PRIMATES : PEUT-ON ENCORE LES SAUVER ?
Depuis 50 ans, l’industrie entraîne l’extinction des espèces de primates en Afrique et en Asie. Le processus paraît irréversible. Pourtant la prise de conscience a lieu.
L'Homme descend du singe. Parmi les primates nous retrouvons à la fois les Grands Singes (Gorilles, Chimpanzés, Orang-outans…), les singes « ordinaires » et les lémuriens. Ces primates vivent généralement au coeur des forêts tropicales et possèdent une composante biologique proche de celle de l’Humain. Ils sont connus pour savoir utiliser des outils, ils pratiquent l’automédication, se nourrissent de façon respectueuse de la biodiversité, et ont des règles sociales.
Pourtant indirectement, l’Homme les tue aussi en masse, principalement pour répondre à ses besoins industriels. Aujourd’hui, les acteurs industriels sont face à leurs responsabilités. Ils sont confrontés aux associations qui luttent contre l’extinction des primates depuis les années 1970.
Le combat contre l’extinction des primates est-il perdu d’avance, ou l’heure est-elle au consensus pour sauver les espèces ? Enquête.
Des espèces en danger
Les chiffres sont alarmants. Sur 700.000 individus de Grands Singes, une diminution de plus de 70% en 50 ans est constatée. Aujourd’hui, plus de 60% des espèces de primates sont en grand danger d’extinction. Selon de nombreux experts, la totalité des espèces devrait avoir disparu des forêts tropicales d’Afrique et d’Asie d’ici 2050.
En cause : les activités humaines au milieu de leur habitat naturel comme le braconnage, l’agriculture de masse et la déforestation.
Sabrina Krief : Protectrice des Grands Singes
Sabrina Krief, 45 ans, a consacré toute sa vie à l’étude des animaux. Et plus particulièrement à celle des Grands Singes. Vétérinaire de formation, elle décide à la fin de ses études de monter un projet. Elle parcourt la République Démocratique du Congo avant de poser ses valises à Brazzaville pour six mois. Durant ce long séjour, elle suit le relâché de six Chimpanzés ayant été victimes du braconnage. L’objectif : évaluer leurs capacités à se réadapter à la vie sauvage.
Cette expérience mêlant à la fois découverte du milieu forestier tropical et suivi acharné des Chimpanzés l’incite à poursuivre sa carrière dans la recherche scientifique. Un sujet l’intéresse tout particulièrement : l’auto-médication chez les Chimpanzés. Elle cherche à savoir si les Grands Singes, et notamment les Chimpanzés utilisent les plantes pour se soigner. Pour cela, elle part à la recherche d’un nouveau lieu pour exercer ses observations. A 20 ans, encore étudiante, elle part donc en Ouganda, Afrique de l’Est, observer les Grands Singes du site de Kibale.
En 2006, elle créé l’association PCGS (Projet pour la Conservation des Grands Singes) ayant pour but de contribuer à la conservation des Grands Singes et de leur habitat. Aujourd’hui primatologue et professeure au Muséum National d’Histoire Naturelle, cela fait plus de dix ans que Sabrina Krief consacre sa vie à ces Chimpanzés, qui représentent une part très importante de notre écosystème.
Industriels et associations face à face : un dialogue de sourd
Loin des yeux, loin du coeur. Pourquoi nous préoccuperions-nous de la survie des primates ? Pourquoi ferions-nous attention à conserver les forêts se trouvant à des milliers de kilomètres de chez nous ? La société semble parfois ne pas se sentir concernée par les dégâts que subissent nos cousins hominidés. Pourtant, il est aujourd’hui urgent d’agir. Les industriels et les associations font face, depuis de nombreuses années, à ce que l’on pourrait qualifier de conflit d’intérêt. Les premiers cherchent à produire en masse et donc sur de grandes surfaces, tandis que les seconds se battent pour les en empêcher.
L’Afrique est le continent le plus déforesté avec plus de 2,8 millions d’hectares de forêts détruites en 2015. Les forêts sont l’un des éléments les plus essentiels au bon développement de la biodiversité. La faune et la flore croissent au sein de celles-ci. Les détruire cause la perte d’un environnement essentiel à la survie de tous.
« S’intéresser aux primates, c’est s’intéresser à leur habitat. Autrement-dit aux forêts »
Galitt Kenan, directrice du Jane Goodall Institute en France (association visant à développer la recherche scientifique et sensibiliser à l’équilibre entre les Hommes, la nature et les animaux) explique pourquoi il est essentiel de prêter attention à la situation des primates. « Les forêts abritent 80% de la biodiversité mondiale. Ces zones, en plus d’abriter les animaux, sont également habitées par des Hommes. S’intéresser aux primates, c’est donc aussi s’intéresser à tout un écosystème ».
Clément Sénéchal, chargé de campagne chez Greenpeace France, explique que la déforestation est un phénomène global qui dépend des chaînes d’approvisionnement, du libre-échange et du commerce international : « Pour les industries, la forêt représente d’abord du terrain, pour planter et cultiver des biens industriels ».
Les matières premières utilisées par les grandes industries, agro-alimentaires et pétrolières, proviennent hors d’Europe. Soja, cacao, café ou encore huile de palme, ces matières premières tropicales ont toutes la même caractéristique. Elles sont cultivées à proximité des derniers massifs forestiers tropicaux, qui disparaissent à très grande vitesse. Aujourd’hui, on estime à plus de 15 millions d’hectares de forêts disparus. En Indonésie notamment, 130.000 hectares de forêts ont été décimés par les producteurs d’huile de palme depuis 2015.
Le conflit auquel font face industries et associations perdure depuis plusieurs années. En Mars 2010, Greenpeace a fait plier Nestlé en rendant public un rapport sur la déforestation en Indonésie.
« Dans ce document, le groupe agroalimentaire Nestlé est particulièrement pointé du doigt pour acheter de l’huile de palme en Indonésie à des sous-traitants accusés de détruire la forêt indonésienne et avec elle […] de nombreuses espèces animales, parmi lesquelles des Orangs-outans. », rapporte le Journal du Net.
Pour donner plus d’écho à son propos, Greenpeace avait réalisé logos et publicités parodiques s’inspirant d’une des friandises les plus célèbres de Nestlé : le Kit Kat.
Suite à cette provocation, l’entreprise annonce qu’elle cesse toute collaboration avec des producteurs non engagés dans une démarche de développement durable.
Pour autant, la situation des primates est particulière. « Nos cousins les Grands Singes partagent avec nous 98% de notre ADN. Et pourtant, nous les regardons disparaître. Nous ne pourrons pas dire que nous ne savions pas », informe Galitt Kenan. En 16 ans, la moitié de la population des Orangs-outans a disparu de l’Ile de Bornéo. Qu’attend-on pour mettre en place des solutions durables ?
Prise de conscience des responsables
« Le changement c’est le fait de pouvoir entraîner tout le monde »
Jean-Manuel Bluet, Directeur Développement Durable chez Nestlé insiste sur le fait de sensibiliser les citoyens.
Les solutions mises en place (ou à mettre en place) pour sauver les primates viennent de tous les acteurs. Pour Clément Sénéchal : « Il est essentiel de sensibiliser les citoyens et de leur faire changer leurs modes de consommation. Ne plus consommer de produits agricoles ou forestiers provenant de l’autre bout du monde est déjà une action majeure dans la lutte contre la destruction de la biodiversité ».
Associations et experts de la situation des primates sont d’accord pour dire que les grands industriels sont les premiers à devoir mettre en place des solutions. Jean-Manuel Bluet travaille sur le sujet depuis maintenant plus de dix ans.
Nestlé fait partie des entreprises faisant le plus preuve de transparence vis-à-vis des projets environnementaux. Le 28 Mars 2018, Greenpeace informait que 11 grands industriels sur 16 avaient rendu publique la liste de leurs fournisseurs ; parmi lesquels Nestlé.
« La mauvaise nouvelle c’est que nous avons trouvé des liens avec des producteurs qui détruisent les forêts dans les listes de fournisseurs et d’usines publiées par ces entreprises », constate Greenpeace. Nestlé par exemple, n’a encore, à ce jour, toujours pas affirmé si leurs fournisseurs d’huile de palme respectaient à 100% l’engagement zéro déforestation.
« Si on a vraiment l’ambition de stopper cette déforestation, toutes les matières premières doivent converger vers un objectif de zéro déforestation, et ça ne peut pas se faire sans les pays producteurs. », affirme Jean-Manuel Bluet.
Même si l’extinction des primates semble être un sujet très lointain, nous sommes pourtant tous touchés et surtout tous responsables. Aujourd’hui, la question de l’environnement local n’est toujours pas réglée. Les cultivateurs locaux, au même titre que les grands industriels occidentaux, endommagent les écosystèmes. Pour augmenter les rendements de leurs cultures, ils utilisent des pesticides à des doses mal contrôlées. A quand leur prise en charge ? Il est urgent à présent d'accompagner ces cultivateurs locaux à singer les pratiques des grands industriels.
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