Aurélie Groizeleau

Une arbitre en ovalie

Aurélie Groizeleau lors du match entre Agen et Provence Rugby, le 8 février 2024

Aurélie Groizeleau lors du match entre Agen et Provence Rugby, le 8 février 2024

Aurélie Groizeleau est l’unique arbitre féminine professionnelle de rugby en France. Dans cet univers encore très masculin, elle amorce un contre-ruck dans l'espoir d'insuffler une nouvelle ère. Celle de la féminisation de l’arbitrage. Plongée dans son quotidien, un soir de match.

Jeudi 8 février 2024. Après trois heures de route en solitaire, Aurélie Groizeleau n’est plus qu’à quelques kilomètres du stade Armandie d'Agen. Dans la voiture, toutes ses pensées convergent vers la rencontre de Pro D2 à venir, opposant Agen et Provence Rugby. C’est elle qui officiera en tant qu’arbitre centrale, épaulée par 5 autres collègues. Tous masculins.

Aurélie est un ovni dans le monde de l’ovalie. Sur les 2 700 arbitres du pays, seules 200 sont des femmes. Elle est la seule à officier au niveau professionnel et international. Une disparité que cette ancienne joueuse, stoppée par une blessure à 20 ans, compte bien gommer, coup de sifflet après coup de sifflet. « Ne pouvant plus jouer, j’ai essayé la fonction d’entraîneur. Mais j’étais frustrée de rester sur le bord du terrain. Une éducatrice du pôle espoir m’a alors suggéré l’arbitrage », raconte celle aujourd'hui affiliée à la ligue Nouvelle-Aquitaine de rugby. « Ce n'est pas si fréquent. »

De fait, cette option de carrière n'est pas encore entrée dans les mœurs. Et ce, alors même que le monde de l'arbitrage constate un déficit des effectifs pour cadrer les 303 000 joueurs et joueuses licenciés dans le pays, dont près de 60 000 en Nouvelle-Aquitaine. « Nous sommes une quarantaine d'arbitres féminines cette saison dans la région, constate Aurélie. Les choses évoluent mais ce n'est toujours pas naturel. Il peut être difficile de se projeter en étant seule au milieu de 30 joueurs masculins ».

Depuis juillet 2023, cette maman de 36 ans porte une nouvelle casquette. En plus de son statut d'éleveuse au sein de la ferme familiale, qu'elle essaie tant bien que mal de faire perdurer pour « avoir une sécurité le jour où elle n'aura plus de sifflet », elle est aussi coordinatrice nationale de l’arbitrage féminin à la Fédération française de rugby. « Je me bats pour que la fonction d’arbitre devienne une véritable option de carrière pour les filles », confie-t-elle.

« Aurélie est une locomotive pour notre profession. »
Cyrille Le Gall, arbitre assistant de Pro D2

Cyrille le Gall, arbitre assistant de Pro D2, est chargé de la promotion de l’arbitrage féminin en Nouvelle-Aquitaine. Il anime tous les mois des formations à destination des arbitres féminines de la région, une première en France. « On a de plus en plus de joueuses au niveau des clubs mais l’arbitrage ne suit pas. Aurélie est une locomotive pour notre profession. Le seul défaut que je lui trouve, et ce n’est pas de son fait, c’est qu’elle est toute seule. »

Dans le vestiaire, à quelques minutes du coup d'envoi, Aurélie transmet ses consignes à ses homologues masculins.

Dans le vestiaire, à quelques minutes du coup d'envoi, Aurélie transmet ses consignes à ses homologues masculins.

« Un jour, un joueur m'a appelé Monsieur l'arbitre. Il est venu s'excuser trois fois. »
Aurélie Groizeleau

Ce soir-là, après avoir repéré le terrain, elle rejoint ses homologues dans le vestiaire. Tout en s’équipant, elle jette régulièrement un coup d'œil à sa montre. C’est l’heure du toss. Aurélie retrouve les deux capitaines dans le couloir. Elle s’entretient avec chacun d’entre eux et leur transmet ses consignes. Elle est claire, concise et fait preuve d’autorité.

« Contrairement à ce que l’on pourrait penser, c’est plus facile pour moi d’être respectée par les joueurs que pour mes homologues masculins », explique-t-elle en regagnant le vestiaire. « Les gens ont conscience que ce n'est pas facile d'en arriver là "pour une femme", même si je trouve cette expression dénigrante. » Un crédit naturel qui dépend aussi du contexte social. « On vit dans un monde où l’on a peur d’être maladroit avec les femmes. Un jour, un joueur m’a appelé Monsieur l’arbitre. Il est venu s’excuser trois fois. » Pour autant, ce respect lié au genre n'est pas un dû. Aurélie considère pouvoir le perdre beaucoup plus vite qu'un homme, à la moindre erreur.

Debout dans le vestiaire, l’arbitre briefe ses collègues.« On a déjà travaillé ensemble. Vous savez que je privilégie les décisions de terrain. Si on anticipe au maximum, tout ira bien. » Hugo Lavigne, jeune quatrième arbitre, travaille pour la seconde fois avec Aurélie. « Elle est pointilleuse et j’apprécie. Elle prépare les matchs comme personne. On reçoit toujours un document préparatoire très détaillé avant la rencontre.» Méthode de communication, positionnement, hiérarchie des décisions : tout est passé au crible.

La porte du vestiaire s’ouvre. Aurélie et son équipe testent leur micro, s’encouragent une dernière fois et pénètrent sur la pelouse. Coup d’envoi.

« J'entends régulièrement des remarques sexistes qui proviennent des tribunes. »
Aurélie Groizeleau

Contre toute attente, Agen attaque fort et inscrit le premier essai après seulement deux minutes de jeu. Le stade exulte. Pendant ce court instant de célébration, Aurélie met le doigt sur son oreillette. Elle est appelée par Laurent Sclafer, l'arbitre vidéo du soir, qui suspecte une sortie de balle préalable à l’essai.

L’écran géant du stade passe le ralenti en boucle. Aurélie se retourne vers les joueurs. Sa décision est prise. Elle annule l’essai. Dans une huée générale, quelques insultes lui sont adressées. Elle expliquera plus tard y être résignée. « Disons que j’entends régulièrement des remarques sexistes qui proviennent des tribunes. Malheureusement, beaucoup de supporters viennent sur les bords de terrain en les considérant comme des exutoires. »

À la deuxième minute de jeu, Aurélie Groizeleau annule le premier essai d'Agen.

À la deuxième minute de jeu, Aurélie Groizeleau annule le premier essai d'Agen.

À la mi-temps, les discussions du corps arbitral tournent autour de cette action litigieuse. Il y a unanimité : Aurélie a pris la bonne décision. Elle reste cependant préoccupée, tendue par les multiples contestations des deux équipes. « S'ils parlent, c’est pénalité. On ne doit pas tergiverser. »

« Une femme ne fait pas le même temps qu'un homme au 100 mètres. »
Aurélie Groizeleau

Retour au terrain où Provence Rugby ne parvient pas à inverser la tendance. Ce soir, Aurélie est supervisée par Nicolas Datas. Depuis les tribunes, il prend des notes sur ses faits et gestes. Il constate, impuissant, la chute d’Aurélie, déséquilibrée par un joueur lors d’un placage. « Elle a beaucoup de qualités mais a une marge de progression dans les courses et son placement », analyse-t-il. Une composante que la native de Marans (Charente-Maritime) travaille au quotidien.

« Dans mon match je ne m’accorde pas de temps de répit : je dois toujours être physiquement et mentalement prête. Le moindre retard et un joueur va automatiquement me mettre 10 mètres », dit-elle en riant. Pour améliorer son explosivité et parvenir à rester proche de l’action, elle travaille sa course et effectue des gammes de gainage. Côté endurance, l'arbitre se veut rassurante : « Je suis dans la moyenne de mes collègues avec 6,5 à 8 kilomètres parcourus par match. »

Avec 3 essais inscrits, l'équipe d'Agen s'est facilement débarrassée du leader, Provence Rugby.

Avec 3 essais inscrits, l'équipe d'Agen s'est facilement débarrassée du leader, Provence Rugby.

Après 80 minutes de combat acharné, la sirène du stade retentit. Provence Rugby vient de subir une lourde défaite (31-7) et perd par la même occasion sa place de leader du championnat. Dans le vestiaire, Aurélie peut enfin respirer. Elle doit tout de même répondre aux quelques interrogations de Mauricio Reggiardo, coach de l’équipe vaincue. Un personnage qui se réjouit de sa présence dans le championnat. « Homme ou femme, sur le terrain, ça ne change rien. Le plus important c’est que l’arbitre soit juste. Madame Groizeleau a très bien arbitré ce soir. »

Même après l’effort, le rugby ne quitte pas l’esprit d’Aurélie. Des étoiles dans les yeux, elle ne cache pas son envie de prolonger sa carrière quelques années encore. Histoire de revivre une Coupe du monde et un tournoi des 6 nations.

L’infatigable Madame l’arbitre peut aujourd’hui vivre de sa passion. En poursuivant dans cette voie, elle souhaite inspirer d’autres femmes pour ne pas rester une exception. Et espère pouvoir confirmer l’adage de Roger Duhau, co-directeur de la ligue de Nouvelle-Aquitaine : « L’arbitrage féminin aura gagné la bataille lorsque l’on ne parlera plus d’arbitrage masculin ou féminin, mais simplement d’arbitrage. »

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