Je m'en vais vivre là-haut
Itinéraire d'une bergère transhumante
Épuisée, Sandra s’est endormie sur le canapé-lit de la cabane. Les tommes de fromage fabriquées la veille reposent dans une baignoire d’eau salée. Dehors, les brebis vont en file indienne, dessinant une longue ribambelle blanche au pied des falaises. Les pétales roses des rhododendrons commencent à se dévoiler. Face à la quiétude de l’estive, le bourdonnement de la ville que nous avons quittée trois jours plus tôt n’est déjà plus qu’un lointain souvenir...
Lundi 15 juin
La veille du grand départ
Au milieu des champs, une belle maison au toit recouvert d’ardoises. Elle semble avoir été déposée là, par hasard, au bord de la nationale traversant le village d'Asasp-Arros. Trois Border collies se disputent un vieux morceau de corde derrière le portillon métallique. Sandra apparaît, souriante, et me souhaite la bienvenue. Dans le jardin, un homme d’une cinquante d’années bataille avec un bout de ferraille. C’est Roland, son mari. Ouvrier dans une usine SAFRAN, il l’épaule autant qu’il peut. À côté de lui, Margaux, leur fille de 23 ans. Demain, elle sera du voyage.
La veille de la transhumance a des airs de départ en vacances. On s’agite, on court partout et les valises s’entassent devant l’entrée. « Heureusement que le plus gros des bagages nous attend déjà là-haut », s’amuse Sandra. Une dizaine de jours plus tôt, 800 kilos de matériel en tout genre ont en effet été héliportés jusqu’à la cabane. Un véritable déménagement de l’extrême.
En allant rendre visite aux brebis, à mi-chemin entre la maison et la ferme, Sandra actionne son clignotant et se gare sur le bas-côté. Elle empoigne un grand bâton aux allures de matraque et descend de la camionnette. Dans un rugissement infernal, les voitures nous frôlent à vitesse éclair. À la vue de la bergère, un imposant taureau hâte le pas. Contrairement aux quelques vaches à viande de Sandra qui pacagent déjà en estive, lui passera son été dans la plaine.
Éclairée par la seule lumière blanche de quelques néons, la salle de traite dégage une ambiance obscure. Impatientes de se rassasier, les brebis se précipitent, se bousculent. Leur bêlement résonne dans le hangar. Deux rangées de dix-huit bêtes se constituent. Ce sont des Basco-Béarnaises, de bonnes laitières adaptées à l’éreintante vie montagnarde, au nez busqué et aux cornes en spirale. Sandra place un à un les gobelets trayeurs sur les mamelles des brebis. Dans le vrombissement permanent de la machine, le lait remonte le long des tuyaux pour finir dans une cuve. Un travail d’usine, mécanique.
L’opération prendra près d’une heure durant laquelle Neuts, Zoé et Lobo, les Border collies, ne cesseront de ramper entre les pattes des ovins agacés. Le lait produit, Sandra ne le transforme pas en fromage lorsqu’elle est en plaine. Elle ne pourrait accomplir seule une telle charge de travail. Lorsque les cloches de l’église sonnent 19 heures, le grand camion-citerne du laitier apparaît dans la cour de la ferme. Il lui achètera environ 1 € le litre.
Le soir, aucun rassemblement de famille. Margaux est partie au restaurant avec une amie. Roland et Sandra se retrouvent seuls, autour d’un plat de pâtes. « - On pourrait partir en Grèce, cet automne, lance-t-elle. Les frontières seront ouvertes normalement ! - Celles du Puy du fou aussi, rétorque-t-il aussitôt. – Il ne veut jamais partir à l’étranger, me souffle-t-elle d’un rire moqueur. Mais je finis toujours par gagner ! ».
Avant de s'abandonner aux bras de Morphée, Sandra jette un dernier coup d’œil à une pile vertigineuse de paperasse. Il y a un mois, son père est décédé. Prise par le temps, elle n’a pu s’occuper des nombreuses démarches administratives qui ont suivi sa disparition. Si elle ne s’en charge pas ce soir, cela devra attendre trois longs mois… Et elle ne peut se le permettre.
Mardi 16 juin
La transhumance
Il est quatre heures lorsque le réveil retentit. Sandra chausse ses bottes dans la pénombre et part retrouver ses brebis pour la dernière traite automatique de l’année. À son retour, de nouveaux visages apparaissent. L’oncle Gégé a apporté des viennoiseries. Patrick, le meilleur ami de Roland, est accompagné de son fils, Benjamin. Christian, octogénaire, arrive tout juste du village voisin. Tous sont venus prêter main forte à Sandra pour la transhumance.
À huit heures, un impressionnant double semi-remorque surgit à la ferme. Yoann, le chauffeur, affiche un large sourire. Englouties dans un entonnoir de barrières et poussées par les Border collies, les brebis grimpent à bord du camion. Elles sont réparties sur trois étages. Une opération périlleuse dans laquelle Sandra a déjà perdu des bêtes, étranglées par leur cloche ou assommées contre un rebord métallique. Puis vient l’heure des au revoir. Pas de séparations déchirantes. Un simple échange de regards avec ceux qui s’arrêteront là. Et le convoi démarre...
Sur le trajet vers Lescun, l’adrénaline retombe pour laisser place à l’émotion. La voix tremblotante, Sandra confie : « J’avais la boule au ventre au moment de refermer les portes. C’est la première fois que mon père n’est pas là… ». L’engin poursuit son chemin, prudemment, sur la route sinueuse, à quelques centimètres du ravin. Après trois-quarts d’heure, celle-ci devenant trop étroite, Yoann se voit contraint de décharger le troupeau. Les six kilomètres de route restante se feront à pied.
Le calme apparent détonne avec tout ce que j’avais pu lire sur l’ambiance entourant la transhumance. Aucun touriste ne se presse sur les trottoirs pour immortaliser cet instant d’une photo. Les brebis ne sont pas bénies sur la place du village. Le chant des sauterelles remplace les musiques traditionnelles. Et la crise de la Covid-19 n'y est pour rien. Sandra aime simplement vivre cet instant précieux aux côtés de ses proches, en intimité.
Au départ du sentier, Noune, Balou et Pacha, les trois imposants chiens de protection prennent la tête du troupeau. Sans plus attendre, un bataillon de boules de laine se constitue et file droit en direction de l’estive d’Escoueste. Les plus gourmandes s’arrêtent quelques instants, heureuses de retrouver les saveurs de l’herbe de montagne. Au détour d’une clairière, le mâle Patou chasse à grands aboiements quelques chevaux rencontrés en chemin. En queue de peloton, Sandra s’inquiète. Une des bêtes traîne la patte, rechignant à faire le moindre pas.
En une poignée de secondes, les brebis disparaissent sous un voile de brouillard et l’utilité des cloches sonne alors comme une évidence. La température dégringole. Les gouttes d’eau dégoulinent le long de nos vêtements. L’obscurité est telle qu’on croirait la nuit tombée. Seuls quelques mètres nous séparent de la cabane quand nous l’apercevons enfin sortir brusquement du paysage. Sandra m’adresse un sourire : « Bienvenue à la cabane de Pédain ! ».
Les bagages déballés, on lance le poêle et une casserole d’eau chaude. Il est 14 h 30 et les estomacs crient famine. Tout le monde se serre autour de la table sur laquelle foie gras, saucisson, fromage et vin rouge ont été disposés. Les histoires de Patrick et Benjamin délivrent des éclats de rire à répétition. Un moment de vie festif, familial, plein de tendresse. Christian manque à l’appel. Prêt à relever tous les défis malgré l’âge, il a décidé d’accompagner la brebis retardataire, qui refusait d’avancer. « Ne t'en fais pas, il a déjà grimpé plusieurs fois le mont Blanc ! », lâche l’un des garçons. Il débarquera finalement trois heures plus tard… sans brebis à l’horizon.
Aussitôt le repas terminé, faut-il s’atteler à la tâche. Sous le rideau de pluie inarrêtable, les hommes plantent les piquets qui formeront la clôture de l’enclos et installent la caisse à traire, tas de ferraille rouillée par le temps aux allures de guillotine. Un rempart de brume entourant la cabane, je peine à imaginer que les célèbres aiguilles d’Ansabère sont juste là, sous mes yeux. Pendant ce temps, Sandra lave la fromagerie. Arrive alors le temps du départ : l’oncle Gégé, Christian, Patrick et son fils regagnent la vallée. Avec eux, s’envole l’euphorie et le calme de la montagne reprend ses droits.
Mercredi 17 juin
Un fromage d'estive unique
Assise près du poêle, Sandra serre dans le creux de ses mains une chaude tasse de café. Il est cinq heures. Dehors, le brouillard n’a pas bougé. La pluie a imbibé le pelage des chiens et la toison des brebis. La bergère enfile sa combinaison de travail et tire le loquet de la porte. C’est l’heure de la traite.
Chaque jour, après la traite du matin, Sandra fabrique son fromage. La première étape consiste à faire chauffer le lait, entre 28 et 32 °C, dans une grande cuve fromagère. Sandra y intègre ensuite une très fine dose de présure, permettant de faire coaguler le lait : « C’est un liquide extrait de la caillette, c’est-à-dire de l’estomac du veau qui digère le lait ». Au bout d’une heure, le lait s’est solidifié et Sandra procède alors au décaillage, en compagnie de Pacha, le Patou. À la main, elle brasse le tout pendant de longues minutes jusqu’à former de petits grumeaux de la taille d’un grain de blé.
Dès que le mélange atteint les 38 °C, elle coupe le feu : « Dans quelques minutes, le fromage solide va se déposer au fond de la cuve et le petit-lait, fluide, va remonter à la surface… ». De ses mains, elle constitue alors avec délicatesse d’importantes boules et les transvase dans les moules. Elle appuie de tout son poids sur le fromage, pour le vider du petit-lait, le retourne puis réitère l’opération en y ajoutant les marques : « Ce sont ces deux petits morceaux de plastique qui vont graver une forme sur la tomme », détaille-t-elle. La première, qui représente un sapin, est propre à Sandra. La seconde, un sommet et son edelweiss, rare fleur de montagne, est commune aux bergers fabriquant leurs fromages en estive. Les tommes ainsi créées, inodores pour l’heure, sont ensuite placées sous une presse pendant près de cinq heures.
Le petit-lait restant, Sandra le donne aux brebis : « Elles en raffolent ! ». Il peut néanmoins être transformé en greuil, une spécialité béarnaise aux airs de brocciu corse. En fin de journée, avant de rentrer se réchauffer, Sandra place les fromages dans un saloir de transition. Ils y passeront la nuit, puis seront plongés au petit matin dans la saumure, une eau saturée en sel, pour quarante-huit heures. Tous les trois jours, Roland se chargera d’acheminer les fromages jusqu’à la ferme, où ils seront affinés pendant plusieurs mois… Avant d’être dégustés, dès l’automne !
Chauffage du lait © Emmanuel Clévenot
Chauffage du lait © Emmanuel Clévenot
Décaillage suite à l'emprésurage © Emmanuel Clévenot
Décaillage suite à l'emprésurage © Emmanuel Clévenot
Moulage des tommes © Emmanuel Clévenot
Moulage des tommes © Emmanuel Clévenot
Pressage pour éliminer l'excédant de petit lait © Emmanuel Clévenot
Pressage pour éliminer l'excédant de petit lait © Emmanuel Clévenot
Nuit dans le saloir avant le saumurage © Emmanuel Clévenot
Nuit dans le saloir avant le saumurage © Emmanuel Clévenot
Ce fromage d’estive, Sandra en est fière : « En plaine, les brebis mangent du foin, du maïs et du concentré. Ici, elles se nourrissent exclusivement d’herbes. Réglisse, serpolet, thym… Autant de saveurs que l’on retrouve dans le fromage. Et le résultat est incomparable ! ».
Ainsi, Sandra produit chaque jour entre deux et sept tommes, selon la période de l’été. Une partie est destinée à la vente directe. Quant au reste, il s’en va garnir les étalages de fromageries : « Cette année, un fromager toulousain s’est proposé d’acheter toute ma production. Malheureusement, c’est lui qui fixe les prix… Il me le paye 12 € le kilo et le revend à plus de 30 €, se désole Sandra en lançant un regard hésitant à Roland, qui s’empresse de ronchonner. Je ne suis pas faite pour le commerce… », conclut-elle d’un haussement d’épaules.
À la tombée de la nuit, la fatigue se fait sentir. Il faut pourtant s’armer de courage pour accomplir les tâches ménagères d’une vie banale. Lessive, nettoyage, cuisine… À l’heure du repas, seul le tic-tac de l’horloge accrochée au-dessus de la fenêtre résonne dans la pièce. Les regards tombent dans le vide. Personne n’ose rompre le silence, ou personne n’en a la force. De ces instants ressort pourtant une sensation de plénitude, de bien-être. Étendus sur nos matelas, nous ne tarderons pas à être happés par le sommeil…
Jeudi 18 juin
Silence et solitude
L’imperturbable voile nuageux s’est dissipé pendant la nuit. Les somptueuses aiguilles d’Ansabère apparaissent enfin, rougies par le soleil levant. Roland et Margaux ont repris le chemin de la ville. Un lointain tintement de cloches vient briser le silence d’or qui règne en maître. Désormais, Sandra est seule.
« J’ai toujours suivi mon père quand il partait en montagne. Tous les deux, nous passions de longs moments à observer les brebis, les marmottes et les isards sans ressentir le besoin de se parler. Pourtant, nous étions extrêmement proches ! C’est peut-être en souvenir de tout ça que j’aime tant cette solitude, avoue-t-elle avant de poursuivre. C’est beaucoup plus douloureux pour moi de redescendre et d’être à nouveau prise dans la cohue de la vie d’en bas, des sollicitations permanentes et des gens qui ne cessent de parler… ».
Cette année, la solitude sera plus pesante qu’à l’accoutumée. Du fait de l’absence de son père, bien sûr, mais également de l’éloignement avec son petit-fils de huit mois, Mathis, resté dans la vallée. Elle craint de ne pas le voir faire ses premiers pas.
« D’ailleurs, je ne suis pas seule ! », lance-t-elle dans un éclat de rire alors que Pacha la bouscule pour réclamer des câlins. Avec Noune et Balou, les deux autres chiens de Montagne des Pyrénées, ils la soulagent de nombreuses heures de surveillance. S’ils semblent calmes et majestueux de prime abord, il est néanmoins impossible d’approcher le troupeau à moins de cinquante mètres sans voir la petite meute accourir en grognant.
Dans cette région des Pyrénées où les ours bruns se font rares, les Patous servent avant tout à dissuader les randonneurs inconscients et empêcher les attaques de chiens errants. Mais aux mois de novembre et décembre 2019, un nouveau prédateur a fait son apparition dans la vallée voisine de l’Ossau… Et Sandra le redoute bien plus encore.
Le loup n’est pourtant pas le seul danger à tracasser Sandra. Si elle occupe l’estive d’Escoueste depuis maintenant douze ans, la louant environ 1500 € pour l’été, Sandra a bien cru que son petit coin de paradis allait lui être retiré. Réparties entre les bergers par la mairie, les estives sont en effet de plus en plus convoitées… Et en découlent, parfois, d’indécentes manœuvres clientélistes : « Cette année, deux élus de Lescun ont voulu placer un de leurs amis et m’ont donc refusé l’estive. Je suis la seule femme bergère du coin, ils ont dû se dire que j’étais une proie facile ! », se désole Sandra. Soutenue par un avocat et de nombreux bergers, elle est finalement parvenue à démontrer le caractère illégal de ces agissements.
Mais pour les nouveaux arrivants, l’affaire est tout autre : « Mon ex-salariée, qui vit dans le village voisin, a dû partir faire sa transhumance en Ariège, s’exclame Sandra. Impossible pour elle de trouver une place ici ! ». Là-bas, au contraire, certaines estives sont délaissées en raison de la difficile cohabitation avec l’ours brun.
Le petit-lait servi, Sandra s'adosse au mur de la cabane pour observer les brebis paître. Au loin, une marmotte siffle pour prévenir ses congénères d’un danger invisible. Le rocailleux sommet de la table des Trois Rois domine la scène, caressé par quelques nuages d’altitude. « Il est pas magnifique mon bureau ? ». Elle sourit.
Merci à Sandra, Margaux et Roland.
Merci à Cécile.
