L'archéologie : transmettre le temps avec minutie
Quand le temps s'apprend et se raconte. Immersion sur le site de fouilles de la Halliade, dans la commune de Bartrès.
Alex, 23 ans, étudiant en deuxième année d'histoire des arts et archéologie, creuse et nettoie ce qui semble être l'allée centrale du monument. ©LucasLaberenne
Alex, 23 ans, étudiant en deuxième année d'histoire des arts et archéologie, creuse et nettoie ce qui semble être l'allée centrale du monument. ©LucasLaberenne
“Le tumulus de la Halliade domine au loin le pays environnant. La pluie et le vent ont depuis balayé les vestiges de ce site funéraires sacré” Edouard Piette en 1879 à propos du chantier de la Halliade, extrait de “Note sur les tumulus de Bartrès et d'Ossun” ©Laberenne Lucas
“Le tumulus de la Halliade domine au loin le pays environnant. La pluie et le vent ont depuis balayé les vestiges de ce site funéraires sacré” Edouard Piette en 1879 à propos du chantier de la Halliade, extrait de “Note sur les tumulus de Bartrès et d'Ossun” ©Laberenne Lucas
Accroupi, genoux au sol, Alex creuse la terre. Son bras oscille entre coups de pelle, extractions de remblais et nettoyages au pinceau. Dissimulé sous les roches qu’il inspecte, le site néolithique de la Halliade se dévoile. Cette année, ils sont sept étudiants comme lui a avoir été retenus pour participer aux fouilles sur ce dolmen du plateau de Ger. Durant trois semaines, sous la direction de l'archéologue Pablo Marticorena, ils vont inspecter, rouvrir, agrandir, et analyser la structure de cet ancien monument funéraire, vieux de six mille ans.
Équipés de pantalons de chantier, de bottes, de casquettes, et de lunettes, les fouilleurs s’affairent toute la journée sur cette excroissance de terre recouvrant les tombes (tumulus). Autour d'eux, la nature a repris ses droits. Les outils des bénévoles côtoient herbes, roches et salamandres, l'air ambiant s'imprègnent d'odeurs d'humus et de litière. Sous une météo de montagnes, alternant entre chaleurs et pluies, les mains, les esprits et la technique s'activent entre 8h30 et 17h30.
Les groupes de recherches sont répartis par deux ou trois, chacun ayant sa propre mission et un secteur attribué. Nettoyages, agrandissements de sondages (zone de fouille), relevés, un orchestre scientifique silencieux prend place dans cet havre de verdure. Les regards sont concentrés, les corps courbés, les genoux assombris par les frottements de terre. Au centre de cet espace de travail, au milieu des scintillements de métal, une radio chante les présentations d'un colloque archéologique.
L'objectif autour de ce tumulus déjà fouillé à deux reprises, est d'en comprendre la structure et d'en imaginer le fonctionnement. Les objets ont déjà tous été extraits par les archéologue d'autrefois, il reste désormais à analyser et répertorier les secrets de construction et de conservation de cette zone mortuaire prestigieuse. La tâche n'en n'est pas moins intéressante, car en-dessous du grand mégalithe gris, derrière le parement rocheux, entre ces deux champs de cultures, sous ce sol endormi, se dissimule une trace historique et scientifique des homme d'autrefois.
Apprendre par le mouvement
Alexandra est dans le sondage quatre, auprès de la partie la plus visible du site. Depuis deux jours, elle s'occupe de l'agrandissement et de l'alignement des coupes de ce secteur. Assise sur une marche de terre, le piochon qu'elle tient dans sa main gauche percute la paroi avec régularité. Au bout de quelques frappes, elle saisit la pelle pour attraper les dépôts, et les jette dans deux seaux qu'elle vide dans une zone dédiée. Après avoir avancé de quelques centimètres, elle s'empare de sa truelle pour aligner et lisser sa nouvelle ouverture. Son corps se penche alors en avant, ses yeux se plissent et ses mouvements se précisent. Une ficelle tendue située au -dessus d'elle, l'aide à progresser avec justesse. En une matinée, elle répète plus de vingt fois ce ballet de travail. Au fil de l'avancé du chantier, ce qu'elle réalisait en une journée ne prend plus qu'un après-midi. La répétition et la minutie ont imprégné son poignet, l'évolution de son sondage, devient le témoin de son apprentissage.
Autour d'elle, la chaleur est intense. Pourtant, malgré les rougeurs qui se forment sur sa peau et les douleurs musculaires qui apparaissent dans les bras et le bas de son dos, son visage reste impassible. Son objectif est de finir cette ouverture et d'aligner les coupes, rien ne semble l'en détourner. “Lorsque je fouille, mon corps est concentré sur mon mouvement, mais mon esprit s'évade. Je pense à pleins de choses différentes, je ne ressens presque pas le soleil et la fatigue”. Cette étape est importante, et elle le sait. Une coupe qui ne serait pas droite, rendrait les relevés stratigraphiques moins précis.
Après trois ans passés en études d'art et d'archéologie, Alexandra n'en n'est pas à sa première fouille. Le terrain lui plait. Les sourires qu'elle esquisse à la rencontre de ses camarades lorsqu'elle se relève pour aller boire et vider ses seaux sont contagieux. Dans cet espace de terre, la passion est un outil invisible. Rien à voir avec la théorie de ses cours, les rythmes du chantier sont ceux du réel et de la patience.
Une science humaine
En recherches archéologiques, moral et physique sont fortement sollicités. Les moments de pauses sont de précieux instants. Disposée à l'entrée du chantier, derrière le camion de l'université servant à transporter le matériel, la zone de repos est un agréable coin d'herbe. Le matin vers 10h30, à 12h00, et une dernière fois l'après midi aux alentours de 16h30, l'ensemble des bénévoles s'y retrouvent autour d'une collation et d'un morceau de nourriture. Les corps se laissent aller à une courte sieste, les papilles savourent café, thé, et les repas maisons préparés la veille au soir dans le gîte commun qui leur sert de base. Ces entractes sont l'occasion d'échanger sur l'avancée et les découvertes des différents sondages, mais elles sont aussi prétextes pour parler de tout et de rien, de relâcher les corps et les esprits. S'ils ne se connaissent que depuis quelques jours, des complicités émanent déjà. “Sur le chantier et à la base, on a souvent des moments de détentes et de rires, cette proximité permet d'encore mieux communiquer entre nous et d'échanger nos experiences. On avance toute dans la même direction et on a envie d'être là” explique Juliette.
En dehors des pauses, les échanges fusent aussi. Le responsable de recherches supervise continuellement l'avancée des secteurs, et ne manque pas d'intéragir et de venir aider. Par un conseil de mouvement, une indication de lieu auquel prêter garde, ou un simple regard maintenu, Pablo Marticorena travaille autant sur ses recherches qu'il ne transmet son savoir. De même, l'oeil d'un fouilleur relève parfois un détail qu'il n'avait pas remarqué, l'échange est continu. L'activité d'apparence solitaire, se révèle être un véritable travail d'équipe.
Interview d'Alex 23 ans ©LucasLaberenne
Interview Pablo Marticorena ©LucasLaberenne
Pain, fromage, café, thé et chocolat, le groupe se restaure entre deux instants de fouilles. ©LucasLaberenne
Pain, fromage, café, thé et chocolat, le groupe se restaure entre deux instants de fouilles. ©LucasLaberenne
Pablo Marticorena suit l'avancée de chaque sondage. Ici aux cotés de Florian et Juliette, autour du numéro 3 qui vient d'être entièrement réouvert et nettoyé. ©LucasLaberenne
Pablo Marticorena suit l'avancée de chaque sondage. Ici aux cotés de Florian et Juliette, autour du numéro 3 qui vient d'être entièrement réouvert et nettoyé. ©LucasLaberenne
Tout au long de la journée, l'archéologue prélève, relève et met en notes ses observations. Pablo Marticorena, ici en train de mettre en schéma une coupe de 2021, en s'appuyant sur le dossier de fouilles établit en 2018. ©LucasLaberenne
Tout au long de la journée, l'archéologue prélève, relève et met en notes ses observations. Pablo Marticorena, ici en train de mettre en schéma une coupe de 2021, en s'appuyant sur le dossier de fouilles établit en 2018. ©LucasLaberenne
Explorer les archives est important pour avancer et questionner les hypothèses du chantier. En une journée Pablo peut consulter près d'une vingtaine de fois ces données.©LucasLaberenne
Explorer les archives est important pour avancer et questionner les hypothèses du chantier. En une journée Pablo peut consulter près d'une vingtaine de fois ces données.©LucasLaberenne
©LucasLaberenne
©LucasLaberenne
Prendre notes pour raconter
Sans relevés, sans photographies, mesures ou coups de crayons, l'archéologie resterait éphémère. Essentiel souvent méconnu, l'archivage et la classification des travaux représentent 80% du travail archéologique. Toujours son carnet de notes auprès de lui, le professionnel sonde, interprète, imagine et projette le chantier dans ses écrits.
Accroupi, il met en croquis la composition du sol avant l'ouverture ou l'agrandissement d'un nouveau sondage. Il dessine les différentes couches aux crayons, représente l'emplacement des plus grands éléments et des zones à interroger. Aux allures tantôt rectangulaires ou circulaires, ces schémas aident à mieux comprendre le site dans son espace et sa composition.
Face à un secteur récemment nettoyé, il photographie et relève les tailles des infrastructures apparentes à l'aide d'une mire. Une grande perche l'aide également à pouvoir prendre les clichés parfaitement à la verticale d'un nouveau sondage dont la composition du sol serait inconnue. (photographier à la verticale : timecode 1:56 vidéo)
Assis, il compare les archives des anciennes fouilles réalisées par Édouard Piette au XVIIIe, avec le site actuel pour en déduire la marche à suivre. “On aborde le site complètement différemment, alors je m'imprègne des relevés d'avant, je les complète avec les nôtres, et j'envisage de nouvelles hypothèses”, décrit l'archéologue.
Chacune de ces analyses peut prendre plusieurs minutes à réaliser. Cependant, pour toutes, Pablo Marticorena aime également y ajouter une description du contexte de chantier. Météo, discussions, questions, imprévus, photos de vie.. Les facteurs que sont l'humain et la réalité lui tiennent à coeur pour construire son rapport. “Si on ne tient pas compte de la chaleur ou du froid, de l'état d'esprit de chacun au moment de la fouille, je pense que ce serait oublier une grande partie de la vie d'un site archéologique. J'aime rappeler dans mes rapports qu'avant d'avoir ces comptes rendus et ces données, il y a plusieurs semaines de vie et de réalité”.
Si ce travail n'est pas le plus éprouvant physiquement, la concentration qui se lit aux creux de ses yeux, attestent d'une implication réflective intense. Une fois ces notes condensées, son carnet de bord complété, il pourra passer à la conception de son rapport global de fouilles, exigé par le SRA en fin d'année.
Toutes ces données ont un objectif bien précis : raconter. Que ce soit au détour d'une conversation entre bénévoles, à l'écoute d'une hypothèse émise, ou encore lorsque deux passants viennent avec des yeux curieux sur le chantier, l'histoire se narre et se transmet. Loin de n'être que ce grand dossier blanc déposé sur le tableau de bord du camion de l'équipe, ce rapport deviendra un merveilleux outil de ressources pouvant transmettre l'histoire et la science sous tous ses aspects.
Alors, une fois le matériel rangé, le site protégé par de grandes bâches vertes, les yeux du travail accompli s'illuminent. Avant le départ, il n'est pas rare que l'équipe reste figée quelques secondes à l'entrée du chantier pour contempler sa journée de travail. Les mains sont encore imprégnées de terre, l'effort ruisselle sur les visages, mais les esprits sont apaisés. Sur le chemin du retour, dans le champ d'herbe qui mène à la voiture, Alexandra fait une remarque : “A chaque fois que je termine une journée, j'ai l'impression de grandir, d'avoir participé à quelque chose de grand.” L'équipe s'éloigne, jette un dernier regard au tumulus depuis les fenêtres. Sur le trajet, Théo consulte la météo sur son téléphone. Bonne nouvelle, il fera beau demain.
L'archéologie c'est aussi raconter et transmettre l'histoire. Au-delà d'une science à questionner et faire évoluer, c'est aussi un outil primordial de culture. Deux randonneurs curieux de l'agitation autour de la Halliade questionnent Pablo sur les objectifs et évolution du chantier. ©LucasLaberenne
L'archéologie c'est aussi raconter et transmettre l'histoire. Au-delà d'une science à questionner et faire évoluer, c'est aussi un outil primordial de culture. Deux randonneurs curieux de l'agitation autour de la Halliade questionnent Pablo sur les objectifs et évolution du chantier. ©LucasLaberenne
Chaleur, pluie et humidité, l'archéologie s'adapte à la météo. En dehors des grands orages et forts intempéries, les fouilleurs travaillent dans toutes les conditions. Lorsque la fouille terrain est impossible, en attendant le retour d'une accalmie, l'équipe étudie et avance ses rapports au camp de base.©LucasLaberenne
Chaleur, pluie et humidité, l'archéologie s'adapte à la météo. En dehors des grands orages et forts intempéries, les fouilleurs travaillent dans toutes les conditions. Lorsque la fouille terrain est impossible, en attendant le retour d'une accalmie, l'équipe étudie et avance ses rapports au camp de base.©LucasLaberenne
“Niveau” outil de mesure pour calculer avec précision les hauteurs du site. ©LucasLaberenne
“Niveau” outil de mesure pour calculer avec précision les hauteurs du site. ©LucasLaberenne
A l'aide de la “mire” l'archéologue mesure les coupes et ses éléments. ©LucasLaberenne
A l'aide de la “mire” l'archéologue mesure les coupes et ses éléments. ©LucasLaberenne
©LucasLaberenne
©LucasLaberenne
Immersion réalisée en fin de deuxième année de journalisme à l'ISCPA Toulouse. Travail mené en Juin 2021 dans la commune de Bartrès au site de la Halliade.
