Marche ou crève, la lutte des artistes pour survivre
Les coupes budgétaires qui ont suivi la crise de 2008 ont saigné le milieu de la culture. Les artistes indépendants athéniens doivent lutter contre la précarité et la mainmise des fondations privées. Dans le quartier de Kypseli, ils s’organisent pour survivre.
« En Grèce, les seuls qui ont de l'argent, ce sont les armateurs et les compagnies d’assurance. Et si tu refuses d’être financé par le grand capital, c’est le parcours du combattant » souffle Vincent Meyrignac. L’artiste a co-fondé Noucmas, un atelier et lieu d’exposition avec deux autres plasticiennes, Katerina Charou et Olga Souri. Le français, formé aux Beaux Arts de Paris, s’installe à Athènes il y a cinq ans, en quête de nouvelles inspirations. « Les loyers étaient abordables, ça nous a décidés à nous installer, ici, au centre de Kypseli».
Un paramètre loin d’être anecdotique car le collectif ne bénéficie d'aucune subvention régulière, ni de la part du ministère de la culture ni de celle de la municipalité. « Il est clair que notre modèle ne peut pas durer. Autour de nous, on ne compte plus les copains qui ont ouvert des centres, pour fermer trois ans plus tard ». Une conscience du caractère éphémère et incertain de la structure avec lequel l’artiste s'accommode tant bien que mal.
Vincent Meyrignac et Olga Souri à Noucmas
Vincent Meyrignac et Olga Souri à Noucmas
A quelques rues de là, même son de cloche au KET, un centre artistique fondé en 2012 par Dimitris Alexakis et sa compagne Fotini Banou. L’espace, installé sur le site d’une ancienne usine de télévision, tire ses revenus de la billetterie et des consommations au bar.
L'équipe KET au complet avec Dimitris Alexakis, Fotini Banou et Angeliki Karabela
L'équipe KET au complet avec Dimitris Alexakis, Fotini Banou et Angeliki Karabela
« Le prix d’entrée varie de 8 à 22 euros, en fonction de l'importance de l'événement. On empoche la moitié, le reste sert de cachet pour les artistes » détaille Dimitris Alexakis. « Combien de fois par mois un habitant de Kypseli peut se permettre de payer 10 euros pour un concert ou une exposition ? D’autant plus que les loyers et le coût de la vie ne cessent d’augmenter ».
2008, année noire pour la culture grecque
« Pour comprendre les causes de cette précarité que traverse la scène artistique indépendante, il faut revenir à la crise financière de 2008 » explique Nikos Souliotis, chercheur et sociologue à l’université Panteion d’Athènes. Une crise économique, sociale, politique et culturelle dont les effets sont encore bien visibles aujourd’hui. « Pour limiter le déficit budgétaire, les subventions à la culture ont été réduites à partir de 2010. Face à la réduction du financement étatique des institutions culturelles, le privé a progressivement supplanté le public », explique Nikkos Souliotis. Des fondations comme Stavros Niarchos ou Onassis, basées sur la fortune amassée par les armateur·rices grec·ques.
Pour Marianna Stefanistisi, thésarde sur le sujet de la privatisation de la culture, cette hégémonie a une conséquence perfide : elle leur donne « le pouvoir de faire exister certaines tendances, d'en éteindre d'autres, en fonction des projets soutenus ».
Être financé ou invisibilisé
Un sujet qui fait rougir de colère Dimitris Alexakis. « Les fondations dévoient complètement les initiatives qu’elles financent. Elles nous ont même volé notre Pride ! La fondation Onassis est venue placarder ses affiches dans les rues du défilé et interpeller les participants pour qu’ils portent leur logo ». En décembre 2023, Dimitris et Fotini décident de rendre les coups. Associés à d’autres collectifs comme Noucmas, ils créent le festival «H(e)avens» pour ouvrir le débat sur leur indépendance. Et de rendre public les agissements qu’ils dénoncent. Pour les deux chercheurs Nikos et Marianna, les fondations privées n’auraient toutefois pas de contrôle «brutal» direct sur les productions qu’ils subventionnent. Les indépendant·es qui ne seraient pas subventionné·es seraient cependant « invisibilisés ». Sans argent, difficile de porter des projets d'ampleur.
Refuser les subventions privées, c’est devoir toquer à la porte de la municipalité ou de l’Union européenne. Les deux institutions fonctionnent sous la forme d’appels à projet, qui requièrent un travail administratif très lourd et chronophage. « On a touché une enveloppe de 5 000 euros l’année dernière pour l'exposition “Women Love” de la part de la mairie», explique Vincent Meyrignac. « Au final on a passé plus de temps à monter la candidature qu'à réaliser le projet en lui-même ».
Dimitris Alexakis s'est lui aussi penché sur le cahier des charges des appels à projet européen « mais effectuer toutes les démarches nécessiterait de rémunérer quelqu’un pour s’en occuper. Nous, on est déjà suffisamment débordés comme ça ! ». Une trésorerie que KET ne possède pas. La chercheuse Marianna Stefanitsi s'inquiète de l'inflation des missions qui incombent aux artistes. « Aujourd’hui, les artistes doivent savoir être de bons businessmen ou women avant même d’être de bons artistes ! ».
“Nous continuons à faire vivre le mouvement coûte que coûte”
Mais l’indépendance est fierté et liberté. « On a dû créer nos espaces pour exister. Alors autant les façonner à notre image » martèle Vincent Meyrignac. Une liberté qui se traduit dans leur manifesto en trois mots : « niche, politique et engagement ».
Projections de films documentaires réalisés dans la bande de Gaza du côté de Noucmas, performances engagées en faveur de la défense des droits des personnes LGBTQIA+ et de la justice sociale du côté du KET. Une programmation que Dimitris Alexakis sait ne pas s’adresser au grand public. « Tu peux organiser un concert et qu’il n’y ait que six personnes qui se pointent. C’est le risque à prendre pour faire exister un art expérimental et éloigné des canaux mainstream ! » Et pourtant, sa ligne artistique n’a pas bougé d’un iota.
« Pendant la crise de 2008, il y a eu un sursaut d’engagement au sein de la société grecque et le milieu artistique s’en est fait l'écho. Ici au KET, nous nous inscrivons dans la continuité de ce mouvement, nous continuons à le faire vivre coûte que coûte»
Une liberté qui se vit aussi dans le mode d'organisation . « En tant que collectif, on prend nos décisions au consensus : si l’un de nous s’oppose à un partenariat ou un projet, il est abandonné » explique Vincent Meyrignac. Aucun président ou porte-parole, l'organigramme est purement horizontal. « Face au recul du secteur public dans le financement, de nombreuses initiatives ont germé, revendiquant leur indépendance et la possibilité de s’auto-gérer » met en perspective Nikkos Solioutis.
Le quartier à la rescousse
Et pourtant le KET fait figure d’exception, avec plus de dix ans d’existence. La raison de leur survie? « À chaque fois que les caisses sont vides, les habitants de Kypseli, notre public et nos amis artistes se mobilisent. Sans notre communauté, cela ferait longtemps qu'on aurait mis la clé sous la porte » s'émeut Dimitris Alexakis . Une solidarité construite autour du quartier qui pousse le KET à participer à des initiatives sociales. Régulièrement, le surplus alimentaire des événements organisés est donné à l’association « To Myrmigki » pour achalander les présentoirs de ses distributions alimentaires. « Petit à petit les mouvements artistiques se sont politisés » retrace Nikkos Souliotis . « La société a fait bloc face aux difficultés socio-économiques et la solidarité s’est nouée autour de la notion de collectivité, à l’échelle d’un quartier ou d’une communauté ». Assis sur les chaises métalliques du sous sol de KET, les habitants et amis sont nombreux à assister ce soir à la performance musicale. Lorsque les dernières notes retentissent, le public se lève pour applaudir à tout rompre. Les mains jointes pressées contre sa poitrine, Dimitris contemple le public avec émotion. Grâce à eux, le KET est toujours debout.
Contactée à plusieurs reprises, la municipalité n'a pas, à ce jour, répondu à nos sollicitations.
Contactée, la fondation Stravros Niarchos (SNFCC) n'a pas souhaité préciser ses critères d'attribution des subventions.
Photos : Clémence Bailliard
