Les bons clients ont mauvaise presse
A l’heure où les interviews des joueurs sont de plus en plus plates, de rares joueurs continuent de déballer le fond de leurs pensées dans l’après-match. Thibaut Courtois en fait partie. Capable simultanément de clamer son désintérêt pour la petite finale de la Ligue des Nations et d’inspirer à l’Equipe sa une « Le seum, deux fois » pour sa célèbre sortie de 2018, notre gardien est un bon client derrière le micro. Dans le milieu du foot, ce genre de discours fait grincer de plus en plus de dents pour des enjeux qui dépassent les principaux intéressés.
Dans le Juventus Stadium, les spectateurs sont encore sous le choc du renversement de situation auquel ils ont assisté : les Diables Rouges menaient 2-0 au repos avant de voir l’équipe de France arracher la victoire en toute fin de match. Pour les journalistes présents sur place, pas le temps d’être groggy : les couloirs grouillent pour les premières réactions à chaud. Désillusion après désillusion dans les grands tournois, la presse belge sait vers qui tendre son micro pour avoir les réactions les plus croustillantes. Deux Hommes se dégagent dans ce petit exercice : Kevin De Bruyne, dont le « je m’en bats les couilles » est resté dans les mémoires, et surtout Thibaut Courtois, sans filtre au moment de débriefer une performance décevante. Fidèle à sa réputation, notre pieuvre ne déçoit pas : « Je ne sais pas pourquoi on va jouer le match de dimanche contre l’Italie. Franchement, terminer troisièmes ou quatrièmes de la Nation’s Legaue, ça ne change rien. Ca sera un match amical pour nous ».
Dans le jargon, Courtois est ce qu’on appelle un bon client. Un mec dont l’interview déçoit rarement. Qui va plus loin que parler d’un match compliqué qui a basculé sur des détails face à une très bonne équipe et qu’il faut oublier pour se focaliser uniquement sur la prochaine rencontre. Au royaume de la langue de bois, notre sélectionneur national Roberto Martinez se distingue parmi les meilleurs, tant ses analyses d’après-matchs sont réputées pour pouvoir être écrites et publiées avant même qu’il ne les ait prononcées. Il n’est pas malheureusement pas le seul. Dans le milieu du football professionnel, c’est même plutôt Thibaut Courtois qui fait figure d’exception. Il faut dire que les joueurs sont surveillés de près.
Des millions en jeu
Aujourd’hui, la grande majorité des clubs pro se sont dotés de responsables comm’ qui filtrent avec une minutie presque maladive les propos et les informations données par tout le membre du personnel. A l’image de notre société, le football est rentré dans l’ère de l’image. Les clubs peuvent désormais monétiser leur réputation, la vendre aux sponsors les plus divers pour des montants records. Manchester United est un bon exemple de ces équipes dont l’image continue de remplir les caisses du club malgré des résultats moins bons ces dernières saisons : au théâtre des rêves, ce sont pas moins de 71 millions que Chevrolet débourse chaque saison pour apparaître sur le maillot des Red Devils.
Plus que jamais, les joueurs deviennent des marques. Et leur transfert une association avec une autre marque -le club- destinée à se faire grandir mutuellement. Lors des mercatos, les directions laissent de moins en moins au hasard le choix de leurs nouvelles recrues. D’un point de vue sportif évidemment mais aussi en termes d’image et de capital popularité sur les réseaux sociaux.
Loin de ces considérations, les entraîneurs deviennent eux aussi très soucieux de ce qui sort du groupe. Maniaques jusqu’au bout des ongles (bien souvent rongés), ils cherchent à éliminer toutes les parts d’incertitude pour ne plus obtenir que la quintessence même : le jeu dans ce qu’il a de plus rationnel. Après être sortis frustrés de leur combat contre le hasard et la malchance pendant les matchs, les voilà engagés dans une nouvelle bataille : celles contre les fuites. Ces petites révélations, ces grandes phrases assassines qui peuvent pourrir tout un groupe. Demandez ce qu’il en pense à Olivier Giroud, laissé à la maison par Didier Deschamps après l’Euro et ses sous-entendus visant un Kylian Mbappé trop individualiste. L’affaire avait fait les choux gras de la presse française pendant l’été et n’avait pas aidé à apaiser l’ambiance chez les Bleus. Pour reprendre une maxime chère à Deschamps, le groupe ne vivait pas bieng.
La fin des interviews d’après-matchs ?
Au milieu de cette communication aseptisée, quelle place reste-t-il aux bons clients ? Il se font de plus en plus rares. Les journalistes ont beau le déplorer, ils n’y sont pourtant pas étrangers. Pas tous, on vous rassure. Seulement une certaine presse qui ne cesse de reprendre des phrases isolées de leur contexte et de les faire tourner en boucle. Dans ces cas-là, comme à l’école, c’est toute la classe qui est punie.
Au-delà des derniers athlètes au parlé généreux, c’est même l’interview d’après-match qui est remise en cause. A quoi bon continuer à poser des questions à des joueurs à bout de souffle qui font appel aux phrases toutes faites préparées par leur responsable communication ? Bien avant cet emballement médiatique, Eric Cantona déclarait déjà : « Interviewer un joueur juste après un match est aussi grossier que d’interviewer quelqu’un qui vient de chier ». Bien que les deux contextes soient forts différents, pour les clubs, s’il était possible d’arrêter cet interrogatoire forcé par la contrainte des droits télé, il y a longtemps que ça serait fait. A l’image du Club de Bruges qui réserve des images et des réactions bien plus parlantes aux abonnés de sa chaîne You Tube. Dans ces jeux du cirque 2.0, la sueur est toujours bien là mais le sang et les larmes ne sortent pas du vestiaire.
Mais rassurez-vous, l’espèce des bons clients n’est pas totalement éteinte. Absent du noyau des Diables suite à une blessure au genou, Thomas Meunier aurait très certainement été sollicité pour une réaction au vu de ses réponses entières et sans concession. Lui qui dénotait au moment de son passage au PSG par sa simplicité et sa franchise. Au milieu du starsystem parisien, ses prises de position franches et décalées, notamment sur Twitter en ont froissé plus d’un. Mieux vaut susciter la rancœur et la moquerie plutôt que l’indifférence. La Belgique est bel et bien devenue une grande équipe, à défaut de gagner un grand tournoi. Sinon comment expliqueriez-vous aux Diables d’il y a 10 ans qu’une phrase prononcée par Thibaut Courtois ferait la une de l’Equipe, plus de trois ans après avoir été prononcée ?
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