Gazi, l'usine culturelle d'Athènes

Situé à l’ouest de la ville, le quartier de Gazi fait bande à part. Historiquement industriel, il est devenu le cœur culturel de la capitale grecque durant ces vingt dernières années. Reportage sur ces mutations.

La foule s'amasse dans un petit parc avant l'ouverture de Technopolis, en début de soirée.

La foule s'amasse dans un petit parc avant l'ouverture de Technopolis, en début de soirée.

En partance du centre-ville, la route qui mène vers le Pirée est longue, droite, bouchée par les scooters et les SUV. Les vieux bus circulent péniblement, l’air est lourd et pollué. Au fil des kilomètres parcourus, la capitale grecque se transforme : les grands immeubles gris disparaissent, laissant place à des bâtiments en pierre plus petits, plus simples. Dix minutes de trajet et un immense parc surgit sur la gauche. Christina, la trentaine, y flâne en ce début de soirée de mai. Elle se rend de l’autre côté de l’artère, où un quartier jure avec l’espace champêtre : Gazi, et ses multiples cheminées industrielles. En y pénétrant, plusieurs musiques s’entremêlent : “ici, l’endroit est connu pour être le lieu culturel par excellence depuis une dizaine d’années maintenant”.

Les bâtisses industrielles sont longées par la route qui mène au Pirée.

Les bâtisses industrielles sont longées par la route qui mène au Pirée.

Ces mélodies sont assez récentes dans l’histoire de Gazi. Le quartier a longtemps été aux antipodes de ce qu’il est aujourd’hui : une zone industrielle, pauvre, délabrée. Selon l’Atlas social d’Athènes, mené par l’Ecole française de la ville, la vie de Gazi a été rythmée par l’implantation de familles ouvrières, répondant à la création d’usines dans le secteur. Dans les années 50, “il existe sept manufactures textiles, six moulins à huile et six tanneries responsables de mauvaises odeurs”. Et rien n’aurait permis la création d’un véritable quartier industriel sans l’existence de Gazochori, l’usine de gaz de la capitale (qui inspira le nom de Gazi). Construite en 1862, elle a cessé de fonctionner en 1984 et a été laissée à l’abandon pendant presque 15 ans. Si quelques événements culturels ont commencé à voir le jour dans les années 2000, ce n’est qu’en 2013 que le lieu se mue pour devenir Technopolis, projet monstre géré par la mairie pour réinvestir l'endroit. Technopolis est à la fois un lieu de concerts, d’expositions, de festivals. Aujourd’hui, seules les immenses structures métalliques, les tuyauteries apparentes, les friches et les cheminées rappellent ce passé. Elles incarnent le passage de l'industrie à la culture à Gazi. Adossée contre un arbre, Rina, qui travaille dans le tourisme, le confirme : “Ici, c’est le nouveau lieu culturel de référence. Les friches ont permis à des communautés de s’emparer du lieu. Et comme c’était une zone désertée, personne ne s’est plaint”.

Les vieilles tuyauteries de l'ancienne usine de gaz.

Les vieilles tuyauteries de l'ancienne usine de gaz.

Plus d'une dizaine de cheminées surplombent Gazi.

Plus d'une dizaine de cheminées surplombent Gazi.

L'usine a cessé de fonctionné dans les années 80.

L'usine a cessé de fonctionné dans les années 80.

Certaines friches ont été réhabilitées.

Certaines friches ont été réhabilitées.

D'autres non.

D'autres non.

Assis sur un banc au milieu du quartier, à proximité de la bouche de métro Kéramikos, Anna et George-Damiane sont stupéfaits. Face à eux, une immense file d’attente s’étire sur les trottoirs du centre de Gazi. Tous attendent l’ouverture de Technopolis afin d’assister au concert de Thanasis Papakonstantinou, une superstar de la musique traditionnelle grecque. “C’est impressionant ! Je ne savais pas qu’il était là ce soir. C’est dingue !”, s'exclame le plombier de 30 ans. Ce soir, ils comptent assister au concert d’une amie, chanteuse de soul au Gazarte, un petit club branché. Les deux cousins ont roulé pendant presque 3h pour venir passer la soirée dans le coin. “C’est connu dans toute la Grèce”, précise Anna, “Gazi est réputé pour être un lieu multiculturel, un endroit presque obligatoire pour les jeunes artistes qui veulent se faire un nom."

Le concert du soir affichait complet. Toutes les places sont parties lors de la prévente.

Le concert du soir affichait complet. Toutes les places sont parties lors de la prévente.

Personne ne la contredira : Gazi bouillonne de nuit. À chaque coin de rue, les néons des boîtes de nuit irradient les carrefours. Les fêtards entrent et sortent des bars dansants. Les salles de concerts se remplissent, des marchands de hot-dogs hurlent. Les stripclubs ouvrent discrètement, les comedy clubs affichent complet. “On va à un festival de street food”, lancent Fanny et Marianna, la cinquantaine passée, tandis que les chants et sifflets du public de Technopolis couvrent les klaxons des voitures qui peinent à avancer dans la foule.

La foule s'agglutine dans les ruelles du quartier.

La foule s'agglutine dans les ruelles du quartier.

Métal, folk, soul, jazz, aucun style n'est mis de côté.

Métal, folk, soul, jazz, aucun style n'est mis de côté.

Philippos (à gauche), 18 ans, et Marjianno (à droite), 20 ans.

Philippos (à gauche), 18 ans, et Marjianno (à droite), 20 ans.

“Ma canette contre 20 centimes”, propose un jeune homme vêtu de noir, coiffé d’un catogan hasardeux. La proposition est presque alléchante : “Je vous fais un prix, il y a peut-être de la drogue dedans”. Marjianno, cigarette au bout du bec, la vingtaine fraîchement entamée, est un habitué de Gazi. Il en témoigne : “Je fais la fête ici une fois sur deux”. Avec son ami Philippos, 18 ans, ils sont venus écouter du métal, dans un des nombreux bars qui en proposent. Métalleux, soulmens, et fans de pop se rassemblent à Gazi pour trouver leur bonheur musical. “L’aspect le plus marquant de la culture grecque, c’est la musique”, affirme Marjianno. Difficile de le contredire dans un quartier si éclectique, où les basses des discothèques font vibrer le sol peu importe l’endroit.

Philippos (à gauche), 18 ans, et Marjianno (à droite), 20 ans.

Philippos (à gauche), 18 ans, et Marjianno (à droite), 20 ans.

A quelques pas de là, Dimitris et Michael discutent en se caressant mutuellement les bras. Pour les deux amoureux quarantenaires, l’âge de la fête est révolu. “Je sortais ici il y a vingt ans”, se rappelle Dimitris, buvant tout de même un verre de bière. A l’époque, Gazi était envahi par d’importants travaux d’installation du métro. La culture LGBTQ+ constituait déjà l’âme du quartier : “La grande majorité des bars gays était ici, se souvient avec nostalgie Michael. C'est le seul endroit où on pouvait se retrouver tous ensemble et s’amuser”, se réjouit-il en souriant. 

Basile est un videur de boîte de nuit chevronné. Il a observé l’impact de ces groupes dans le secteur : “Quand il n’y avait rien, ce sont eux qui ont donné vie au quartier, et ça a ensuite amené la culture."

Car aujourd'hui encore, Gazi est réputé comme le coin queer d’Athènes. Les fêtards s’assument sans équivoque, au détour des bars dits “gay-friendly”, des strip-clubs et de la vingtaine de boites de nuit. “Une réelle safe-place pour toute la communauté”, s’enchante Josefina, véritable noctambule athénienne.

La boite S-cape est une des plus célèbres boites LGBTQ+ d'Athènes.

La boite S-cape est une des plus célèbres boites LGBTQ+ d'Athènes.

Ce sont les communautés LGBTQ+ qui se sont emparées du quartier en premier lorsqu'il était délaissé.

Ce sont les communautés LGBTQ+ qui se sont emparées du quartier en premier lorsqu'il était délaissé.

En journée pourtant, la peinture est toute autre. Les cheminées de l’ancienne usine à gaz de Technopolis surplombent le paysage. Les rues sont désertes, un bruit lointain de voitures qui résonne, et les arcs-en-ciel des bars gays ne clignotent plus. Les clubs ferment leurs portes, et participent à une ambiance des plus morne. Amir, tenancier d’un restaurant pakistanais s’est calqué sur cette tranquillité : “J’ouvre seulement à partir de 19h jusqu’à 5h du matin, sinon il n’y a personne”. Un absence de vie troublante au vu de la réputation du quartier. “Ça commence à bouger à partir de 23 heures”, ajoute le commerçant.

Technopolis, déserté en journée.

Technopolis, déserté en journée.

Les places sont entièrement vides avant 19h.

Les places sont entièrement vides avant 19h.

Les ruelles aussi.

Les ruelles aussi.

Gazi vit donc la nuit et dort le jour. Une bénédiction pour les clubbers ou les communautés LGBTQ+. Mais tout le monde n’y trouve pas son compte. John est immigré bangladais, et travaille dans une boîte de nuit du quartier. Son job : donner du papier aux clients qui sortent des toilettes, pour se nettoyer les mains. Après plusieurs demandes pour venir en France, il expose sa situation : “J’ai beaucoup d’expérience dans le monde de la nuit, pourtant je suis payé une misère parce que je suis immigré”. John rêve de quitter la Grèce, dans laquelle il ne se sent pas à sa place. Strasses, paillettes, discothèques et ambiance festive ne suffisent pas à gommer des inégalités sociales bien ancrées en Grèce.

John est Bangladais. Il rêve de quitter la Grèce pour la France.

John est Bangladais. Il rêve de quitter la Grèce pour la France.

This is a Shorthand story for reviewPublished stories don't show this section.

GIVE FEEDBACK TO THE STORY OWNER

This feature is not available in landscape. Please rotate your device.

GIVE FEEDBACK TO THE STORY OWNER

More than 4 characters is required
Name must contain only letters, hyphens, apostrophes, full-stops and spaces
Wait, that does not look like a valid email address!
Your feedback was sent to the story owner.
There is been an issue with submitting your feedback.

TEST ON ANOTHER DEVICE

This feature is not available in landscape. Please rotate your device.

TEST ON ANOTHER DEVICE