PRESIDENTIELLE

Le Marché des
500 parrainages

De Jean-Luc Mélenchon à Éric Zemmour, les critiques contre le système des 500 parrainages viennent de tous bords politiques. Ces signatures, précieux sésames pour une candidature à la présidentielle, sont au centre de la controverse. Entre recours à des professionnels de la chasse aux signatures, pressions politiques et harcèlement des élus, la quête des parrainages soulève des questions sur le fonctionnement de la démocratie française.

Et si, lors d’une élection présidentielle, le plus dur n’était pas de se faire élire mais simplement de pouvoir présenter son programme au suffrage universel ?

« De manière claire et nette, c'est un frein à la démocratie ». George Kuzmanovic, candidat du parti République Souveraine qu’il a fondé après avoir quitté la France Insoumise en 2018, fait partie des mécontents. A gauche comme à droite, les critiques souvent virulentes ont fusé contre ce système. Les difficultés rencontrées par certains candidats, pourtant hauts dans les sondages, ont fait peser le doute. Eric Zemmour, Marine Le Pen ou encore Jean-Luc Mélenchon : allaient-ils être stoppés nettes avant même que les Français puissent s’exprimer ?

Avec près de 43 000 potentiels signataires, suffisamment pour parrainer jusqu’à 82 candidats, la mission semble simple, et pourtant. Les équipes de campagne n’ont qu’un mois pour récolter 500 parrainages. Un délai très court qui les pousse à solliciter les élus en masse, en particulier les maires de petites communes, non encartés. La réponse de certains maires face à cette sur-sollicitation est parfois de « griller »  leur parrainage. « L’auto-parrainage que j’ai fait, c’est simplement pour dire je n’ai pas de signature à distribuer »  a annoncé Philippe Célestin Maréchal, maire de Balagny-sur-Thérain dans l’Oise (60), sur CNews le 15 février.

« J’ai donné mon parrainage à Christiane Taubira car c’est important, c’est un  exercice de la démocratie, mais ce système semble obsolète »  confirme Valérie Depierre, maire d’Arbois dans le Jura (39). « On a eu beaucoup d’appels et de mails venant de plusieurs partis cherchant à récolter notre parrainage ». Pour se débarrasser de ce poids, certains parrainent des candidats « fantômes ». Une vingtaine de candidats qui ne se présenteront jamais comme Guillaume Meurice ou François Hollande. « Il y a un gros ras le bol par rapport au système, on me dit ne pas vouloir le cautionner en parrainant », indique Antoine de l’équipe de Philippe Poutou.

Le taux de parrainages des élus ne fait que baisser depuis 2012, passant de 36 % à 30 % au 3 mars. Ce chiffre s’explique aussi par le changement des conditions de récolte. Depuis 2017, les signatures ne sont plus anonymes ce qui crée une réticence. « Si le parrainage avait été anonyme, j’aurais parrainé », Jean de Brisis, maire de Molamboz dans le Jura (39). De plus, cette année, les maires doivent remplir un formulaire eux-mêmes et l’envoyer par la poste au Conseil Constitutionnel. Un protocole fastidieux qui incite les partis à venir au contact des élus. Certains vont jusqu’à déranger les maires à leur domicile le dimanche dans l’espoir d’obtenir un parrainage. C’est ce qu’ont vécu Joël Mathieu et Jean-Marie Brunel, maires de Tanconville, en Meurthe-et-Moselle (54), et de Campestre-et-Luc, dans le Gard (30).

« On en est bien conscient que les petits candidats sont moins vus que les gros candidats qui ont plus de moyens, plus de visibilité médiatique » 
- Joël Mando, responsable recrutement et directeur du cabinet de Stéphane Tauthui.

La course aux parrainages n’est pas la même pour tous. Les plus grands partis politiques français, ont dores et déjà leurs parrainages depuis plusieurs semaines. 

Nombres de parrainages comparés aux derniers sondages

Antoine, chasseur de signatures pour Philippe Poutou, constate : « Les gros partis comptent sur la surface d'élus qu'ils ont déjà, en particulier les députés, les sénateurs et les conseillers régionaux et départementaux. Ils vont ensuite voir les maires qui leurs sont proches et ceux encartés chez eux. Il y a donc quelque chose d'automatique, donc pas vraiment de collecte dans les partis très installés institutionnellement ». Le militant NPA n’est pas le seul à faire le lien entre l’ampleur d’un parti et la complexité du challenge.  « C'est un “petit candidat“ donc l'équipe n'est pas nécessairement renforcée, contrairement aux “grands candidats” », témoigne Joël Mando, responsable du recrutement et directeur du cabinet de Stéphane Tauthui, candidat qui n’a obtenu aucun parrainage. Dans le même cas, Georges Kuzmanovic, candidat République Souveraine, a recueilli 46 parrainages au 3 mars. Il avait pourtant créé son propre algorithme inspiré de Cambridge Analytica, focalisant ses démarches vers des élus en fonction de leurs idées politiques. Pour lui, le manque de temps et d’anonymat a joué en sa défaveur. « On a décidé de cibler 5 000 élus. Lorsque c’était anonyme, on cherchait des parrainages, c'est-à-dire un ticket donné par un élu pour se présenter, mais dans un souci de démocratie, et pas nécessairement d'idée d’adhésion politique. » 

D’un autre côté, quelques petits partis surprennent. Ils réunissent seulement 0,5 % des votes aux élections mais sont les premiers à obtenir leurs parrainages. C’est le cas de Nathalie Arthaud et Jean Lassalle qui ont franchi la ligne d’arrivée respectivement les 15 et 17 février dernier. Raphaël Gagneur, maire de Molain dans le Jura (39) a donné son parrainage à Nathalie Arthaud. Il explique qu’il apporte sa signature à la candidate de Lutte ouvrière par démocratie mais aussi, car « les militants entretiennent une certaine relation avec ma commune, ils viennent régulièrement nous voir pour être sûrs de garder notre soutien. Même si je ne partage pas les idées politiques de Madame Arthaud, il est important de permettre à ses électeurs de s’exprimer durant la présidentielle. » Une stratégie qui s’avère payante mais qui n’est pas pratiquée par tous les partis. Le Rassemblement National, représenté par Marine Le Pen, s’est d’ailleurs attiré les foudres de Patrice Grimaux, maire d’Ennemain dans la Somme (80). Celui-ci ne renouvelle pas son choix pour 2022 : « ils ne pensent à nous qu’à ce moment-là », selon la secrétaire du maire dans le magazine Gala. 

Pour les partis qui ont les plus bas pourcentages dans les suffrages, les parrainages proviennent majoritairement des maires de petites communes plutôt que de conseillers régionaux ou départementaux. Au 3 mars, Jean Lassalle avait alors 10 conseillers régionaux et un sénateur parmi ses 620 signatures. Une fracture entre le milieu rural et le milieu urbain se ressent. Jean-Marie Brunel, maire de Campestre-et-Luc, avait donné en 2017 sa signature à Jean Lassalle car « il parlait de la ruralité ».

Pourcentages de parrainages par types d'élus pour chaque candidat

« On a à peu près 180 personnes pour aller chercher les signatures partout. C’est un vrai travail car pour avoir un seul parrainage il faut contacter jusqu’à 30 maires »
- Raul Magni Berton, directeur de campagne de Clara Egger

Un travail chronophage qui représente un coût pour les partis et un engagement important pour les militants.  Les candidats préféreraient utiliser ce temps et cette énergie pour faire campagne auprès des citoyens. Un problème qui ne touche pas les mastodontes comme Les Républicains, le Parti Socialiste ou encore La République en Marche. « Il y a des candidats qui ont immédiatement tous les parrainages parce qu'ils sont au sein d'un grand parti très représentatif,  tel que Mme Hidalgo avec le PS. Alors qu’elle est faible dans les sondages, elle peut totalement faire campagne. Pourtant, les autres qui n’ont pas leurs signatures sont pris dans cette unique problématique des parrainages. On n’arrive pas à parler de notre programme, la campagne est paralysée », explique George Kuzmanovic. Un sentiment d’injustice et d’incompréhension ressort des entretiens avec les candidats qui n’arrivent pas à récolter leurs fameux autographes. « C’est très stressant car on sait que ça se joue à pas grand chose, c'est quelque chose qu'on ne maîtrise pas entièrement »,  explique un membre de l’équipe de Philippe Poutou.

« Si certains maires donnent leur parrainage au mauvais candidat, leurs collectivités ne les aideront plus. Je ne peux pas parler pour eux ou vous dire qui, mais c’est une crainte qui est présente », explique Valérie Depierre, maire d’Arbois dans le Jura (39). La suppression de l’anonymat est un frein important à la collecte de parrainages. Le Conseil Constitutionnel a reçu moins de signatures en 2017 qu’en 2012. Des représentants refusent de donner leur signature car leur nom va être affiché. Un manque d’anonymat qui sous-entend des pressions subies par les élus. « Ceux qui auraient bien signé pour nous et qui ont reçu des pressions, on en a rencontrés », raconte Antoine de l’équipe de Philippe Poutou lorsque les pressions sont évoquées. 

« On n'achète pas le parrainage d'un élu de la République ! »
Roch Cheraud, maire de Saint-Viaud en Loire Atlantique (44)

Les élus sont moins enclins à parrainer le candidat de leur choix par peur des « représailles » de leurs collectivités territoriales. Des représailles qui peuvent se traduire par des coupes de subventions parfois vitales pour le développement des communes. « Un maire d’une petite commune de ma région n’a pas pu donner sa signature à Eric Zemmour, car un élu départemental lui a clairement dit : “si tu ne parraines pas notre candidat, tu n’auras pas les 80 000 euros de subventions pour ta nouvelle école”. Je ne peux pas donner de nom pour ne pas mettre en porte à faux ce maire, mais il me l’a clairement dit », raconte Cyril Hemardinquer, conseiller régional du Centre-Val de Loire (45). Ainsi, le maire d’un petit village y réfléchit à deux fois avant de donner sa signature à un candidat qui n’est pas du même bord que celui des présidents des collectivités dont il dépend. Afin d’éviter de telles pressions sur les élus, la députée Emmanuelle Ménard a déposé une proposition de loi à l’Assemblée nationale le 8 février 2022. Visant à rendre plus démocratique le système de parrainage, elle a pour unique article la remise en place de l’anonymat. 

Payer un élu dans le but d’obtenir son parrainage est strictement interdit par la loi. Après l’arrestation de l’activiste Rachid Nekkaz pour l'achat du parrainage d'un maire à la présidentielle de 2012 - par lequel il disait vouloir démontrer la fragilité de la procédure électorale -  il fallait bien trouver des solutions autres que monétaires. 

Le 18 janvier dernier, plusieurs élus dont Roch Cheraud, maire de Saint-Viaud en Loire Atlantique (44), ont reçu des colis surprenants. Étiqueté « strictement personnel », le colis contenait un paquet de chips. L’expéditeur, Nicolas Miguet, président du Rassemblement des contribuables Français et candidat à la présidentielle depuis 2002, n’a jamais pu obtenir les 500 parrainages nécessaires. Si le « candidat aux 50 000 clochers » espère bien gagner le cœur et le parrainage des élus ruraux avec cette petite attention, celle-ci ne semble pas convaincre le maire de Saint-Viaud. « On n’achète pas un parrainage d’un élu de la République, même avec un paquet de chips. », écrit-il sur Facebook avant de conclure avec humour : « Qu'on se le dise, je ne ferai pas de Chip - Pendale pour ce monsieur, ni pour les autres du même style. »

Si acheter le parrainage d’un élu avec un apéritif ne semble pas fonctionner, qu’en est-il des menus entrée, plat, dessert, pot-de-vin ? Du côté du parti Reconquête!, des personnes sont chargées -sinon embauchées- de la collecte des parrainages. Georges Kuzmanovic les surnomme « marchands de tapis » et qualifie cette situation de « louche ». « Je ne dis pas qu’il y a fraude mais on ne sait pas quels genres d’accords peuvent être passés derrière », affirme-t-il avant de donner en exemple des éventuelles invitations au restaurant de la part des Zemmouristes. « Il y a une pression de l'extrême droite qui est importante » confirme Antoine, militant et chasseur de signatures du NPA.

« Avec ce système de banque, ce n'est pas la démocratie »
- Philippe Célestin Maréchal, maire de Balagny-sur-Thérain dans l'Oise (60)

Toujours à droite, Cyril Hemardinquer, ancien membre du parti de Marine Le Pen, avance : « Le Rassemblement National a embauché une société de télémarketing afin de contacter tous les maires et élus pour caler des rendez-vous et obtenir les signatures ».

Pour espérer remporter cette course contre la montre, le parti de François Asselineau a embauché Norbert Chetail pour la deuxième élection consécutive. Surnommé « mercenaire des parrainages » par la presse, c’est un professionnel du recrutement de signatures. En 2017, il a permis au  candidat du « Frexit » d’accéder au premier tour. Dans le passé, Norbert Chetail avait vendu ses services à Philippe de Villiers et Nicolas Dupont-Aignan. Cette année, le candidat d’extrême droite, Éric Zemmour, a tenté de l’enrôler. Si l’activité de l’Association Nationale de Défense des Communes - dont il était le président - a cessé,  Norbert Chetail a gardé sa proximité avec les maires, et elle se monnaye.

Selon les comptes de campagne du candidat UPR en 2017, 154 000 euros ont été perçus par le prestataire entre avril 2016 et février 2017. Ce tarif prend en compte la formation des militants UPR. Chetail transmet ses techniques et crée des équipes entières de bénévoles au profil de commercial. Guillaume Halter, militant mosellan, dit avoir reçu des supports PDF et vidéos pour l’aiguiller dans ses démarchages. Il n’a pas souhaité nous les transmettre.

Si l’attribution de signatures ne ressemblait pas déjà assez à du marchandage, le président du MoDem (intégré à LREM, ndlr) François Bayrou est à l’origine d’une initiative surnommée « banque de parrainages ». Et le champ lexical monétaire est au rendez-vous. Via le site notredemocratie.fr, le maire de Pau a recueilli les promesses de signatures d’élus qui ne souhaitent pas soutenir de candidats en particulier. La volonté des participants : aider les partis à se présenter à l’élection dans le respect de la démocratie et du pluralisme. La liste d’élus de la réserve de François Bayrou n’étant pas rendue publique, difficile de savoir comment les soutiens ont été distribués. Éric Zemmour, Marine Le Pen et Jean-Luc  Mélenchon affirment ne pas en avoir eu besoin. Cette nouveauté ne plaît pas à tout le monde. « Un candidat qui ne réussit pas à avoir ses signatures tout seul n’a pas la légitimité de se présenter », soutient Frédéric Cherreau, maire PS de Douai dans le Nord (59). « Avec ce système de banque, ce n’est pas la démocratie, c’est une obligation. Je trouve ça d’une bêtise déconcertante », affirme Philippe Célestin Maréchal, maire sans étiquette de Balagny-sur-Thérain. 

A l’heure des comptes, les résultats sont loin du désastre annoncé. Les principaux prétendants attendus ont tous, ou presque, réussi à atteindre l’objectif. D’un parti à l'autre, les méthodes diffèrent. Certains ont su mettre à profit leur base militante, d’autres ont fait appel à des spécialistes : ces « chasseurs de parrainages » qui offrent leur service aux équipes de campagne. Une nouveauté dans le paysage politique français.

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