu’il puisse réaliser. Serviable et dévoué, il n’hésite pas à renseigner les itinéraires de voyageurs perdus ou même porter les poussettes, de mamans accompagnées d’enfants en bas âge. En forte période de canicule, Tadahiro Kanemasu distribue gratuitement des bouteilles d’eau, pour rafraîchir les Tokyoïtes coincés dans les transports.

▲ (Crédit photo : Wanderlust)

Populaire auprès des jeunes comme des moins jeunes, Tadahiro Kanemasu, le protecteur de la gare Honancho Sta réussit à transmettre ses messages de partage et de vivre-ensemble. De son propre aveu, il raconte à Reuters, « les Japonais ont du mal à accepter de l'aide, ils se sentent redevables, donc le masque m'est vraiment très utile. Quand j'ai commencé, en gros, les gens me disaient : "Va-t'en, pauvre fou". Désormais, ils pensent toujours que je suis bizarre, mais d'une façon positive ! ». 

L'optimisme d'un métropolitain qui marche bien

Leur passion, le métro. Ils s’y sentent comme chez eux et veulent avec leurs initiatives citoyennes, apporter du baume au coeur des voyageurs, dans leur train-train quotidien. Ces médiateurs sociaux, bénévoles et bienveillants agissent dans un intérêt commun. Certes, l’impact de leurs actions reste minime et ne plaira pas à tout le monde. Ils connaissent les désagréments causés par les transports en commun. Par cet engagement, ils veulent avant tout faire progresser la société, contre le mal des incivilités qui la ronge. Leur démarche peut paraître dérisoire et candide, mais grâce à eux, vous souriez. Et si le scepticisme vous guette, n’oubliez pas qu’au détour d’un couloir, le métro réserve toujours de belles surprises.  

"On ne perd rien à être poli, sauf sa place dans le métro"
Tristan Bernard

Notes :

1. Solliciter à de nombreuses reprises, la RATP n'a pas souhaité répondre à nos questions. Ses partenaires associés n'ont pas donné suite à nos demandes d’interviews.

2. Les différents crédits photographiques et leurs provenances sont consultables sur l'annexe suivante.

3. L'auteur de cette enquête tient à remercier les personnes qui ont participé généreusement, de près comme de loin, à l'élaboration de ce rendu final.

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