Vies précaires cherchent bâtiments vides
Ouvrir, installer puis faire vivre. Trois étapes devenues mots d’ordre de la campagne Réquisitions Solidaires Bruxelles. Riche du soutien de cinquante organisations de la société civile pour la régularisation des sans-papiers et le droit au logement pour tous, elle répond à la hausse inquiétante du nombre de personnes sans-abri dans la région. Mais squatter des propriétés privées, c’est s’exposer aux amendes, aux arrestations et à l’expulsion.
Étape 1 : La prise de La Casita
Un remugle de bouquins jaunis, cornés et dont l’humidité a embrassé la plupart des lignes pénètre tous les pores de la peau. La vétusté des étagères peine à soutenir le poids des mots. De l’agitation et un flot de murmures éparpillés à l’étage guérissent et ressuscitent les murs jadis condamnés à l’absence d’une conversation. Le claquement féroce des billes de bombes de peinture s’abat sur de larges draps, crachant d’un rouge sanglant des lettres capitales lourdes de revendications. Le numéro 113 de la rue Charles Demeer à Laeken est déjà entouré par un agglomérat de badauds et de sympathisants au dehors. Il est 16h. Les banderoles de fortune se déployent, elles sècheront par la grâce d’un vent d’avril joueur.
« Prenons les toits ! », « Sororité contre les violences !», « Toute femme a droit à un toit ! », les bustes des collectifs et d’une poignée de Laekenois associés à Réquisitions Solidaires Bruxelles surgissent des fenêtres encrassées, laissant enfin entendre le cri primal du dernier né surprise de la campagne, septième de la fratrie. Des fumigènes aux nuances violacées colorent une scène qui semble en provenance directe d’un poème de Claude Roy : « Jamais je ne pourrai dormir tranquille aussi longtemps que d'autres n'auront pas le sommeil et l'abri. ».
Quinze femmes sans-papiers, fragilisées par la crise et accompagnées de leurs progénitures, doivent élire domicile dans cette propriété de la ville, dépôt de surplus aux bibliothèques et aux infrastructures scolaires communales sévèrement dégradé par les caprices des saisons quatre années durant. Un cocon sécurisé leur est promis par les acteurs de la campagne, loin des violences économiques et conjugales jusqu’alors maîtres de leur quotidien. Certaines concernées se tiennent déjà debout devant les portes, leurs bambins dans les jambes, la mine songeuse.
Divine Posadinu (CC BY NC ND)
Divine Posadinu (CC BY NC ND)
Divine Posadinu (CC BY NC ND)
Divine Posadinu (CC BY NC ND)
Un ballet de véhicules de police, banalisés ou non, défile, hésitant, sous les regards réprobateurs de la foule de manifestants. Le moratoire empêchant les expulsions domiciliaires, édicté lors de l’entrée en scène du coronavirus en mars 2020, vient d’être prolongé d’une semaine. La réquisition reste toutefois illégale. Une intervention discrète et quelques poignées de mains échangées concluent le passage expéditif des hommes en képi.
Le pavillon d’un mégaphone obombre et anonymise un visage qui annonce officiellement l’ouverture sans encombre de La Casita , occupation pour femmes en non-mixité, après des heures de repérage et d'analyse du futur lieu d’accueil.
« Les flics reviendront très vite », prédit amèrement le dreadlocké Yann, l’une des têtes pensantes du mouvement. Les pressions et menaces d’expulsion des squats solidaires sont monnaie courante autour des trois réquisitions encore en place. « La clé, c’est la signature d’une convention avec les propriétaires. Elle est temporaire, certes, mais assure aux habitants une relative tranquillité pour au moins quelques mois. À Livourne, les proprios sont... réticents»,précise-t-il, alors que les troupes commencent à se disperser.
Étape 2 : L’installation de Livourne
Un post Instagram, depuis égaré dans les méandres du net, moquant la richissime famille De Spoelberch, détentrice de l’angle Livourne – Defacqz n’a, en effet, pas instauré un climat propice à la signature d’un contrat entre deux parties aux antipodes. L’immeuble, d’une valeur de 18 millions d’euros, est situé dans la très distinguée Avenue Louise aux charmes dispendieux.
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Alziz, nonchalant Jamaïcain, ne crions pas au cliché, remonte de l’anfractuosité des six étages d’escaliers de jais principaux qui donneraient des sueurs froides à Hitchcock. Un bouquet boisé vaporeux circule autour de lui. L’instabilité des accords livourniens ne l’empêche pas d’utiliser ses compétences de bricoleur du dimanche, sa mallette de tournevis cruciformes en témoigne, pour circonscrire fuites d’eau et autres sinistres qui fleurissent quotidiennement dans la bâtisse de 22000 m2, délaissée en 2016. La remise en état de la grande sœur de La Casita, dévoilée le 28 mars, est sa priorité première. Paré de sa grande parka tachetée et de son couvre-chef siglé dont il ne se dépare jamais, il bidouille les prises des chambres de ses nouveaux voisins: 120 personnes débarquées des squats La Voix des Sans-Papiers de Berchem-Sainte-Agathe et Molenbeek, après avoir été sommées de plier bagage. « Le bourgmestre de Berchem était très hostile à notre présence », maugrée Alziz.
« Enfin du courant et un téléphone portable bien chargé pour garder le contact avec la famille. Merci Alziz», applaudit Bah, un Guinéen à l’abord timoré, en joignant ses deux mains en un signe de prière, le sac à dos à peine dépaqueté posé nonchalamment sur son lit. Entre deux réparations électroniques, Alziz pratique le guinéen couramment. Son oreille est séduite par les langues. Sa faconde inégalable et son sourire communicatif appuient son nouveau rôle de truchement. Une unité se crée grâce à son don, malgré la diversité des origines des locataires éphémères de la rue de Livourne.
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Seule l’écume d’un passé triomphant subsiste dans l’interminable labyrinthe de couloirs et d’espaces kilométriques. Une salle de projection aux sièges moelleux d’un bleu oxydé au rez-de-chaussée, le marbre à l’entrée et une somptueuse toile aux tons pastels, qui rappelle l’Impression, Soleil Levant de Claude Monet, est déposée à même le sol d’une pièce mal isolée. « Les Spoelberch veulent la récupérer. 15000 euros ça », révèle Alziz, peu extatique devant ce qu’il juge être une croûte. La dynastie Spoelberch n'est pas la seule à avoir abandonné une propriété à son sort. À Bruxelles, entre 15 000 et 30 000 bâtiments sont vides, soit 6 millions de mètres carrés habitables selon les membres actifs du mouvement de réquisitions.
Alziz s’arrête à chaque étage, autrefois des bureaux, pour vérifier que ses premières œuvres et trouvailles tiennent toujours la route : des bacs de douche cimentés à même les murs craquelés des salles de bains communes : « Manque plus que l’arrivée d’eau pour pouvoir nommer ça 'salle de bains' », plaisante-t-il. Pour combattre la froideur des salles blanches, Alziz a déniché par hasard un canapé aux motifs floraux oriental qui invite à se délecter d’un thé chaud.
Le mobilier demeure assez sommaire. Des matelas surtout, pour au moins passer les premières nuits avant de récupérer les biens laissés à Berchem-Sainte-Agathe et à Molenbeek. Gladys, guinéenne de naissance, astique le premier arrivage, un mini-réfrigérateur, en se dandinant sur une musique entraînante aux accents africains, les clochettes de ses poignets tintinnabulant en rythme. Évoquer l’avant Belgique, avec elle et d’autres occupants, voile les regards de tristesse. Est-ce de la mélancolie, de la douleur, l’envie d’oublier ou le mal du pays ? Peut-être tout ça à la fois. Épiloguer sur ce volet ne procure que malaise et gêne.
Sur une note plus légère, Alziz mentionne le projet de création d’un espace pluriel pour combler l’immensité des lieux et le cœur de ses habitants niché dans les cartons de Réquisitions Solidaires. Leur désir est de mettre le pied à l’étrier à un bouillon artistique et politique qui accueillera des ateliers créatifs et des activités culturelles comme des réunions d’associations et collectifs débutants ou non dans le milieu militant pour cristalliser la révolte. Un épanouissement indispensable pour les enfants qui peupleront les allées en quête d’amusement et d’initiations ludiques.
Du premier au sixième niveau, c’est pour le moment les balais, plumeaux et serpillères qui s’agitent, prêts à en découdre avec l’épaisse couverture de poussière que Livourne n’a que trop cultivée. Le placide Alziz, lui, s’en retourne à ses appartements.
La pluie de meubles qui charge son séjour détonne avec le dénuement environnant. Horloge, bibelots, télévision et lecteur DVD flambants neufs sont placés harmonieusement. Son chez soi est coquet et exhale une quiétude retrouvée. L’installation est terminée pour lui.
La main sur la porte décatie qui mène au dehors, il reçoit un appel.
« C’est Apollinaire, un ami de l’Hospitalière», murmure-t-il en apposant sa main sur le haut-parleur du smartphone.
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Étape 3 : La vie à L’Hospitalière
Apollinaire, bien matutinal, s’est éveillé à la pointe de l’aube après une légère sieste, frottant de sa manche de chemise râpée l’arête de son nez camus. Le Ramadan dicte son cycle de sommeil.
Grisé par une atmosphère d’encens et de cire de bougie consumée, il place son tapis de prière en direction de La Mecque, au bout de sa couche, fait ses ablutions avec minutie et prononce une rak'ah.
Une nouvelle journée de jeûne commence à L’Hospitalière. Pas seulement pour la communauté musulmane de l’ancienne clinique Antoine Depage de Saint-Gilles, close depuis deux ans et reconvertie en centre d’accueil pour sans-papiers, mais également pour les catholiques pratiquants qui respectent en nombre le Carême.
Le panama à la main, Apollinaire chapeaute L’Hospitalière en qualité de référent-responsable. Il reçoit les nouveaux arrivants, conseille ses pairs et veille à ce que les tours de gardes à l’entrée soient scrupuleusement respectés selon un système de rotation jusqu’à 22h30, heure de la fermeture du principal accès aux lieus, menant à l’Avenue Henri Jaspar.
À quelques jours du premier Noël confiné, un terrain d’entente, sous forme de convention, a été trouvé entre les initiateurs du premier projet de la campagne (La Voix des Sans-Papiers de Saint-Josse et d’Ixelles, Travailleurs Sans-Papiers et Migrants Libres) et le CPAS de la ville de Bruxelles, détenteur de l’immeuble. Ce dernier a accepté de céder le bien jusqu’au 30 juin, date de sa supposée vente, après une vérification sévère de la salubrité du bâtiment. Une quinzaine d’acheteurs potentiels sont en lice.
« L’Hospitalière, c’est un peu le cadeau inespéré au pied d’un sapin aux épines sèches. Même si l’absence de chauffage des débuts a été éprouvante à affronter», confie Apollinaire les bras croisés derrière son bureau, le sourire au coin des lèvres.
La faim commence à le tirailler et la fatigue obscurcit ses pensées. C’est son tout premier Ramadan. « Je suis chrétien, mais comment pourrais-je vivre avec mes compagnons en plein jeûne en mangeant et buvant à souhait devant eux ? Ça ne serait pas respectueux. Le message commun à toutes les religions est d’aimer son prochain. Je m’exécute », explique-t-il en précisant qu’il étudie de près l’Islam, en atteste devant lui une traduction française du Coran qui côtoie le manuel juridique « Quels droits face à la police ? » de Mathieu Beys. Deux lectures de chevet solides pour trouver le sommeil.
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Divine Posadinu (CC BY NC ND)
Divine Posadinu (CC BY NC ND)
De son parcours jusqu’au plat pays, il ne divulgue que des bribes de souvenirs décousus. « Des choses irréelles sont devenues réelles », résume-t-il, énigmatique même sur ses origines. Saint-Josse était son précédent pied à terre, non loin de la station de métro Madou. Des nuages gris chargés d’impuissance s’amoncelaient alors au-dessus de sa tête comme les corps dans les dortoirs surchargés.
« Nous étions entassés les uns sur les autres, comme du bétail destiné à l’abattoir, un virus à nos trousses », commente Apollinaire avant de se retirer pour s’assoupir avant le coucher du soleil. Les structures d'accueil sont saturées depuis le début de la pandémie et ne convient pas les âmes de passage à un séjour décent et long. C'est le triste constat établi par Réquisitions Solidaires Bruxelles.
Dans la cuisine partagée à l’étage, Fanta, arrivée à l’occupation saint-gilloise avec son frère, fait mijoter carcasses d’écrevisses, tripes, viande hachée et autres joyeusetés qui dégagent un fumet salin et délicat. « Je prépare un tô pour la rupture de ce soir. Le secret, c’est la sauce gombo ». Elle éclaircit son propos en brandissant un légume vert éclatant. Une marmite crépitante déverse sa symphonie de saveurs dans des Tupperwares distribués dans la foulée devant chaque chambre par la chef du jour elle-même. Apollinaire glisse difficilement sa pitance dans son réfrigérateur repu dans l’attente du crépuscule : « Les femmes d’ici font très bien à manger. Elles me gâtent toujours trop. Je commence à avoir des stocks. Des associations viennent aussi déposer de la nourriture». Les dons de denrées alimentaires du voisinage ou d'oeuvres de charité sont primordiaux, les logeurs sans-papiers ne percoivent que de maigres revenus de petits boulots payés au noir. Pratique qu'un maximum fuit malgré l'envie tenace de travailler.
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Parfois, Apollinaire noircit de la pointe de son stylo les pages d’un cahier presque fané. L’ébauche d’une autobiographie basée sur ses sentiments post-corona et les squats traversés. Il promet que quelques pans de son existence en Afrique y figureront. Le point final a été placé, il attend l’aval d’un généreux éditeur. Un loisir solitaire qu'il a débuté à son arrivée à L'Hospitalière.
À 21h, devant sa soupe de pois cassés réchauffée au micro-ondes, il pense à l’après :
« Demain, c’est si loin et si proche en même temps. Personne ne peut deviner ce que le 1er juillet nous réserve. Nous voulons prolonger la convention, au moins jusqu’au début des travaux du nouvel acquéreur. Ce que nous vivons en ce moment est un soupir de soulagement. Demain nous jouirons, nous l’espérons, d’un souffle continu », conclut-il en serrant sa tasse de thé fumante floquée de deux mots symboliques : « Dream big ».
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Épilogue
Toutes ces occupations ont un trait commun indéniable : leur fragilité.
La Casita, jugée insalubre, n’a survécu qu’une seule semaine d'avril, victime d’un arrêté d’expulsion exigé par le bourgmestre Philippe Close avec effet immédiat avant même l'aménagement des lieux.
Livourne continue vaillamment le bras de fer qui l’oppose à une famille de poids pour signer enfin une convention précaire, un cessez-le-feu avant la destruction du complexe. Plus de 60 associations et 2000 citoyen.ne.s se sont engagés en sa faveur en signant une pétition qui somme les propriétaires de reprendre les négociations.
L’Hospitalière guette le début de l’été non sans angoisse, sans l’ombre d’une négociation de prolongation à l’heure qu’il est.
L’instant de répit que peuvent contempler ces vies précaires dans des bâtiments vides ne fait pas le poids face à la pelleteuse du marché immobilier privé. Tôt ou tard, les propriétaires développeront de nouvelles ambitions pour leurs biens et il sera temps d’appeler les hommes en bleu pour déserter les lieux. Mais ce bref instant de règne serein permet de rendre un droit fondamentalement humain à ces personnes, un toit sous lequel se loger. Là, ils peuvent retrouver une dignité perdue, créer une communauté où l’entraide est le maître-mot. «Nous sommes unis par la mauvaise gestion migratoire de la Belgique », note de manière ironique Apollinaire. Un toit permanent pour tous, une utopie à enterrer ou un combat à mener sans tarder ? Réquisitions Solidaires Bruxelles a décidé d’aller au front.
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
Noé Zimmer (CC BY NC ND)
