“Taguer ? Tous les partis de gauche le font”
À Athènes, la politique se lit sur les murs
À Athènes, difficile de trouver un mur blanc. Tags et graffitis recouvrent le quartier d’Exarchia, aujourd'hui la principale vitrine du street-art. La pratique se fait le miroir d'une Grèce en pleine mutation. Entre militant·es et artistes, reportage.
Des ami.es sont venu·es oublier la chaleur de ce mois de mai dans le quartier anarchiste d'Exarchia. La nuit se lève. La terrasse se remplit aussi vite que les bières se vident. Les cigarettes s’enchaînent dans cette ambiance conviviale. Les conversations s’animent. Plusieurs se faufilent entre les chaises pour se faire une place autour des tables restantes. Dans cette effervescence, le groupe semble oublier une chose. Derrière lui, les murs crient leur colère. On peut lire “Fuck the police”, “ACAB” ou encore “Free Gaza”. Ils font tellement partie du paysage urbain que plus personne n’y prête attention. L’âme politique du quartier reste inscrite sur les murs. Dans cette zone contestataire de la ville, ces messages ont une histoire singulière.
2008 marque un tournant dans la capitale. Aleksandros Grigoropoulos, 15 ans, est tué le 8 décembre de la même année par un policier à Exarchia. La rue s’enflamme. Les protestations se multiplient. “Cet événement, ajouté à la crise économique, a provoqué une énorme politisation du street-art à Athènes”, décrit Thanassis Chouliaras, auteur du livre The eyes of the city, sur le street-art dans la capitale grecque.
À partir du début des années 2010, la ville est présentée dans les médias comme la capitale du street-art. De nombreux crew, des groupes de graffeurs, venus de toute l’Europe et notamment d’Allemagne, s’y installent. Ils participent à la transformation politique des murs. C’est l’âge d’or des graffitis engagés à Athènes. Mais cette effervescence est de courte durée.
Un immense tag signifiant "nique la police" est inscrit à deux pas de la stèle qui rend hommage à Aleksandros Grigoropoulos, dans le quartier d'Exarchia. © Margot Sanhes
Un immense tag signifiant "nique la police" est inscrit à deux pas de la stèle qui rend hommage à Aleksandros Grigoropoulos, dans le quartier d'Exarchia. © Margot Sanhes
La fin d’une période bénie
En 2015, c’est la douche froide. Un référendum est organisé sur la mise en place d'un plan d’aide financier européen. Les Grec·ques votent contre à 61,31% le 4 juillet. Malgré l’opposition massive des citoyen·nes, le plan d’aide est soumis au parlement grec le 13 août. Il est adopté le jour même. Une grande désillusion pour les Athénien·nes. Si la population n'est pas écoutée lors d’un référendum, à quoi bon continuer à porter des messages sur les murs de la ville ? “À ce moment-là, on observe une double dynamique dans nos rues, raconte Thanassis Chouliaras. Le street-art devient moins politique. Mais parmi ceux qui sont les plus engagés, certains se radicalisent.”
Pour le spécialiste grec, l'absence d'un syndicat d'artistes est responsable de la baisse de la politisation du street-art. “Sans organisation politique, ils ne peuvent pas atteindre collectivement une nouvelle phase.”
Il faut attendre 2019, et l’ouverture de la ville d’Athènes au tourisme, pour voir apparaître un renouveau politique sur les murs. “La gentrification engendrée par cette nouvelle économie a relancé le street-art politique.” Dans Exarchia, on peut désormais lire dans de nombreuses rues : "Tourists get out", "Stop Airbnb".
“La gentrification engendrée par le tourisme a relancé le street-art politique.”
Un artiste lyonnais a profité de ses vacances à Athènes pour laisser sa marque. Sur la première partie du mur, on peut lire : "des touristes lambdas à Athènes", "J'ai vu l'Acropole et j'ai mangé plein de féta ! Trop bien !". Dans l'autre case : "Moi à Athènes", "J'ai vu tellement de graffitis !". © Margot Sanhes
Un artiste lyonnais a profité de ses vacances à Athènes pour laisser sa marque. Sur la première partie du mur, on peut lire : "des touristes lambdas à Athènes", "J'ai vu l'Acropole et j'ai mangé plein de féta ! Trop bien !". Dans l'autre case : "Moi à Athènes", "J'ai vu tellement de graffitis !". © Margot Sanhes
Des disparités qui créent l’engagement
“Aujourd’hui, il y a toujours beaucoup de pauvreté et en même temps des millionnaires et des touristes s’installent, explique Thanassis. Cette contradiction crée un besoin d’expression et une augmentation de l’activité politique. La rue fait de plus en plus de bruit.” L’engagement reste pourtant minoritaire chez les artistes de la ville grecque. Dans une dynamique de gentrification, l’art et l’esthétique prennent le dessus dans le street-art.
Certain·es street-artistes sont payé·es pour réaliser des fresques murales. Une pratique controversée au sein de la communauté. Plusieurs profils de graffeur·ses se distinguent alors. D’un côté, des artistes de renoms comme INO. Il semble être le seul à faire l’unanimité au sein du cercle fermé des taggueur·ses. D’un autre côté, les touristes venu·es tester le frisson des tags illégaux. Ou encore, les artistes dits “légaux”, subventionné·es par la municipalité. “On a vraiment de tout”, conclut l’expert.
Matthaios, 24 ans, étudiant en architecture le jour, graffeur la nuit. © Margot Sanhes
Matthaios, 24 ans, étudiant en architecture le jour, graffeur la nuit. © Margot Sanhes
Au milieu de tout cet art de rue, seuls quelques-un·es expriment leurs revendications. C'est le cas de Matthaios, étudiant de 24 ans. Il s'initie au tag en arrivant à Athènes pour une année d'Erasmus, en septembre 2023. Pour l'étudiant en architecture, s'engager par le biais des graffitis est une évidence. "J'ai du mal avec le côté égotrip où tu écris juste ton nom partout. Pour moi, ça a plus de sens de véhiculer un message politique."
Autour de la faculté d'architecture, on trouve des traces du passage de Matthaios sur tous les murs. Parmi ses tags, "Justice pour Nahel", "Les pères de flic au compost", ou encore "Depardieu souvlaki".
"On n’a aucune autre manière d’exprimer nos opinions !"
La plupart des tags politiques sont en réalité réalisés par des militant·es de gauche. Des personnes qui n’ont pas de lien avec la pratique artistique. Vasso milite depuis 13 ans dans le parti communiste. La trentaine passée, elle continue de tracter à l’approche des élections étudiantes. “Taguer ? Tous les partis de gauche le font ! On n’a aucune autre manière d’exprimer nos opinions !”. Elle a commencé lorsqu’elle avait 20 ans sur les bancs de l’Université d’Athènes. Les murs retranscrivent l’engagement du lieu. “Ici, c'est le seul endroit où on a le droit de taguer et où ils ne peuvent rien faire.”
Dans la faculté, cette pratique reste largement acceptée. Mais en ville, cela reste plus compliqué. “Depuis cinq ans environ, la municipalité a créé un poste spécifique pour recouvrir les graffitis. Quand tu tagues, tu sais qu'ils vont peindre par dessus le matin suivant”. Un traitement qui diffère de celui des graffeur·ses subventionné·es. “Nos mots restent dans la tête des passants qui marchent devant tous les jours, raconte Vasso. Puis, ils sont plus difficiles à détruire qu’un poster qu’on peut déchirer.”
Deux étudiantes de l'école d'architecture profitent de leur pause pour peindre sur le mur. © Margot Sanhes
Deux étudiantes de l'école d'architecture profitent de leur pause pour peindre sur le mur. © Margot Sanhes
Si les tags ne délivrent pas toujours des messages politiques, ils le sont par essence. Les graffitis transforment l’espace public et expriment quelque chose. “Que vous aimiez ou pas, imaginez que les tags disparaissent. Pensez à quel point la dimension de l’espace changerait”, interroge Thanassis. Une vision qui questionne aussi la responsabilité des street-artistes. Pour le spécialiste, la réponse est claire. “Dans une Europe qui change, où les temps sont difficiles, les artistes de rue doivent provoquer une prise de conscience.”
