Ouïghours : l'immobilisme européen
Les appels à l'aide de la communauté ouïghoure commencent à résonner au sein des institutions européennes. Ethnocide, internement forcé, exploitation illégale... Certains parlent même de génocide. Mais une réponse politique européenne claire et concrète se fait attendre depuis de longs mois et ce, malgré de nombreuses relances de la part d'eurodéputés.
Aujourd’hui, il n’y a pas de liberté pour les Ouïghours en Chine, ni à l'école, ni en public, ni même à la maison. Mon père, comme la plupart des Ouïghours, (...) est considéré comme un malade devant être guéri et dont l’esprit doit être lavé. (…) La façon dont le gouvernement chinois traite les Ouïghours est-elle problématique selon vous ? Si vous pensez que oui, s’il vous plaît, travaillez à une solution !
Ces mots prononcés devant les eurodéputés sont ceux de la fille d’Ilham Tohti, un économiste ouïgour et grand défenseur des droits de cette minorité. Ilham Tohti a reçu le prix Sakharov en octobre 2019. Ce prix, créé par le Parlement européen en 1988, récompense chaque année une personnalité ou une organisation qui lutte pour la défense des droits humains. En 2014, Ilham Tohti avait été condamné à la prison à perpétuité lors d’un procès qualifié de « parodie » par le président du Parlement européen, David Sassoli. « En lui décernant ce prix, nous exhortons fermement le gouvernement chinois à libérer M. Tohti et nous appelons au respect de la minorité ouïghoure en Chine. »
Le Parlement européen met aujourd’hui à l’honneur Ilham Tohti, un militant ouïghour emprisonné en Chine, lauréat 2019 du #SakharovPrize pour la liberté de pensée.
— Eric Andrieu (@EricAndrieuEU) December 18, 2019
Il nous rappelle à quel point le prix de cette liberté est cher
Regardez son histoire ⬇
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Une résolution non contraignante
De nombreuses réactions parmi les eurodéputés ont suivi ces paroles poignantes. Plusieurs demandes, notamment sur le rôle de grandes marques, ont émergé. Certains parlementaires ont proposé d’interdire l’importation des produits passés entre les mains de travailleurs ouïghours exploités. D’autres ont été un cran plus loin en demandant de cesser d'exporter vers la Chine tout bien permettant la surveillance des populations ouïghoures.
La plupart de ces propositions peuvent être retrouvées dans la résolution adoptée le 19 décembre 2019 par le Parlement européen. Dans ce texte, les députés demandent au gouvernement chinois de fermer tous les camps de travaux forcés, et de cesser tout emprisonnement arbitraire sans procès. Ils dénoncent également les pratiques de cybersurveillance dans la province du Xinjiang, et brandissent officiellement la menace d'arrêter toutes les importations de produits créés dans ces camps.
Bien que votée par le Parlement pour être adoptée, une résolution n’est en aucun cas contraignante. C’est un outil dont dispose le Parlement pour faire connaître officiellement sa position, en particulier sur les questions internationales et faire pression, toute mesure gardée sur la Commission et les États-membres.
Mais depuis ce signalement institutionnel, aucune mesure effective n'a été prise par la Commission européenne. Pourtant, le sujet est revenu plusieurs fois sur la table du Parlement durant cette année 2020. Mais les entreprises liées directement ou indirectement au travail forcé des Ouïghours, ainsi que les responsables chinois sur place, n’ont pour le moment aucun souci à se faire.
Pour Philippe Givron, coordinateur Chine pour Amnesty International, cette inaction et cette lenteur de réaction s'explique par la complexité intrinsèque à la structure européenne. « Le Parlement, la Commission et le Conseil ont chacun leur rôle et leurs marges de libertés. Je constate systématiquement, que ce soit pour des cas concernant la Chine ou autre, que le Parlement est en général extrêmement progressiste, du fait de sa grande liberté d’expression. Il me semble que les eurodéputés pensent comme des Européens avant tout, et moins selon leur pays d'origine. À l’inverse, le Conseil, qui a souvent le dernier mot, est une somme d’individus avec des profils et des valeurs plus ou moins européennes. Il faut ajouter à cela la règle de l’unanimité, qui peut freiner toute décision. »
Entre le Conseil et le Parlement, la Commission joue un rôle de liant entre les parlementaires et les chefs d'États. Pour Philipe Givron, l'équilibre que doit trouver la Commission est très complexe, surtout en matière d'affaires extérieures. « Mais depuis cette année, on sent que les choses bougent sur la question ouïghoure. Lentement mais surement. Une série de clignotants sur le sujet se sont allumés dans les hautes sphères européennes. Les prises de paroles de Charles Michel ou de Ursula Von Der Leyen se font plus fortes et plus dures envers la Chine ces derniers mois. Mais tout cela est très lent, car la Chine joue principalement sur le point de vue économique, en prêtant de l’argent à la Grèce et au Portugal, ou encore en utilisant son influence sur les pays de l’Est. Elle essaye de diviser l’Europe, en se faisant des pays 'amis' ou 'obligés'. »
Pendant ce temps, la répression continue.
La répression actuelle
Les Ouïghours sont constamment persécutés depuis l'arrivée au pouvoir de Xi Jinping, secrétaire général du Parti et président de la République populaire de Chine depuis 2013. Avec lui, ainsi que son partenaire local au Xinjiang, Chen Quanguo, au poste de secrétaire du PC, une politique de répression a commencé, comme le constatait Human Rights Watch en 2018. Cette persécution se fait en partie dans des camps de rééducation, par lesquels sont passés plus d'un million de Ouïghours et de Kazakhs.
Les centres de rééducation
Ces bâtiments s’inscrivent officiellement dans la lutte contre « le terrorisme islamique » et pour la « déradicalisation ». Lorsque des parents ouïghours sont envoyés dans ces forteresses, leurs enfants deviennent orphelins. Ils sont alors enlevés de force et placés dans des orphelinats où ils sont endoctrinés par le Parti.
Ces « centres de formation professionnelle » ou « camps de rééducation », Shawn Zhang de l’University of British Columbia en a décelés plus de 90. Dans des bâtiments neutres, comme des stades de football ou des écoles, s’érigent des zones très protégées. Cette carte interactive en reprend quelques uns :
Si le Parti annonçait initialement combattre le terrorisme, il a basculé dans un système d’éradication de la culture ouïghoure, qui serait à ses yeux « source de séparatisme ». De nouvelles mesures s’appliquent au quotidien : interdiction d’accès aux mosquées, fin des pèlerinages à la Mecque, proscription des prénoms islamiques ou turcs. Les mosquées sont inutilisables car occupées par le Parti et les gens qui se laissent pousser la barbe sont internés, car trop « ressemblants aux islamistes ».
Une campagne de stérilisation massive et forcée des femmes ouïghoures y est également appliquée, d'après un rapport réalisé par Adrian Zenz pour l'institut de recherche Jamestown Foundation. En Chine, plus de 80% des stérilets sont posés, majoritairement de force par les autorités, dans la région du Xinjiang, région qui n'accueille que 1,8% de la population chinoise. De nombreuses femmes auraient également subi des avortements contre leur gré. Rappelons que selon l'ONU (dont la Chine fait partie), l'entrave aux naissances d'un groupe ethnique est l'une des cinq caractéristiques d'un génocide.
Comme l’expliquait pour France Info Rémi Castets, directeur du département d'études chinoises de l'université Bordeaux-Montaigne, Xi Jinping « veut faire disparaître toute forme de contestation qui remettrait en question la souveraineté de l'état chinois. Il ne veut plus en entendre parler, il veut l'écraser ».
Une identité modifiée
En quelques années, plus d’un million de fonctionnaires Hans ont été envoyés, parfois de force, dans la province du Xinjiang. Ils ont intégré les foyers mêmes des Ouïghours, et doivent souvent y rester une semaine par mois. L’objectif officiel ? Favoriser l’échange culturel. Mais, officieusement, c’est une manière de contrôler les populations ouïghoures, et de modifier leur identité.
Un membre de l'IODE (Institut Ouïghour d'Europe), qui préfère rester anonyme, précise : « La Chine essaye en effet de créer une nouvelle identité ouïghoure, acceptable par le Parti communiste chinois. Une panoplie de mesures existent pour, soi-disant, conserver cette culture, mais c’est un moyen de la transformer, de la rendre acceptable et accessible comme produit de consommation pour la majorité Han en Chine. Ils investissent dans des costumes et font des représentations, soi-disant, traditionnelles ouïghoures. Il y a même un parc des ethnicités à Beijing, comme le parc Astérix ou le Futuroscope, mais sur les cultures des minorités ethniques…» .
Ce n'est pas la première fois que la minorité ouïghoure se voit privée de ses libertés fondamentales. Durant l'époque maoïste, la Révolution culturelle avait déjà imposé des restrictions fortes pour toutes les minorités du pays.
L'implication de multinationales dans cette situation n'est plus secrète
En février 2020, un rapport publié par l’Australian Strategic Policy Institute (ASPI) a montré l’utilisation du travail forcé de milliers d'Ouïghours par des sous-traitants de dizaines de grandes marques. Parmi celles-ci, Apple, BMW, Nike, ou encore Adidas.
Après leur passage dans les camps de rééducation, les Ouïghours sont souvent envoyés dans des usines. Au total, plus de 80 000 travailleurs ouïghours feraient partie d’un programme chinois de transfert d’ouvriers de la province du Xinjiang vers le reste de la Chine. Pour assurer le bon fonctionnement de ce programme, des subventions sont perçues par ces sous-traitants pour chaque travailleur ouïghour employé.
Malheureusement, les mesures d'assimilation et de surveillance ne s’arrêtent pas aux frontières des camps de rééducation du Xinjiang. Dans les usines aussi, les Ouïghours subissent des sessions d’endoctrinement et leurs moindres faits et gestes sont scrutés.
Aux États-Unis, suite à ces nouvelles révélations, un texte de loi proposant d’interdire tous les produits provenant du Xinjiang a été présenté au Congrès en mars dernier. Quelques mois plus tard, le 22 septembre 2020, ce texte a été adopté par la Chambre, signe de la première étape du processus législatif américain. De plus, les services de douanes américains ont bloqué l’arrivée de tous les produits informatiques, du coton, du textile ainsi que des produits capillaires fabriqués dans la région.
Un rapport d'Amnesty International, sorti le 21 septembre 2020, a également dévoilé que certaines entreprises européennes exportaient en Chine des technologies qui se retrouvaient ensuite utilisées pour surveiller les populations ouïghoures.
Selon Philippe Givron, ce rapport pointe du doigt plusieurs entreprises européennes qui se rendent complices des pratiques de surveillance massive et excessive au Xinjiang, en vendant des technologies liées à cette surveillance (reconnaissance faciale, ou encore reconnaissance ethnique).
Le « coordinateur Chine » d'Amnesty précise que les sociétés concernées ont été prévenues : « Certaines d’entre-elles se sont rendu compte de la situation, et ont déclaré qu’elles arrêteraient de vendre ces technologies à la Chine. Amnesty a donc préféré interpeller discrètement certaines de ces sociétés, plutôt que d’appeler au boycott de celles-ci. Ce sont des matières complexes, mais on pense qu’il est possible de conscientiser le monde des entreprises, et de les amener à revoir leurs stratégies. Mais il faut aussi que l’Union européenne interpelle et assainisse le monde du business, et le force à tenir compte des droits humains. L’Union européenne a un poids considérable, qu’elle peut et doit utiliser pour faire bouger la Chine. »
Rappelons que les Ouïghours ne sont pas les seuls à être dans cette situation. Beaucoup d'autres minorités sont persécutées par l'état chinois : les Kazakhs, les Huis, les Kirghizs... Même si ces ethnies sont moins importantes démographiquement que les douze millions d'Ouïghours présents en Chine, elles sont également visées par la politique de "rééducation" chinoise.

