#Balancetontaudis :
les Marseillais prêts à faire front

Deux semaines après le drame de la rue d’Aubagne, de très nombreux témoins, se sont réunis mercredi 21 novembre dans la salle des Rotatives de « La Marseillaise » pour débattre du logement indigne à Marseille, autour d’un point d’étape sur l’enquête #BalanceTonTaudis.
L’occasion d’exprimer un ras-le-bol et d’esquisser des solutions.

Lorsque La Marseillaise a initié l’enquête citoyenne #BalanceTonTaudis, avec Emmaüs Pointe Rouge, le DAL, la confédération nationale du logement et le Donut infolab, elle n’imaginait pas l’ampleur que celle-ci prendrait.


Caisse de résonance d’une réalité trop longtemps minorée, cette enquête citoyenne, en dressant le portrait vivant du mal-logement à Marseille, met en évidence un double défi.
D’abord répondre à l’urgence pour toutes les familles modestes qui sont contraintes à un véritable exode à l’intérieur de leur ville. Plus de 1 130 personnes ont ainsi été délogées, par précaution, pour éviter tout nouveau drame. Et c’est heureux, quand certaines de ses familles subissaient depuis plusieurs années ces conditions de vie intenables.

"Trouver des solutions qui ne vident pas le centre-ville de ses couches populaires"

Il faut aussi répondre dans la durée à la question posée par ces immeubles vidés de leurs occupants et ne tenant plus qu’à un fil.
Des solutions doivent être trouvées. Pas pour le bâti mais pour toutes les personnes : retraités modestes, travailleurs pauvres, familles populaires, qui ont le droit de vivre dans des logements dignes à des loyers abordables.
Mercredi soir dans la Salle des Rotatives de La Marseillaise beaucoup d’attentes et de colère se sont exprimées.
Cette énergie populaire, citoyenne, est garante de ce que les choses bougent. Notre journal continuera de s’en faire l’écho car si Marseille cumule les difficultés, elle est forte de tous ceux qui ne se résignent pas.

Léo Purguette

Marseille,
entre colère et dignité

Le sujet est dans toutes les têtes à Marseille et fort logiquement, le rendez-vous de mercredi dans les Rotatives de La Marseillaise a rassemblé. Dans le public, des évacués, des locataires victimes d’habitat insalubres, des avocats, des élus de la ville comme Benoît Payan (PS), conseiller municipal d’opposition, Christian Pellicani (PCF), élu d’arrondissements à la mairie des 1-7, Sébastien Barles (EELV), Michèle Rubirola (EELV), conseillère départementale, ou l’ancienne ministre déléguée à la lutte contre l’exclusion Marie-Arlette Carlotti (PS).
En tout, presque de 200 personnes réunies pour débattre de l’habitat indigne, alors qu’au même moment la Ville de Marseille, qui n’a pas répondu à notre invitation, publiait son décompte quotidien : 163 immeubles évacués, 1 206 personnes délogées.

  • Ci dessous notre carte interactive actualisée des évacuations depuis le 5 novembre à Marseille.

Alice, locataire de la rue Thubaneau fait partie de ceux-là. Elle habite du côté de Belsunce. Son immeuble a été frappé d’un arrêté de péril, il y a deux ans et demi. À l’époque, des enfants étaient passés à travers un plancher. Avec le drame du 5 novembre, « on s’est inquiété » glisse-t-elle au micro. « Les pompiers sont venus, les papiers n’avaient pas changé depuis 2016... Mais j’ai pris mon chat, un sac et je suis partie. Depuis le 8 novembre, je vis à l’hôtel » poursuit-elle avant de détailler son quotidien : trouver les bonnes personnes pour avoir les bonnes infos en temps réels.
« Tout le monde essaie de bien faire mais il y a des limites », estime la jeune femme après avoir passée trois heures dans le service d’accueil des sinistrés de la rue Beauvau. « La communication est compliquée, certaines personnes y passent des journées entières. Et encore, on est pour certains relogés. Jusqu’à quand ? Et après ? »
Entre conseils pratiques, pour par exemple récupérer rapidement un arrêté d’évacuation (penser à bien renseigner dans l’e-mail, l’adresse, la date, l’heure, le motif de l’appel...) ; « petites idées » pour améliorer le quotidien des délogés ; témoignages de locataires vivant dans un habitat délabré ; et coups de colère (comme cette dame logée rue Pastoret qui dénonce « une incompétence criminelle » pointant du doigt certains services) ; c’est un vaste tableau du mal logement à Marseille qui se dresse.

« Pourquoi tous ces arrêtés de péril trop hâtivement déclarés », interroge Kevin Vacher, un des porte-parole du collectif du 5 novembre qui réunit les habitants de Noailles. « Comment tout d’un coup, on nous sert ces 200 logement sociaux... qui ne correspondent d’ailleurs pas aux besoins ? La mairie doit aller vers le parc privé ». Le débat est riche et animé. Marseillais parfois.

Le premier objectif est atteint : mettre de la matière humaine, des visages, des histoires sur cette indignité qui touche selon le rapport Nicol 100 000 personnes à Marseille, pour ne plus dire « qu’on ne savait pas ».

« La donnée, on essaie de lui donner du sens, de l’ouvrir aux concitoyens » explique Olivier Rovellotti, du Donut InfoLab. Partenaire de notre enquête, il plaide avec son association pour une plus grande transparence. « L’enjeu est d’ouvrir le plus de données sur cette question du logement indigne pour les mettre au service des Marseillais, pour qu’ils sachent ».

  • Ci-dessous, la carte des alertes reçues par la Marseillaise via l'enquête #BalanceTonTaudis

« Ça fait 20 ans qu’on fait des rapports à Emmaüs, il a fallu qu’il y ait des morts pour que l’on prenne conscience de la situation » lui répond en écho Kamel, des compagnons d’Emmaüs Pointe Rouge. « Des gens à la rue ça nous parle. Comment toutes ces personnes délogées, leurs familles, peuvent se projeter dans la vie ? »

Se projeter ? Karine a du mal. Propriétaire-habitante du 85 rue d’Aubagne elle raconte, la gorge nouée, sa situation. Elle fait partie des « trois petits propriétaires qui ont toujours bien entretenu leur immeuble ». Après 28 années d’économie, elle redoute d’avoir tout perdu. Aujourd’hui, elle a surtout le sentiment de n’avoir aucun droit. « Tout se passe très mal ».

« Nous avons été choqués par ce drame », renchérit Pierre Le Beller, avocat du barreau de Marseille qui a lancé un numéro vert (0800500530) « parce que des questions de droits se posent. Mais on s’est vite rendu compte que le problème était beaucoup plus large et on a vu se dessiner une situation d’urgence que l’on n’imaginait pas ».
« On a dû mobiliser des spécialistes du droit administratif, mettre en place des pôles de compétences avec des commercialistes, poursuit sa camarade Louisa Straboni. Notre première démarche a été de solliciter la mairie, le préfet, le tribunal de commerce pour les commerçants pour démêler tout ça. On a harcelé les marins-pompiers pour obtenir des attestations d’évacuations et des documents afin de commencer les démarches ». La priorité du moment est évidemment à l’évacuation et au relogement. Mais quid de l’après ?
Passée l’indignation, comment résout-on la problématique du logement indigne ?

Et l'après ?

La question est dans toutes les têtes. Les intervenants l’ont rappelé, les solutions existent déjà. L’inventaire listé le prouve. « La loi de 45 permet des réquisitions de logements vacants en cas de solution d’urgence. Personne ne peut nier aujourd’hui à Marseille le caractère urgent de la situation », rappelle Pierre Le Beller. « Les outils juridiques existent pour pallier les manquements de la mairie », ajoute t-il.

Le tribunal administratif l’a réaffirmé : évacuer des habitants sans arrêté de péril est illégal. Une information qui prend tout son sens lorsque l’on observe la publication au compte-gouttes des arrêtés de péril de la mairie sur son site (Moins d’une quinzaine). Le Donut Info Lab a d’ailleurs demandé officiellement à la mairie la publication de tous les arrêtés de péril depuis 2000. Sans réponse, l’association demandera ces données à la CADA (La Commission d’accès aux documents administratifs).

  • Ci-dessous, la carte à la loupe des signalements fait via l'enquête #BalanceTonTaudis

« Dans cette ville, on ne respecte pas la loi. D’après le DALO, si vous vivez dans un logement insalubre, vous êtes prioritaires.Mais ici, les appartements sont distribués autrement », dénonce Marie-Arlette Carlotti. « Les arrêtés de péril ne sont pas publiés parce que la ville redoute de rendre public les noms des notables, propriétaires de biens insalubres », ajoute t-elle. Et la préemption des logements indécents ? La mairie en a aussi la compétence.

« La réquisition des logements vides, le paiement des frais d’agence par la CAF, ce ne sont pas des lubies de gauchistes, ce sont des mesures concrètes », assène Kevin Vacher. On aurait aussi pu évoquer l’encadrement des loyers pour limiter les abus des marchands de sommeil ou encore l’instauration d’un permis de louer pour les propriétaires de logements décents. Certaines communes comme Gardanne l’ont déjà mis en œuvre.

Un spectateur venu de Lyon interroge : « qu’est-ce que la mairie a fait des fonds étatiques dédiés à la rénovation urbaine ? », avant de rappeler que le centre-ville lyonnais a, lui, été rénové grâce à une collaboration de l’État, de la mairie et des bailleurs.« À Paris, ils ont réquisitionné et remis en état 10 000 logements. En cinq ans, c’était plié », rappelle Marie-Arlette Carlotti. Le cas de Marseille serait-il insoluble ? « Marseille a pu accueillir 120 000 familles rapatriées d’Algérie il y a 50 ans, il n’existe pas de problème pour lequel il n’y a pas de solution », clame Jean-Marc Coppola, conseiller municipal PCF.

« Aujourd’hui en tant qu’évacué, si vous êtes éligible au logement social, vous êtes relogé à  l’autre bout de la ville, sans garantie de retrouver votre quartier », souligne Karine, évacuée de la rue d’Aubagne. Elle soulève un point. Le spectre de la gentrification plane au dessus de la rénovation urbaine du centre ville.« Il faut se débarrasser de la moitié de la ville » disait Claude Valette un adjoint au logement de la mairie en 2003. « Un droit au retour dans les logements qui seront construits doit être exigé », revendique Karine. Le ras-le-bol est palpable.

  • Ci-dessous, notre carte de chaleur des évacuations et des signalements de l'enquête #BalanceTonTaudis dans Marseille.

Tout le monde s’accorde. Il n’y a qu’un seul moyen de changer les choses : se mobiliser. Kevin Vacher, membre du collectif du 5 novembre l’a rappelé : les fortes mobilisations de la Marche Blanche et de la Marche de la Colère ont porté la colère des Marseillais. « Maintenant, le combat doit dépasser le cadre de Noailles.

Acteurs associatifs, représentants de quartiers, habitants, commerçants doivent unir leurs forces ». Les citoyens mettent en lumière l’incurie de la municipalité.« Les personnes des services de la mairie sont totalement incompétents, ils n’ont rien à faire là, il est temps qu’on s’en rende compte », lance une spectatrice.

Et la conclusion vient comme une évidence : « Il faut qu’on se batte pour que ces gens dégagent », invite une autre. « Les habitants doivent continuer à manifester leur mécontentement », renchérit Kamel d’Emmaüs. « Il faut répondre fortement, à l’image de ce qu’ils nous font vivre. Pas avec un simple sit-in devant l’hôtel de ville. On doit les harceler », soutient une autre intervenante.

« C’est à nous citoyens de nous mobiliser, de faire de la politique au sens noble du terme », appelle un spectateur qui rappelle que le prochain conseil municipal a lieu le 10 décembre avant d’ajouter : « Et si on bloquait l’entrée ? ».

Le rendez-vous est pris.

Christophe Casanova et Marius Rivière

L'intégralité des débats

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