À Athènes, les touristes ignorent encore l'art contemporain

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Pour le monde entier, Athènes représente un voyage sur les traces des anciens grecs. Et si, sous les ruines de l'Acropole se cachaient une scène majeure de l'art contemporain ?

Caché dans une rue ombragée et peu commerçante au nord d'Athènes, l’Espace 52 (space52) passe inaperçu. Dyonisis Christofilogiannis dirige cet atelier depuis deux ans : "c’est un lieu conçu par un artiste, pour les artistes.” À la fois commissaire d’exposition, directeur, professeur et artiste, il entend laisser une totale liberté aux créateur·ices qu’il rencontre, en leur permettant d’organiser leur propre exposition.

À l'entrée, dans une grande salle lumineuse, se distingue de mystérieux vêtements recouverts de terre. Plus loin, une sculpture habillée par des épluchures d'orange. Dans la salle du fond, l'artiste a réuni des souvenirs d'enfance. Très vite, Dyonisis Christofilogiannis raconte l'histoire de cette installation. Jusqu'au 8 juin 2024, dix étudiant·es de dernière année du Master des Beaux-Arts d'Athènes présentent leur exposition “Youth”. "J’aime travailler avec les jeunes artistes. Ils apportent un regard frais qui me fait du bien et qui m’inspire” exprime Dyonisis .

Chaque année d'autres étudiant·es européen·es sont reçu·es dans l'Espace 52. Par exemple, un programme de recherche artistique, “Eye contact” a été co-organisé en mai 2017 avec l’École des Beaux-Arts de Bordeaux.

Zafeira Trivizia propose une installation sonore, "00.28.48", qui permet de rééntendre un son enregistré vingt seconde auparavant.

"The Garden" est une installation de Sophia Kyriakidou. La matière organique représentée par des épluchures d'oranges et de salades invitent à réfléchir sur la transformation et la destruction de la nature.

Ces vêtements recouverts de terre permettent à Sophia Kyriakidou de représenter la rébellion de cette nature envahie.

Irini Mantinaou avec son installation "Father, I Choose you!" est allée creuser dans ses archives familiales. Elle interroge le rapport aux racines et à l'identité.

Manounos Manousakis présente des toiles mêlant le rapport entre la nature, la ville et l'humain.

L'atelier de Dyonisis Christofilogiannis est installé au sous-sol. Pastèques en marbre, peaux d'oliviers en latex, statue de pain, l'artiste joue avec le sens des objets du quotidien. Mais l'œuvre dont il est le plus fier est éparpillée dans tout l'Espace 52.

"The Army of Goumas"

49 têtes de vaches sculptées jonchent le sol de l'atelier et surgissent sur des pics en métal dans la cour intérieure. L'artiste a récupéré les têtes d'argile chez Charalambos Goumas. Ce céramiste grec les avait conçues pour un client qui n'est jamais venu les récupérer.

"Les touristes ne viennent que pour voir l'Acropole"

Dans la capitale, la scène contemporaine peine à dépasser la sphère locale. “Athènes est une ville où la culture reste tournée vers le passé”, explique Joël Bronner, correspond français pour RFI. Selon lui, cet héritage permet aussi au gouvernement grec de continuer à attirer des touristes.

"Les touristes ne viennent que pour voir l'Acropole et le Parténon. Aucun d'entre eux n'a jamais mis les pieds à l’Espace 52” confirme Dyonisis Christofilogiannis. Trois millions de personnes ont visité l’Acropole en 2022, selon Elstat, l’agence nationale grecque de statistiques. C’est incomparable avec la fréquentation des galeries.

L'EMST, symbole d'une évolution

L'écosystème artistique est pourtant riche dans la ville. Fondé en 1997, le Musée d’art contemporain (EMST) fait office d'institution dans la mise en avant d'artistes grec·ques. Sa renommée réside aussi dans son engagement. Une exposition baptisée "Et si les femmes dirigeaient le monde ?" en est un exemple. Depuis décembre 2023, 25 femmes peintres, sculptrices et photographes dirigent le calendrier des expositions. Parmi les noms internationaux on retrouve des artistes grecques contemporaines influentes comme Leda Papaconstantinou.

L'une des commissaires du musée, Élénie Koukou, insiste : “nous voulons vraiment placer ce lieu au cœur de la vie des Athéniens”. Expositions, vernissages, rencontres, ateliers pédagogiques. “Il y a un côté très élitiste de l’art contemporain, mais à Athènes ce n’est pas le cas. Il peut y avoir jusqu’à 5 000 personnes à nos vernissages.” Selon elle, la fréquentation de ce musée est quatre fois plus élevée depuis trois ans.

"I couldn't bear to live without you" de Maria Tsagkari

"I couldn't bear to live without you" de Maria Tsagkari

"Shame" de Penny Siopis, artiste sud-africaine, compte 180 petites peintures assemblées dans une même œuvre.

L'ébullition artistique au cœur des galeries

Rodeo Gallery sur le Pirée, space52, la galerie Callirhoëu… Après la crise économique de 2008, les galeries d'arts se multiplient. Tous ces lieux participent à l'effervescence artistique d'Athènes.

Cet engouement est récent. Pour la commissaire d'exposition Élénie Koukou, la capitale est en pleine mutation depuis qu'elle a accueilli la foire documenta 14 en 2017. Organisée par la ville de Kassel en Allemagne, c'est la première fois que cette exposition incontournable ouvrait une "résidence secondaire" à l'étranger. Sa devise "Apprendre Athènes" a réuni près de 340 000 visiteur·ices dans plus de 40 sites de la capitale. Chaque année, Art Atina, une des expositions les plus anciennes d'Europe, attire également. En 2023, elle soufflait sa trentième bougie en accueillant 67 galeries du monde entier.

Depuis cet événement charnière, la ville se détache peu à peu de son étiquette antique. "On a un passé puissant, nos travaux artistiques sont connectés à nos mémoires, mais l’art contemporain bouillonne à Athènes. Il y a une cinquantaine d'artistes à la renommée internationale aujourd'hui. C’est très hot !” s'exclame le directeur de l'Espace 52.

L'artiste grec Paky Vlassopoulou présente son exposition "we need to do more : magical thinking" à la galerie Callirhoë.

L'artiste crée des refuges pour créatures imaginaires dans un univers enfantin.

Athènes, nouveau Berlin ?

“Athens is new Berlin”. Ce tag apparaît à plusieurs coins de rue et fait référence à la période d'ébullition artistique que Berlin a connu après la chute du mur dans les années 1990. Athènes connaîtrait une ascendance comparable. La gentrification ne l'a pas épargnée, la scène culturelle rayonne, mais à quel point ?

Antonis Staveris, peintre contemporain expose en ce moment à la Skoufa Galery. Il vit entre ces deux villes. "Certains artistes profitent de la vie moins chère à Athènes pour s’y installer quelque temps et travailler en résidence." explique-t-il. "Mais l'énergie n'est pas la même et les sensibilités artistiques non plus".

"Même si un phénomène artistique inédit se produit à Athènes, ça n’a rien à avoir avec Berlin. Les galeries n’ont pas d'importants moyens financiers ni les mêmes infrastructures et encore moins le même carnet d'adresse. On reste un petit pays pauvre” se résigne le fondateur de l'Espace 52.  

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