Johannes Rivoire, ce prêtre français qui hante les Inuits

Au Canada, des religieux sont accusés d'avoir abusé d'enfants autochtones. Des faits, vieux de plusieurs décennies, au sein de pensionnats isolés dans le grand Nord. Parmi ces prêtres, un Français, toujours en vie : le Père Johannes Rivoire, membre des Oblats, qui vit en maison de retraite à Lyon.
Nous l'avons retrouvé et mené l'enquête.

Dans l'entre-deux-guerres, le pape Pie XI les décrivait comme "les spécialistes des missions difficiles de l'Eglise".
Un siècle plus tard, les Oblats, ces prêtres (et parfois laïcs) missionnaires de l'église catholique, se retrouvent au coeur de discussions entre un autre pape, François, et les représentants des autochtones canadiens. Ces derniers, au Vatican, fin mars, ont demandé réparation au souverain pontife pour les abus sexuels commis notamment par les Oblats. En 2016, François avait même emprunté les termes de Pie XI, déclarant que le monde avait besoin de leur "audace missionnaire".

Le Vatican a confirmé jeudi que le chef de l'église catholique, malgré ses douleurs au genou, se rendrait du 24 au 29 juillet dans le Grand nord canadien, notamment à Iqaluit, capitale du Nunavut, pour évoquer une "réconciliation".

"Peut-être que le pape François emmènera
le père Rivoire dans son avion en juillet..."
Piita Irniq, ami de Marius Tugilik, mort en 2012, et qui accusait le père Rivoire d'abus sexuels

"Quand le pape va venir chez nous, peut-être emmènera-t-il le père Johannes Rivoire avec lui dans son avion ?" ose Piita Irniq.
Ce septuagénaire, homme politique du Nunavut et inlassable combattant de la cause inuit pour l'auto-détermination, était un ami de Marius Tungilik (photo ci-dessous), mort en 2012, et qui avait accusé le prêtre français d'avoir abusé de lui dans sa jeunesse.

Johannes Rivoire. Ce nom hante depuis des décennies la communauté Inuit. Plusieurs plaintes ont été déposées dans les années 90 contre ce religieux qui a vécu trois décennies auprès d'elle, en tant que missionnaire Oblats de Marie Immaculée (OMI, lire par ailleurs). Essentiellement sur les cotes de la rive ouest de la baie d'Hudson, presque jusqu'au cercle polaire arctique.

Terre sauvage et rude, où le religieux oblat, qui parlait couramment l'inuktitut et jouait à la fois les rôles de confident, docteur, nourrisseur, était élevé au rang de "demi-dieu", selon les termes d'Anne Panasuk (photo avec Charles Coocoo, aîné de la communauté atikamekw, qui a dénoncé un père oblat qui agressait les petits garçons à Wemotaci). "Les Oblats ont reçu le Canada à évangéliser, et donc à civiliser les autochtones. Les religieux qui étaient envoyés dans les régions éloignées pouvaient faire ce qu’ils voulaient en toute impunité".

Cette journaliste québécoise (voir notre interview plus loin), spécialiste des communautés autochtones, a été appelée en juin 2021 au gouvernement de Québec pour enquêter sur un autre fléau, les disparitions d'enfants issus des communautés autochtones de la province : les autorités estiment leur nombre entre 4000 et 6000.

Ces derniers mois, la découverte de sépultures d'enfants anonymes, scolarisés entre la fin du XIXe siècle et les années 1980 dans les pensionnats gérés par l'Eglise, a secoué le Canada. Et a poussé le pays tout entier à affronter la réalité cachée d'un "génocide culturel", où près de 150000 enfants autochtones ont été envoyés dans ces pensionnats, coupés de leur famille, de leur langue et de leur culture.

Cinquante deux ans après avoir foulé le sol glacé et inhospitalier de Chesterfield Inlet et son pensionnat (photo, avant sa destruction dans les années 80), Johannes Rivoire, 92 ans, vit désormais dans une maison de retraite de Lyon, sur le plateau de La Croix-Rousse. Il a accepté de nous recevoir, par l'intermédiaire de Vincent Gruber, provincial de France (le supérieur, responsable pour l'Hexagone) des OMI, après une demande formulée par mail. Il refuse en revanche toute photo ou vidéo. Dans notre interview (ci-dessous), le prêtre réfute les accusations et dit s'interroger à la fois sur ce qu'on lui reproche, et sur le délai qu'ont pris les victimes pour parler.

"Pourquoi ce serait à moi d’aller là-bas ? S’ils veulent me parler ils n’ont qu’à venir !"
Johannes Rivoire, prêtre oblat, Lyon, juin 2022

Affublé d’une veste à poches sans manches, il se déplace seul dans sa chambre d'EHPAD avec une canne malgré des problèmes de santé qui, dit-il, l’ont empêché de sortir ces six derniers mois. S’il fait parfois répéter, il comprend parfaitement les questions qui lui sont posées au cours de nos trois-quarts d’heure d'entretien.

Repartira-t-il au Canada un jour pour répondre aux accusations ? La réponse est sans ambiguïté : "Pourquoi ce serait à moi d’aller là-bas ? S’ils veulent me parler ils n’ont qu’à venir !"

Le père Johannes Rivoire : "Pourquoi cela vient
30 ou 40 ans après ?"

Après votre ordination, vous êtes tout de suite parti au Canada ?
Oui, immédiatement. On m’avait donné deux choix. J'ai demandé en premier les esquimaux et après l’Afrique.

Comment se passait votre vie à Chesterfield puis Repulse Bay ?
J’ai de très bons souvenirs. Chesterfield, c’était quand je suis arrivé pour apprendre l’esquimau quelques mois, puis Igloolik où j'ai passé 4,5 ans. Après, je suis descendu à Repulse Bay sur le cercle arctique. Et après Eskimo point, la mission la plus au sud.

Vous y effectuiez un travail de missionnaire ?
Un travail de missionnaire, oui. Il n’y avait pas d’écoles. Au début, j’étais tout seul. Ce qu’on appelait "un village" : c’était un poste de traiteur de fourrure et puis la mission. Les esquimaux étaient tous des nomades. On était installés dans un endroit de passage, il n’y avait pas de route, il n’y avait rien. C’était le long de la cote parce que c’est par là que le trafic se faisait l’été à l’embouchure des fleuves. Les gens qui passaient rentraient dans la maison pour faire leur prière et nous dire bonjour. Et là, bien sûr, on leur offrait une tasse de thé. On avait un rôle social. Les premières années il n’y avait rien, alors on était infirmiers bénévoles. Le gouvernement nous avait envoyé une petite mallette qui contenait des médicaments de base, un peu d’aspirine, du sirop et des pansements, surtout s’il y avait des plaies.

Dans le cadre de ces missions vous avez fait l’objet d’accusations d’abus sexuels ?
Je dis non, il faudrait qu’ils me disent d’abord ce qu’ils me reprochent. J’étais infirmier : il y a des fois j’ai dû regarder les organes génitaux parce qu’il y avait des infections et là, je téléphonais à un docteur qui était 100 km plus au sud. Et il me disait ce que je pouvais faire.

On parle d’actes sexuels, pas médicaux.
Je voudrais savoir ce qu’ils me reprochent, qui et quoi. Ils peuvent bien raconter ce qu’ils veulent si je ne sais pas qui c’est. J’ai eu connaissance d’un cas : c’était un adulte qui s’est suicidé des années après, je connais son nom je ne sais plus du tout si je l’ai rencontré. Mais on m’a dit que quand quelqu’un tombait dans un problème d’alcool ou de boisson il fallait qu’il trouve une raison. Et pourquoi ça sort 30 ou 40 ans après ces affaires-là ? Si cela avait été sérieux, il y avait la police qui passait de temps en temps quand même.

En parlant de police, il y a aujourd’hui des poursuites contre vous au Canada où le ministère de la Justice a de nouveau émis un mandat d’arrêt.
Je ne pense pas, je n’en ai jamais rien su.

Dans quelles circonstances êtes-vous rentré en France ?
Je suis venu en France pour m’occuper de mon père. Ma mère était morte. Alors, il fallait s’occuper de mon père qui était âgé. Et ça a pris longtemps pour le mettre dans un EHPAD parce qu’il n’était pas du tout d’accord. Mais ça s’est dégradé. J'allais le voir. Je l’ai accompagné jusqu’à la mort. Après, j’ai demandé à rester en France après 30 ans passés là-bas au Canada.

Quelles ont été vos missions en France ?
Ils m’ont proposé plusieurs maisons et j’ai choisi sur la commune de Goult (84), Notre-Dame-des Lumières, Je suis resté plusieurs années, je m’occupais du jardin surtout. Ils ont changé ensuite la communauté et ils m’ont offert d’aller dans la Mayenne ou à Strasbourg. J’ai choisi Strasbourg parce que il y avait une ligne directe pour aller dans ma famille. Puis la fin de la vie arrivant, j’ai demandé à me rapprocher de ma famille en allant à Lyon. J’ai choisi cette maison de retraite sur la colline, parce qu’il y avait la vue sur la ville.

Il y a eu de nombreux cas d’abus dans le Grand Nord canadien, en avez-vous connus ?
Nombreux cas ? Peut-être… Nombreux, ça m’étonnerait, je connais un cas. Qui était là-bas en même temps que moi, mais ailleurs peut-être parce que le grand Nord c’est grand.

Pourtant, l’évêque de l’époque Mgr Rouleau a formulé des excuses à ce sujet.
Je ne suis pas au courant.

Et il y a eu des indemnisations, de l’aveu même de Vincent Gruber.
A ce sujet, j’ai entendu dire -je ne sais pas si c’est vrai- qu’il y a eu de grosses recherches dans le milieu indien, des firmes qui s’étaient spécialisées pour faire accuser, ça leur rapportait de l’argent et ça en rapportait à ceux qui accusaient.  J’ai entendu dire ça mais je n’ai aucune preuve. La question c’est : pourquoi cela vient 30 ou 40 ans après ?

La question est davantage de savoir si actuellement ces accusations sont vraies que quand elles sont formulées.
Je connais un autre cas qu’on me reproche : une petite fille parait-il que j’aurais abusé à 6 ans, mais quand j’ai lu ça m’a fait rire. Parce que d’après ce qui était écrit je me masturbais, je la caressais, et je lui montrais le diable. Ce n’est pas crédible ! Et pourquoi une femme attend 40 ans pour dire cela. J’ai beau dire ce n’est pas vrai, si les gens veulent dire que ça l'est, qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse !

Seriez-vous prêt à faire face à la police à ce sujet ?
Je n'ai jamais eu un policier qui m’a parlé de cela.

Seriez-vous prêt à vous rendre au Canada pour faire face aux accusations ?
Pourquoi ce serait à moi d’aller là-bas ? S’ils veulent me parler ils n’ont qu’à venir ! J’ai 92 ans, j'ai plein de problèmes (de santé), il y a plus de 6 mois que je ne suis pas sorti de ma chambre sauf pour manger. Si quelqu’un veut me voir comme vous, qu’il vienne me voir !

Donc sur les cinq accusations connues à ce jour, vous les réfutez ?
Les 5 : qui c’est et de quoi m’accusent-ils ? Je vous ai signalé deux cas, les autres je ne les connais pas.

Vous connaissez votre vie en revanche. Vous ne vous êtes jamais rendu coupable d’abus sexuels sur mineurs au Canada ?
Autant que je sache je dirais non, je ne sais pas ce dont qu’ils m’accusent. J’ai soigné des malades, mais abuser des enfants qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que c’est des caresses ? Si ce sont des choses graves, je n’ai aucune conscience de cela. Qu’ils m’accusent, c’est leur liberté, je ne peux pas les empêcher, mais je peux leur dire ce que je pense. Moi cela me démolit beaucoup, mais je n’ai rien pour me défendre. Ils disent ce qu’ils veulent. Je peux toujours contredire les journalistes, ils penseront ce qu’ils veulent. Je soignais les gens, j’ai même fais un accouchement. On faisait ce qu’on pouvait, il n’y avait personne d’autre. Il fallait prendre les situations comme elles arrivaient.

Vous aviez une influence importante sur place ?
Je ne sais pas.

Vous êtes resté 30 ans, cela vous a vraiment plu ?
J’ai beaucoup apprécié les tribus esquimaudes. Ce n’était pas des gens organisés. Les familles se promenaient, venaient faire leur prière, partageaient le café. J’ai beaucoup aimé là-bas. Je les apprécie beaucoup les esquimaux : ce sont des gens simples, avec une vie très simple. La mission, c’était la baraque et on visitait des petites poignées de familles. Toutes ces affaires sexuelles m’étonnent qu’elles les perturbent autant. Le sexe, c’était quelque chose d’assez normal pour eux. Quand on couchait dans un igloo sur la route, il y avait les parents avec le petit bébé au milieu, les filles d’un côté, les garçons de l’autre mais tous sur le même lit.

Mais vous n’avez jamais commis d’abus ?
Ce qui me choque, ce qui me tracasse c’est comment se fait-il que les gens sortent ces histories 40 ans après, pour moi il y a d’autres raisons. Je me souviens d’une maman qui racontait à ses copines combien elle était fière d’avoir convaincu ses garçons de ne pas s’amuser avec leur sœur. Un juge venu mettre en accusation un blanc qui avait eu des rapports avec une fille, et sa maman disait qu’il lui foute la paix, si ça lui a fait plaisir.

Et dans ce contexte libéré que vous décriviez, vous n’avez jamais vous-même voulu en profiter ?
Je ne sais pas si c’était libéré, mais c’était naturel plutôt.

Le vœu de célibat est-il difficile à respecter toute sa vie ?
Le célibat, c’est dur à respecter toute sa vie mais ceux qui sont mariés ont d’autres difficultés. Parce que garder un amour intense toute sa vie, ce n’est pas évident. (Il sort une Bible).
En tant qu’être humain, est ce qu’on est ici plus pour s’entraider ou se démolir ? (Il lit l’Evangile par Saint Jean Chapitre 8)
Celui d’entre vous qui est sans péché qu’il soit le premier à lui jeter la pierre. Jésus a dit que tous les humains étaient des pêcheurs et dans la religion catholique, on commence toujours la messe en demandant pardon. Je reconnais que je suis pécheur par pensée par parole par action et par omission. Je peux dire ça tous les jours, moi aussi tous les jours je péche mais ça dépend des péchés. Alors bien sûr, maintenant, surtout en Europe, ce sont surtout les péchés sexuels.

La Ciase (commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise, en France) a dénombré 300.000 victimes d’abus sexuels dans l’Eglise. C’est énorme non ?
C’est possible. C’est énorme, je ne sais pas… si on regarde combien on est en France, combien de millions ? C’est possible.
Propos recueillis par A.S.

Il n'existe pas de cliché récent du père Rivoire. Seules quelques rares photos (ci-dessous), dont une au Nunavut, datant des années soixante-dix, circulent. Il faut dire qu'il a été très discret en France, depuis son retour précipité en 1993, alors que deux plaintes pour "agression sexuelle" et "actions indécentes" venaient d'être déposées auprès de la gendarmerie du Nunavut.

"Ce n'était pas un prêtre, c'était un monstre"
Une femme Inuit de 52 ans, qui accuse le père Rivoire, sur APTN, mars 2022

D'autres accusations ont été portées aux autorités depuis, mais le Service des poursuites pénales du Canada (SPPC) a décidé, en toute discrétion, en 2017, d'abandonner les poursuites. C'était sans compter une nouvelle plainte déposée en septembre 2021, rendue publique seulement en février 2022. Celle de Louise Uttak, femme Inuit, âgée aujourd'hui de 53 ans, mère et grand-mère : elle affirme avoir été abusée par le père Rivoire lorsqu'elle était enfant, à de nombreuses reprises, entre 1974 et 1979. Une notice rouge aurait été lancée par Interpol, l'organisation internationale de police criminelle basée à Lyon, mais à notre requête, elle n'a pas confirmé cette information. La Gendarmerie royale du Canada au Nunavut, nous a confirmé par mail (voir ci-dessous) lundi 4 juillet qu'un "mandat d'arrêt a été émis au Canada pour Rivoire" et que "les investigations se poursuivent".

"Ce n'était pas un prêtre, c'était un monstre", a-t-elle raconté à ATPN (le réseau des chaînes autochtones). "Il me menaçait : si tu dis quoi que ce soit, tu iras en enfer", a-t-elle expliqué à nos confrères du Monde fin mars. Elle dit avoir tenté de révéler ces faits, dès le début des années 80, aux autorités, mais la police opposait à ces demandes l'absence de "preuves".

C'est ce dernier cas, vieux de 47 ans, qui a pourtant été évoqué à Rome fin mars. Natan Obed (photo ci-dessus), le chef de l'organisation nationale Inuit (ITK, Inuit Tapiriit Kanatami, représentant 65.000 Inuits) s'est entretenu avec le pape François, puis avec Louis Lougen, supérieur général des Missionnaires Oblats, au sujet du cas Rivoire. M. Obed espère une action efficace du pape. "Il a des pouvoirs extraordinaires au-delà des instances avec lesquelles nous avons essayé de travailler un grand nombre d'heures sur cette affaire".

1816
Création de l’Ordre religieux
des Oblats de Marie-Immaculée (OMI)
1841
Premiers missionnaires envoyés
dans le Grand Nord canadien
1925 
Premier vicariat apostolique de la baie d’Hudson
à Chesterfield Inlet (Igluligaarjuk)
1931
Naissance de Johannès Rivoire à Rontalon (Rhône)
1960-1993
Le père Rivoire est envoyé à Igluligaarjuk (ex-Chesterfield Inlet) puis prend des fonctions successivement à Arviat (ex-Eskimo Point), puis à Kangiqtiniq (ex-Rankin Inlent) et Naujaat (ex-Repulse Bay)
1993
Deux plaintes émises contre le père Rivoire.
Il revient en France, à Goult (Vaucluse)
1997
Trois nouvelles plaintes
1998
Mandat d’arrêt émis
2015
Le père Rivoire déplacé chez les Oblats à Strasbourg
2017 
Le gouvernement canadien abandonne
les charges contre Rivoire
Septembre 2021
Nouvelle plainte
Fin 2021
Le père Rivoire transféré dans un EHPAD à Lyon
23 février 2022
Mandat d’arrêt émis par la police canadienne
28 mars 2022
La communauté inuit demande au pape François
d’agir sur l’affaire
24-30 juillet 2022
Visite du pape au Canada et rencontre avec les Inuits,
à Iqaluit (capitale du Nunavut)

Une extradition vers le Canada, ou un procès en France, voeux exaucés par l'ensemble des victimes supposées et de leurs représentants, relèvent-ils du miracle ? Au Canada, le code civil a changé en 2020, la prescription en matière de viol sur mineur(e) a été abolie en 2021, alors qu'elle était jusqu'à présent de trente ans. De son côté, la France, elle, n'extrade pas ses ressortissants.

Pour Lieve Halsberghe, militante du SNAP (The Survivors network of those abused by priests, le média des survivants abusé par les prêtres, photo ci-dessous), jointe par nos soins : "On oublie de rappeler que Rivoire possède la double nationalité, comme tous les missionnaires qui ont oeuvré sur place". Cette Belge est devenue amie de Marius Tungilik, cet homme investi pour les droits de sa communauté inuit et mort à 55 ans. "Un être gentil et intelligent, mais qui avait toujours au fond de lui un enfant qui a peur". Elle a promis à la soeur de Marius de "tout faire pour obtenir justice".

"Il y a au moins cinq victimes connues (de Johannes Rivoire), mais je suis sûre qu'il y en a beaucoup plus"
Lieve Halsberghe, militante belge, qui a recueilli des témoignages de "survivants"

Par son activisme, ses enquêtes et sa persévérance, Mme Halsberghe a déjà réussi il y a quelques années à faire extrader et condamner un autre missionnaire oblat, belge lui : Eric Dejaeger à 5 ans de prison en 1990, puis 19 ans en 2015. "Il avait été envoyé à Lourdes depuis la Belgique, comme quoi la France est bien l'endroit où l'on protège les prêtres pédophiles", insiste-t-elle.

Sur Rivoire, elle dit avoir accumulé les témoignages ces dernières années. "Il y a au moins cinq victimes connues, mais je suis sûre qu'il y en a beaucoup plus, parce qu'il est resté sur place pendant des décennies". Elle se dit convaincue que c'est l'évêque de l'époque en charge du Nunavut, qui a poussé Rivoire à fuir vers la France en 1993, "pour éviter la honte et le procès alors qu'il y avait déjà eu des cas de pédophilie". Trente ans plus tard, que faire ? "Les Oblats ont le pouvoir de l'envoyer au Canada, ils peuvent l'obliger".

"Ce n'est pas faute de lui avoir dit (de se mettre à la disposition de la justice canadienne)"
Vincent Gruber, Provincial de France des Oblats de Marie-Immaculée

Vincent Gruber (photo ci-dessus) nous confirme par mail qu'"une enquête canonique" a bien été conduite sur le père Rivoire par un de ses prédécesseurs, qu'il est "assigné à résidence et surveillé" par les Oblats. Il aurait déménagé de Strasbourg à Lyon "pour des besoins de soins". Pourquoi l'OMI ne le contraint-il pas à se mettre à disposition de la justice canadienne ? "C'est bien là la question et ce n'est pas faute de le lui avoir dit", rétorque M. Gruber.

A entendre le Provincial de France des Oblats, il n'y aurait donc aucun élément nouveau. Les termes économes employés par Vincent Gruber, parfois même évasifs concernant la responsabilité des OMI sur les abus commis au Canada, correspondent d'ailleurs presque mot pour mot à ceux qu'il avait déjà émis dans une enquête de Médiapart, sortie il y a cinq ans.

Les Oblats de France affirmaient déjà en 2017 ne pas avoir été informés du mandat d'arrêt émis en 1998 contre Johannes Rivoire. Ce n'est qu'en 2013, lors de la médiatisation de l'affaire, qu'ils auraient appris qu'ils hébergeaient un "fugitif".

Sur le volet historique des Oblats, dédié aux "missions esquimaudes" (photo ci-dessus d'un prêtre missionnaire catholique au début du XXe siècle), et notamment à la baie d'Hudson, le registre OMIworld ne fait qu'une très brève et unique mention du père Rivoire : celle de responsable de la délégation ad extra rattachée à la province du Manitoba.

Pour Dejaeger, son retour en Belgique en 1995 est mentionné, sans en évoquer les raisons. Rideau sur les abus sexuels. Cette plongée dans le passé opaque des Oblats permet aussi de découvrir la façon dont les Oblats vivaient leur périlleuse expédition dans le Grand Nord et envisageaient leurs relations avec les "locaux".

(Sur la baie d'Hudson) "L'un des vicariats les plus difficiles et l'un des meilleurs à tous les points de vue"
Le père oblat Labouré en 1940, dans l'historique OMI

Ainsi, on apprend que Monseigneur Arsène Turqetil, le fondateur de Chesterfield Inlet, la première des missions esquimaudes de l'Arctique central -et premier poste du père Rivoire- "voudrait pouvoir s'occuper des âmes mais aussi des corps"...en construisant un hôpital.
Sur la vie rude du Grand Nord ? "Le prêtre se déplace d'un campement à un autre en traîne de chiens, habillé comme les indigènes en peau de caribou. Il loge sous le même dôme de neige, partageant la viande gelée, la plateforme de neige servant de lit..."

En janvier 1940, le père Labouré résume une mission sur la baie d'Hudson : "L'un des vicariats les plus difficiles et l'un des meilleurs à tous les points de vue".

Anne Panasuk, conseillère spéciale auprès du ministre des affaires autochtones du Québec :
"Des prêtres prédateurs ont été cachés chez les Oblats"

Anthropologue de formation, elle a été journaliste à la télévision de Radio-Canada durant 38 ans. Depuis juin 2021, elle travaille auprès du ministre québecois, sillonne à nouveau les communautés autochtones, déverrouille les dossiers médicaux et les archives religieuses pour retracer les enfants qui ont disparu.

En quoi votre passé de journaliste et vos enquêtes sont-ils précieux pour votre mission actuelle ?
C’est par moi que les autochtones ont brisé le silence. Mon premier reportage date de 2014. Je me suis rendue compte pas à pas que dans toutes les communautés éloignées, géographiquement, culturellement, au niveau des langages, que des enfants avaient disparu. J’étais alors dans un média national, reconnu, de bonne réputation. Les autochtones savaient qu'en me parlant, ils obtiendraient un résultat. Il y a eu beaucoup de pression des organismes autochtones pour obtenir cette loi. Les gens ont brisé le silence et demandent des comptes.

Pourquoi un "couvercle" a-t-il été posé sur ces disparitions des décennies ?
Les institutions ont péché par le silence en ne donnant pas d’information aux parents, en n’envoyant même pas d’avis de décès. C’était impossible pour les familles de faire leur deuil et d’oublier leur enfant. Les gens eux-mêmes des communautés n’osaient pas en parler, à cause de la force des Oblats qui les obligeaient à se taire, mais aussi à cause de la différence de langue, de culture. Ils ne connaissent pas bien les institutions. Comment se plaindre, comment revendiquer quand on ne parle pas l’anglais ni le français ? De surcroît, ce n’est pas dans la culture des autochtones du Nord d’exiger. Il y a même eu une certaine culpabilité de la part des parents dans les communautés, les mères disant qu’elles n’avaient pas su protéger leurs enfants. Ce sont souvent les nouvelles générations qui leur ont dit : « ça ne peut pas durer comme ça, il faut parler ». Et cela a pris un certain temps avant qu’ils ne lèvent eux-mêmes le voile là-dessus.

Des pensionnats et des villages isolés, ces difficultés que vous décrivez. Les prêtres Oblats ont-ils profité de cette situation ?
C’est un peu la même chose entre les disparus et les victimes d’abus sexuels. Les victimes n’osent pas parler, elles se croient coupables en partie de ce qui est arrivé. Comment parler de cet Oblat chez nous, considéré comme un « demi-dieu » et missionnaire dans la communauté ? Comment le dénoncer ? Souvent, les enfants, ni les femmes, n’étaient pas cru(e)s. On leur imposait le silence. Lorsqu’elles étaient crues, on leur disait de ne pas en parler en expliquant que les effets secondaires seraient terribles. Dans la plupart des familles, on n’envoyait pas les enfants dans les hôpitaux pour avoir des soins, on craignait qu’ils disparaissent.

Vous parlez même d’un « mode opératoire » des Oblats ?
Oui, c’est certain. Ils ont reçu le Canada à évangéliser, et donc à civiliser les autochtones. Les religieux qui étaient envoyés dans les régions éloignées pouvaient faire ce qu’ils voulaient en toute impunité. Ils avaient un immense pouvoir. Est-ce que les Oblats prédateurs étaient des gens qui avaient déjà des déviances sexuelles ? Je ne sais pas, mais ceux qui ont pu profiter l’ont fait en toute impunité parce que les autochtones ne se plaignaient pas. Loin des autorités, ça prend du temps avant que cela ne se sache. Les autorités les ont cachés, les ont couverts, au mieux, les ont déplacés dans d’autres communautés où ils ont même continué à agir malsainement. C’est terrible quand on lit les propos des Oblats : les autochtones sont considérés comme des demi-humains, ce qui permet de les traiter comme ça, des sauvages, sans religion. Un Oblat que j’avais contacté, mis en cause avec des petits garçons, disait qu’il avait « des jeux avec eux », en buvant, avec des mœurs beaucoup plus ouverts que nous.

La hiérarchie des Oblats a-t-elle fait le ménage dans ses rangs ?
Non. C’est ça le problème. Ils n’ont pas été très collaborateurs, en ont même caché plusieurs, dont Rivoire, pour les soustraire à la justice, tenter d’atténuer leurs peines une fois qu’ils reconnaissaient leur culpabilité. Ils les ont gardé dans leur clergé plutôt que de les laisser partir en prison.

Que savez-vous du père Johannès Rivoire ?
Il était davantage chez les Inuits. Je n’ai jamais rencontré ses victimes, mais ce n’est pas le seul qui a été caché, ils ont fait ça avec d’autres, ce refus de reconnaitre la réalité. Il y a un mépris, un manque de respect innommable envers les autochtones. Comment est-ce possible que la France ne veuille pas l’extrader ? Je ne comprends pas.

Les institutions politiques du Québec ont-elles pris la mesure du problème ?
Sur ces agressions sexuelles, il y a un recours collectif (lire par ailleurs) avec plus d’une centaine d’Oblats en très grande majorité, des Québécois de souche. Le gouvernement du Québec n’a rien reconnu sur ce dossier. En ce qui concerne les disparitions d’enfants, il a agi en revanche, en promulguant cette loi. On sait bien là aussi que les Oblats ont joué un certain rôle. Nous sommes en train d'enquêter aussi sur des adoptions illégitimes. Le gouvernement québécois a pris acte de façon à pouvoir tenter de réparer les torts, répondre aux interrogations des familles, sur la possibilité de rapatriement des corps, de rechercher un enfant adopté. Il est certain que les mêmes choses se sont produites dans les groupes de l’Ouest, en Ontario...

L'information sur ces sujets circule-elle au sein des communautés ?
C’est encore difficile, notamment sur les agressions sexuelles. J'en suis témoin chaque jour. On nomme les victimes, mais elles, ne veulent pas être nommées, ni, souvent, s’inscrire dans l’action collective. Il y a de la honte, de la crainte d’être mal vu dans la communauté. Beaucoup sont catholiques, et très croyants. Certains ont gardé enfouis ces secrets durant vingt ans. Certaines familles ont perdu trois enfants, pendant que les autres se rendaient au pensionnat sans les voir de l’année. On ne fait pas face à des familles qui sont prêtes à la réconciliation. On n’en est pas du tout à ce stade-là. On est en train de commencer à réparer les torts. On commence avec les disparus. Sur les agressions sexuelles, on sait que le pape va venir cet été, mais il y a encore des curés, ils le savent, que des prédateurs ont été cachés. Ça traine depuis des années avec les Oblats.

La venue du pape François cet été peut-elle cicatriser les douleurs des autochtones  ?
Le ressenti est très différent d’une famille à l’autre, même si elles sont toutes très catholiques. Certaines sont contentes de le voir s’excuser. Il y aura énormément de monde. Mais d'autres sont très révoltés, disent qu’il a été forcé de venir s’excuser, et que ça ne changera rien ! Même s'ils sont très polis, certains se sentent insultés par cette visite et imaginent même lui "cracher" dessus. Tous, globalement, veulent le voir pour lui montrer qu’ils sont vivants. Victimes, mais vivants.

Ces communautés autochtones sont-elles encore marginalisées ?
Oui, c’est certain. Le Canada n’a pas de colonie externe, mais ces communautés sont ses colonies internes.

Propos recueillis par X.F.

Le livre d'Anne Panasuk

De l'autre côté de l'Atlantique, la hiérarchie des Oblats a écrit à deux reprises en mars 2022 à Natan Obed, avant son entrevue avec le pape, pour lui "exprimer de profonds regrets et de sincères excuses pour les abus graves commis par les prêtres Oblats contre les enfants Inuits". Et indique, concernant Johannes Rivoire que l'OMI l'a "exhorté à faire ce qu'il devait faire depuis longtemps : coopérer avec la police et se rendre disponible pour la justice, si ce n'est pas au Canada, alors en France".

"Nous l'avons exhorté à faire ce qu'il devait faire depuis longtemps : coopérer avec la police et se rendre disponible pour la justice, si ce n'est pas au Canada, alors en France"
Lettre de l'OMI Lacombe (Canada) à Natan Obed, représentant des Inuits

Le directoire des missionnaires OMI a émis en décembre 2020 une version corrigée de sa "politique concernant les maltraitantes sexuelles sur mineurs et adultes vulnérables". Elle reconnaît que, durant de longues années, de nombreux cas ont été passés sous silence, ignorant le plus souvent les crimes et la souffrance de milliers de victimes réduites au silence. "Une logique hypocrite s'il en est, logique condamnée par Jésus", dit le texte, qui souligne également que "ces événements, relayés par les médias de façon particulièrement vive (sic) dans certains pays d'Europe et d'Amérique du Nord, ont durablement entamé la crédibilité de l'Eglise et sa mission au sein de la société". Priorités affichées pour l'avenir : "écouter les victimes avec respect et compassion" et "collaborer avec l'autorité civile".

La réalité n'est pas si limpide, même si quelques avancées ont été constatées sur ces questions d'abus sexuels. Il faut d'abord régler les histoires du passé. "Toutes les organisations religieuses canadiennes, tant les diocèses que les congrégations, ont eu un important problème de prêtres pédophiles" selon l'avocat Alain Arsenault, du barreau de Montréal, qui estime que "10 % des prêtres étaient des pédophiles".

Avec son cabinet, il mène une action collective, déposée en janvier 2022 par une femme innue Noëlla Mark, contre les Missionnaires Oblats de Marie Immaculée. Plusieurs prêtres sont cités : Alexis Jouveneau (chez les Innus Basse-Cote Nord, à Unamen-Shipu et Pakua-Shipi, de 1953 à 1992, année de son décès, avec 60 plaintes d'agression sexuelle), Omer Provencher (chez les Innus de Uashat Man Mali-Utenam, de 1958 à 1980, 44 plaintes), Edmond Brouillard (chez les Anicinabés, lac Simon et Val d'Or, 33 plaintes, déjà condamné à 5 ans de prison) ou encore Raynald Couture (chez les Atikamekw, 8 plaintes, envoyé en France en 1991).

"Ils sont dénoncés d'abord au sein même du système religieux, donc on n'appelle pas la police pour protéger l'institution"
L'avocat de Montréal, Alain Arsenault, à la tête d'une action collective contre les Oblats

En mai dernier, 277 personnes avaient déjà contacté maître Arsenault pour intégrer cette action collective. "A chaque fois qu'un événement est rendu public, des victimes appellent, c'est automatique", précise-t-il. Lors d'une récente révélation, 60 victimes ont appelé son cabinet. Autre chiffre concernant les Oblats : 85 % de leurs victimes sont des autochtones, selon l'avocat.

Dans la plupart des cas aujourd'hui connus, les responsabilités sont partagées avec l'ensemble de la communauté religieuse des Oblats. "Ils sont dénoncés d'abord au sein même du système religieux, donc on n'appelle pas la police pour protéger l'institution", décrit Alain Arsenault.

Dans le cas du père Rivoire, la police a été appelée, mais il a été "exfiltré" très rapidement. "Ils ne l'ont même pas envoyé à Ottawa ou à Toronto, où existent des centres d'aide aux prêtres pédophiles, mais directement en France, et il n'est jamais revenu pour une raison évidente. Vous avez quand même un vrai problème, la France ! "s'insurge l'avocat québécois, qui va prochainement partir en retraite.

De 2008 à 2015, la commission "Vérité et réconciliation" avait pour but de documenter l'histoire et les impacts durables du système des pensionnats pour autochtones au Canada sur les enfants et leurs familles. Elle s'est penchée à la fois sur les abus et les disparitions, liées en grande partie à l'église catholique. Le rapport final a conclu en décembre 2015 que le système scolaire équivalait à "un génocide culturel".

Richard Kistabish (notre interview audio à écouter plus loin), chef anicinabe, très impliqué dans la reconnaissance des droits autochtones, ne dit pas autre chose : "On a vécu un chaos social, avec un gouvernement qui a voulu nous enlever nos libertés, et nous mettre dans des réserves. On allait dans ces pensionnats pour être acculturé, pour devenir un bon citoyen canadien".

"On nous trempait la tête dans l'eau de Javel pour devenir plus blanc, rester moins brun. Dans la tête d'un enfant, c'est épouvantable"
Richard Kistabish, chef anicinabé, représentant des communautés autochtones au Québec

Ce colosse, dont le nom d'origine est "Ejinagosi" ("il est comme ça") se trouvait à Paris récemment pour une exposition à l'Unesco dédiée à la culture anicinabé. Lui, fils d'une mère de la baie Saint-James et d'un père de Temiskaming, avait six ans et vivait en nomade quand il a été conduit dans un pensionnat. Si les parents résistaient, ils risquaient la prison.

D'après Richard, "les églises ont été parties prenantes de ce processus". Sa soeur a été violée par un prêtre dans un confessionnal. Lui a surtout subi des violences physiques, des coups de ceinture. L'humiliation quotidienne. "On nous trempait la tête dans l'eau de Javel pour devenir plus blanc, rester moins brun. Dans la tête d'un enfant, c'est épouvantable".

Sur les 130 pensionnats que le Canada a comptés, 76 étaient gérés par les Oblats. C'est dire l'emprise sur les populations et le pouvoir local que l'organisation religieuse a pu pérenniser au fil des décennies. Ils mariaient des enfants, ce qui a pu conduire à une certaine consanguinité dans certaines communautés. Ils donnaient des prénoms français : Roger, Alphonse, Marguerite, voire Tarzan ou Elvis. "Cela n'avait aucune signification pour notre identité", sourit Richard, qui pointe "la complicité du pouvoir canadien, avec une stratégie de nous faire disparaître". "Ejinagosi" avait d'abord pris comme "système de défense de se conformer". Puis, en 1970 est venue "la prise de conscience au moment où les Beatles se sont séparés", sourit Richard. Un an plus tard, son stylo d'agent de liaison en éducation s'est métamorphosé en "arc" de revendications contre Ottawa.

Chaque mois, de nouvelles révélations sortent sur les abus des prêtres, sur les dissimulations passées des pouvoirs nationaux ou locaux. Est-ce enfin l'heure de vérité ? "Il y a encore des plaintes, ça ne finira pas", estime le représentant anicinabé, "le traumatisme se transmet sans le vouloir aux enfants, il y a un effet psychologique d'entraînement, un impact générationnel". Ou l'heure de la réparation ? "Ce n'est pas compliqué : dites-nous la vérité" martèle le conteur.

"Les Oblats ont été le bras du colonialisme canadien pour assimiler en tout genre"
Alain Arsenault, avocat à Montréal, à la tête d'une action collective contre les Oblats

Un programme d'indemnisation à hauteur de 40 milliards de dollars canadiens (27,8 milliards d'euros) a bien été lancé par le gouvernement. "Mais qui a payé ?", s'insurge Alain Arsenault, l'avocat, "c'est notre pays à la place des communautés religieuses qui avaient promis 50 millions, jamais donnés alors que les Oblats sont riches, extrêmement riches". Payer pour acheter une forme de silence n'est pas plus noble à ses yeux. "On essaie de camoufler le fait de donner de l'argent, après avoir camouflé les prêtres pédophiles".

Pour la réconciliation, le temps n'est pas encore venu. C'est acquis. "Pour guérir, il faut faire toute la lumière", ajoute l'avocat pour qui "les Oblats ont été le bras du colonialisme canadien pour assimiler en tout genre".

Richard Kistabish (alias "Ejinagosi"),
chef anicinabé, militant, conteur :
"Ces agressions s'inscrivent dans un génocide culturel
contre nos communautés"

A l'Unesco à Paris, il y a quelques semaines pour
l'exposition Minwashin consacrée à la communauté anicinabé (ouest du Québec)

Ecouter l'interview de Richard Kistabish

Même la visite du Saint-Père programmée en juillet ne cicatrisera pas totalement les plaies béantes entre le monde religieux et les communautés autochtones. "Je ne veux pas le rencontrer, il n'est pas le bienvenu chez nous", lance Richard Kistabish. L'organisation Inuit Tapiriit Kanatami (ITK), elle, a posté vendredi une photo de mars dernier lors de la rencontre au Vatican. On peut y lire une nouvelle référence au cas du père Rivoire et la volonté d'ITK de continuer à "mettre la pression" sur les institutions.

"Nous continuerons à faire pression sur le Vatican et les gouvernements du Canada et de la France pour que le prêtre disgracié Johannes Rivoire soit traduit en justice pour les crimes innommables commis contre des enfants inuits"
L'organisation Inuit Tapiriit Kanatami, vendredi 24 juin 2022, sur Instagram

Le Vatican, lui, a en tout confirmé jeudi que le pape François se rendrait du 24 au 30 juillet prochains au Canada (Edmonton, Maskwacis, Québec, Iqaluit). « De nombreuses rencontres avec les peuples autochtones, notamment les anciens élèves des pensionnats et les fidèles participant au pèlerinage évocateur du lac Sainte-Anne (Alberta) », sont programmées. Les autochtones vouent une profonde dévotion à Anne, et le pèlerinage, fondé en 1887 par les... missionnaires des Oblats de Marie-Immaculée, attire quelque 40 000 pèlerins, dont beaucoup issus des « Premières nations », comme on dit au Canada.

"Confiés aux églises chrétiennes locales, y compris l’église catholique, dans ces institutions généralement sous-financées, les enfants ont souvent subi des abus physiques et psychologiques et des mauvais traitements"
Le Vatican, jeudi 23 juin, confirmant la visite du pape au Canada


Le 29 juillet, le Souverain pontife se rendra à Iqaluit, capitale du territoire canadien du Nunavut (cercle polaire). Là, François rencontrera en privé un groupe d’élèves des anciens pensionnats. « Confiés aux églises chrétiennes locales, y compris l’église catholique, dans ces institutions généralement sous-financées, les enfants ont souvent subi des abus physiques et psychologiques et des mauvais traitements », indique le Vatican.

Le politicien inuit Piita Irniq (ici en photo ci-dessus avec Marius Tungilik), 74 ans cette année, espère "une annonce positive" de la part du pape François. Très actif sur Facebook, lui qui a conduit les Inuits "des igloos aux iPhones", selon la presse canadienne, dit rester motivé dans sa quête de justice pour les victimes du père Rivoire : "elles sont aujourd'hui âgées, il faut commencer le travail de pardon et de réconciliation tant qu'elles le peuvent encore". Pour son ami Marius Tungilik aussi.

"Il n'est jamais trop tard dans la vie pour se réconcilier avec son dieu"
Karen Bergman, reporter, croyante et proche de victimes

Karen Bergman (photo ci-dessous), elle aussi, a été proche de Marius. "C'était une personne troublée, mais il a été abusé (par le père Rivoire), j'en suis sûr, et cela explique une partie de ses problèmes" affirme au téléphone cette fervente catholique basée à cette époque à Arviat. Jonglant alors entre les casquettes de reporter et les ateliers de soutien aux victimes de violence familiale, elle avait reçu d'autres témoignages d'abus sexuels commis par le père Rivoire.

Une de ses lettres adressée à la hiérarchie des Oblats et le dénonçant est restée sans réponse."Je pense que ses responsables savaient, et ils ont menti, c'est certain. Il y a eu une sorte d'auto-protection efficace ". Elle dit ne pas avoir d'idée sur le nombre potentiel de victimes de Johannes Rivoire qu'elle a tenté de voir, en 2017, lorsqu'elle est venue à Strasbourg, rendre visite à une cousine éloignée.

Ni le choc de ces révélations, ni le traumatisme de la pédophilie dans l'église ne l'ont pourtant éloignée de sa foi catholique. Elle, attend impatiemment la visite du pape François, en espérant qu'il "présentera des excuses". Et concernant le père Rivoire, au seuil de sa vie ? Au bout du fil, Karen Bergman affiche un voeu pieux : "Il n'est jamais trop tard dans la vie pour se réconcilier avec son dieu, et lui dire ce que l'on a fait de mauvais..."

Enquête : Xavier FRERE et Antoine SILLIERES

Réalisation : Xavier FRERE

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