Face à l'Antiquité, le patrimoine ottoman lutte pour retrouver sa place
Mondialement connue pour son patrimoine antique, Athènes fait la part belle à son passé, mais délaisse son héritage ottoman. Les vestiges de presque 400 ans d’occupation (1453-1830) restent effacés par rapport à l’Athènes de Platon et Périclès. Au cœur de cette histoire, de nouvelles initiatives proposent de découvrir les monuments de l'occupation turque.
Départ des visites, sortie du marché, terrasses bondées, la place Monastiraki d’Athènes grouille de monde. Agglomérées autour d’un·e guide, les hordes de touristes lèvent leurs yeux vers l'impressionnante Acropole. La colline attire toute l'attention mais qui se rappelle la mosquée de l'Acropole.
Dans un coin de la place, la mosquée Tzistarakis de la période ottomane se fait presque oublier. “Regardez-moi cette beauté”, s’émeut Agathi Kelafa en pointant la mosquée du doigt. Cette trentenaire a créé un circuit touristique qui sort des sentiers battus sur l’héritage ottoman de la capitale grecque. Une initiative rare face aux nombreux tours touristiques des vestiges antiques. Depuis peu, les édifices ottomans tentent de se faire une place au soleil.
Révolution architecturale
Presque quatre siècles de domination ottomane, cela laisse des traces. Quelques monuments résistent aux effets du temps, assez pour la balade imaginée par Agathi Kelafa. “La plupart des gens sont concentrés sur les temps antiques quand ils viennent à Athènes. Les visiteurs ne connaissent pas grand-chose sur la période ottomane. Ils passent à côté sans connaître l’histoire.” De la mosqué Fetihye au manoir Benizélos, ces vestiges restent peu nombreux. Ce patrimoine a été drastiquement réduit au moment de la Révolution grecque (1821-1830). “Sur les neuf mosquées de la période ottomane, seules deux sont encore debouts”, dresse la guide.
Agathi Kelafa, guide, a imaginé un circuit touristique qui sort des sentiers battus.
Agathi Kelafa, guide, a imaginé un circuit touristique qui sort des sentiers battus.
La fin de l’ère ottomane marque un tournant pour le patrimoine turc d’Athènes. Après les combats de la Révolution, une partie de la ville est détruite. Les bâtiment ottomans intacts sont réquisitionnés pour servir d’administration au nouveau régime.
Dans une volonté de construire un récit national, le roi grec Othon (1837-1841) omet l’héritage ottoman. La Grèce moderne veut être la descendante directe de son passé antique, au détriment des autres périodes. “La mosquée de la place Monastiraki est un exemple type du traitement du patrimoine ottoman par les Grecs. C’est un vestige de l'histoire, mais elle accueille aujourd’hui un musée du folklore moderne, souligne Elias Kolovos, professeur en histoire ottomane à l’université de Crète. Le lieu a été restauré, mais son intérêt historique n’est pas utilisé.”
À l'époque ottomane, le Medressé était un ensemble carré, avec une cour intérieure avec deux galeries.
À l'époque ottomane, le Medressé était un ensemble carré, avec une cour intérieure avec deux galeries.
La porte de l'ancienne école coranique n'est pas accompagnée d'explication de son histoire.
La porte de l'ancienne école coranique n'est pas accompagnée d'explication de son histoire.
Au service de l’antique
La déambulation paisible d'Agathi Kelafa continue. Ce circuit atypique a séduit les touristes arabophones de passage dans la capitale, notamment avant la pandémie.
Loin d’être le seul exemple de monument délaissé, le Médressé, une ancienne école coranique située tout près de l’Agora romaine, est à peine exploité. Seule la porte se tient debout, sans aucun panneau pour expliquer son passé. L’endroit a même été une prison au XIXe siècle.
En faisant le tour, le constat est surprenant : une zone de stockage pour des fouilles archéologiques remplace l'école. Peu importe, les passant·es se succèdent pour prendre des photos devant. Mais, peu de monde remarque les inscriptions en arabe au-dessus de la porte.
Quelques rues plus loin, un peu à l’écart des commerces de Plaka, une maison expose la vie athénienne à l’époque ottomane. Le manoir Benizélos, considéré comme la plus vieille maison de la ville, raconte l'ère ottomane. Propriété de l'État, le monument a bénéficié d’une rénovation, avant d’être rouvert au public en 2017.
Un héritage à dépoussiérer
“La promotion de l’héritage ottoman est très récente. Cela a commencé au moment de l’entrée de la Grèce dans l’Union européenne, analyse Faidon Moudopoulos, doctorant en archéologie. Les Grecs ne sont pas très à l’aise avec cette période. Notre travail est de convaincre les gens de l’importance de ce patrimoine.”
“En Grèce, nous avons tellement de ruines et de vestiges qu’on peut faire les difficiles”, ironise Elias Kolovos.
Depuis les années 1980, les archéologues réalisent un travail de légitimation, y compris auprès de leurs collègues. Même si ce patrimoine n’est pas grec, les matériaux utilisés et les personnes qui ont construit ces monuments sont grec·ques. Il est donc bien question de l'histoire du pays. “Nous sommes en bonne voie pour remettre ce patrimoine à sa juste place. Il faut continuer, poursuit-il. En dix ans, beaucoup de chemin a été fait. Le ministère de la Culture met davantage en avant l'héritage ottoman.”
Le Traité de Nice (2001) exige la préservation de tous les patrimoines, mais “ce n’est pas fait de façon égalitaire en Grèce”, avouent les deux chercheurs.
Un chantier encore long
En poursuivant la balade au pied de l’Acropole, Agathi Kelafa énumère les traces de l’occupation turque. “Hammam, ancienne maison de police...”, les Ottoman·es ont marqué le paysage grec.
La visite permet de bien découvrir l'empreinte turc à Athènes, malgré les mauvais souvenirs laissés par la période. "À l’école, on parlait beaucoup de mythologie et de la période antique. Par contre, on passait très vite sur les quatre siècles d’occupation ottomane, se souvient la guide. Nous devons être fiers de toute notre histoire.”
“La Grèce moderne doit faire l’effort d’apprendre son histoire ottomane. L’image antique écrase trop celle de la période turque alors qu’une partie de l’identité grecque a été construite à cette période”, abonde le chercheur.
Il reste encore du travail de récupération de la mémoire historique. À l’école d’architecture d’Athènes, “on aborde l’héritage ottoman, mais ce n’est qu’au milieu d’un cours d’histoire allant de l’Antiquité à aujourd’hui”, relate Elpida, étudiante en septième année d'architecture. “L’architecture ottomane n’est pas au centre du cours”, acquiesce sa camarade Vasykily, 22 ans.
La situation n’est pas la même partout. Dans d’autres régions grecques, les monuments ottomans sont plus nombreux et valorisés. À la croisée des influences occidentales et orientales, la Grèce moderne redécouvre pas à pas son héritage ottoman. “La Grèce est un des seuls pays à mieux connaître son histoire antique que son présent”, sourit Elias Kolovos.
