L'humour queer entre en scène

Dans la société athénienne, aller voir du stand-up n’a rien d’habituel. C’est même exceptionnel. Malgré l'empreinte de la religion, la scène queer, elle, tente de se structurer. Et de s’imposer. Un phénomène qui commence à connaître un certain succès. Reportage d'un genre en plein essor.

Au Gialino Mousiko Theatro d'Athènes, une quarantaine de personnes sont rassemblées dans la salle tamisée. Au premier rang, assis sur des sièges en velours rouge, un groupe de femmes est en proie à des fous rires incontrôlables. Elles se cramponnent aux fauteuils pour ne pas tomber par terre. Autour d’elles, des rires éclatants. Sur scène, Savvoula Oikonomou présente son répertoire de blagues qui ont pour cible la religion. Comme une revanche sur son histoire personnelle. Depuis sept mois, elle sillonne les petites scènes d'Athènes. À la recherche d'un public qui, elle l'espère, sera sensible à son humour.

Cependant, cette effervescence masque un défi plus profond : le stand-up à Athènes est encore trop timide comparé aux autres capitales européennes. À Paris, par exemple, le seul-en-scène a commencé à s'institutionnaliser à partir des années 1960.

Alors que le milieu humoristique se cherche une identité propre, la communauté LGBT+ émerge comme un acteur à part entière. « En apportant des perspectives nouvelles et souvent audacieuses, elle contribue à briser les conventions et à diversifier le contenu humoristique », analyse Dimitris Dimopoulos, diplômé de la Faculté d’études théâtrales de l’Université nationale et capodistrienne d’Athènes. Ce mardi soir, au Gialino Mousiko Theatro, l'Église orthodoxe est piquée au vif. Sur fond d'anecdotes « amusantes ». Du moins si l'on n'est pas croyant.

L'humour queer limité aux « open mic »

Le stand-up est à Athènes ce que l’orange amère est à la confiture. Peu démocratisé voire absent. Pourtant, c’est cette cité vieille de 3000 ans qui a inventé le théâtre, lui-même à l’origine du stand-up. Au Ve siècle av. J.-C. Étonnant, n’est-ce pas ? « Il n’existe pas de vrais comedy club à Athènes. Des établissements accueillent des humoristes, mais ça s’arrête là », affirme Christina Voulgari, 46 ans, humoriste et gérante depuis 2020 du Snap Athens Queer Comedy Club. En réalité, il en existe un. Un seul. Le Athens Comedy Club. Et les humoristes s'y produisent uniquement en Anglais.

Cette rareté des comedy clubs à Athènes a poussé Christina à créer un espace inclusif pour les artistes. Elle se présente comme la « fière maman » de sa boîte. Le snap, qui signifie applaudir dans la communauté LGBT+, est un rassemblement d’artistes organisant des « open mic » . Autrement dit, une scène ouverte qui prend place dans différents bars ou cafés « de confiance » (friendly), insiste Christina. « Afin que les artistes comme le public se sentent en sécurité. » 

En 2020, Christina Voulgari a fondé « Snap » une organisation qui a vocation à développer l'humour dans la communauté queer. © Noa Darcel

En 2020, Christina Voulgari a fondé « Snap » une organisation qui a vocation à développer l'humour dans la communauté queer. © Noa Darcel

« La scène queer est sur une bonne lancée. Il y a de plus en plus de représentations faites par des personnes LGBT+. On sent une évolution. »

Dimitris Dimopoulos, humoriste et spécialiste de l'humour en Grèce

Pour Dimitris Dimopoulos il est nécessaire de nuancer. Depuis 1996, date à laquelle il a débuté sa carrière en tant qu’humoriste, il assiste au développement « lent mais certain » de la scène humoristique athénienne. « La scène queer est sur le point de vivre son âge d'or », se félicite-t-til.

Dimitris Dimopoulos est aujourd'hui passé de l'autre côté du rideau. Il est davantage producteur qu'humoriste. © Dimitris Dimopoulos

Dimitris Dimopoulos est aujourd'hui passé de l'autre côté du rideau. Il est davantage producteur qu'humoriste. © Dimitris Dimopoulos

Mardi 21 mai, Savvoula Oikonomou se produisait au Gialino Mousiko Theatro.© Noa Darcel

Mardi 21 mai, Savvoula Oikonomou se produisait au Gialino Mousiko Theatro.© Noa Darcel

Pour le public, qu’il soit averti ou novice, il est désormais plus aisé de se frotter aux contenus humoristiques, accessibles en ligne en quelques clics. « Avec Netflix on peut regarder sans problème un spectacle pour pas très cher. L’humour pratiqué y est très américain, car ce sont surtout des spectacles anglophones qui sont disponibles sur la plateforme. Mais c’est déjà ça ! », tempère Savvoula Oikonomou, qui s’est lancée il y a moins d’un an.

Du coté des humoristes, le monde du seul-en-scène s’organise et se professionnalise avec des workshops. Comprenez des ateliers pratiques pour apprendre les grandes règles de l’humour. Avant d'en arriver là, Savvoula a assisté à une session de six ateliers. « Ce n’est pas un prérequis, mais quand vous évoluez dans un pays ou une ville où l’humour est si peu développé, ça aide. »

Politiquement correct

Qu’est-ce qu’être une humoriste lesbienne et qu’est-ce que ça implique ? « Étant lesbienne moi-même, je peux me permettre de faire des blagues sur les lesbiennes. À l’inverse, n’étant pas transgenre, je ne me permettrai pas de critiquer les personnes qui le sont. Chacun doit rester à sa place », recommande l’humoriste athénienne, qui a vu sa vie d’adolescente homosexuelle entachée par l’omniprésence de la religion orthodoxe qui condamne cette orientation sexuelle. Aujourd’hui, elle se livre sur son vécu.

« Je ne fais pas confiance à Jésus. Je ne fais confiance à personne avec autant de vin dans le sang ! »

Savvoula Oikonomou, humoriste

Celle qui prône le « politiquement correct » n’hésite pourtant pas à moquer les croyant·es et les personnes qui pensent différemment d’elle. Du moment que ça n’atteint pas ceux et celles qui lui donnent du crédit. « Si je me mettais à rire des trans, la communauté pourrait me mettre au ban. »

Savvoula Oikonomou conçoit son humour comme un vecteur d’ondes positives au service de la société. Alors, elle parle des femmes, de la santé mentale, de la religion. « Je veux représenter la communauté et inclure les autres. L'humour peut aider dans beaucoup de cas. Les spectateurs réalisent parfois qu'ils peuvent, eux aussi, être concernés par mes blagues, c'est ça que j'adore. »

Ce nouvel essor de l'humour friendly s'explique également par une nouvelle sensibilité aux menaces encourues. « Ces dernières années ont été marquées par plusieurs actes homophobes. Le meurtre de l’activiste queer Zak Kostópoulos par un commerçant et des policiers, en 2018, à proximité de la place Omónia, est toujours sur les lèvres. », explique Christina. Militant, acteur, drag queen, il était un membre connu de la communauté gay d’Athènes. Christina Voulgari explique que « toutes les personnes comme moi ont peur d’être agressées et de ne pas être défendues par les autorités ». Un climat de défiance qui reste inquiétant pour certain·es membres de la communauté. « Il est relativement nouveau pour une personne qui ne se revendique pas de la communauté gay d’assumer son homosexualité », détaille Dimitris Dimopoulos.

À la scène humoristique queer athénienne, Dimitris prête un heureux dessein. Il souhaite qu’elle atteigne un public plus large et pas seulement des membres de la communauté. Que le rire aide à s’imposer. Que le talent serve les droits des minorités. Demain, Savvoula Oikonomou espère qu'elle pourra vivre de l'humour, ce qui est loin d'être répandu en Grèce.

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