La santé mentale dans le football, un tabou à briser 

Une vie de rêve et un mental à toute épreuve, une image faussée mais encore bien présente du footballeur. Problèmes personnels ou harcèlement, la question de la santé mentale affecte aujourd’hui un grand nombre de sportifs. Dans un environnement où le perfectionnisme est roi et les enjeux sont énormes, le silence commence à se rompre.

À l’heure où la santé mentale était sur le devant de la scène durant la crise sanitaire, la réalité est inverse sur les terrains verts. Face à la peur de l’échec, taper le ballon n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît.

Selon l’étude la plus récente de la FIFPRO, 38% des footballeurs présentaient des symptômes de dépression ou d’anxiété (2015). À titre comparatif, 17% de la population française présentait ces symptômes en 2022. Un mal-être qui touche même les plus performants, de grands noms comme Cristiano Ronaldo, Ronaldo Nazario ou Robert Pirès racontent avoir vécu des moments très éprouvants durant leur carrière et suivi des thérapies. Des aveux de géants mais avant tout humains, qui mettent en lumière une réalité encore trop négligée.

Le psychique, aussi important que le physique

Malgré la complexité du phénomène, la France ne manque pas de moyens et de dispositifs concernant le suivi psychologique et la préparation mentale. L’Union nationale des footballeurs professionnels se déplace dans les clubs et les centres de formation du pays.

L’objectif est de rediriger les joueurs qui rencontreraient des difficultés vers des cellules psychologiques. Les clubs sont d’ailleurs contraints par le code du sport de soumettre leurs joueurs à un bilan psychologique annuel, afin de dépister d’éventuelles « difficultés psychopathologiques liées à la pratique sportive intensive ».

Si ce suivi est important, c’est parce que « ce n’est pas au moment où les troubles sont déclarés qu’il faut faire quelque chose, c’est avant tout une question de prévention et d’anticipation », observe Michel Nicolas, psychologue du sport et de la performance.

Ainsi le « gros du travail » doit avoir lieu lorsque le sportif est encore jeune, pendant la « période d’apprentissage », insiste ce spécialiste, enseignant chercheur à l’Université de Bourgogne, qui intervient dans des clubs et notamment au Dijon Football Côte D’Or (L2) depuis trois ans.

Pour aider les joueurs à « se construire, sportivement et humainement », les psys doivent prendre en compte l’intégralité de leur environnement, sur les plans sportif, mais aussi scolaire pour les plus jeunes, et social : « c’est ce qu’on appelle le triple projet ».

Les jeunes qui rentrent en centre de formation doivent être particulièrement accompagnés, car, en quittant leur famille pour l’internat, ils connaissent un « changement de vie très important », explique M. Nicolas, d’autant plus que beaucoup viennent d’un milieu modeste.

« Quand on intègre une institution avec des règles strictes et précises, ça demande un changement culturel qui n’est pas forcément évident. On essaye d’accompagner ces jeunes-là qui s’insèrent dans un nouvel univers », poursuit-il.

Dans nombre de structures, ce suivi ne relève pas encore de l’évidence : « on a tendance à trop se focaliser sur le terrain et le côté sportif », alors qu’il faut « intégrer les spécialistes et les suivis au sein de la préparation générale », insiste le psychologue.

Sur ce plan, les choses avancent, « mais de manière encore trop ponctuelle », selon lui. Un renforcement qui ne devrait pas tarder, comparable à celui de la préparation physique. Autrefois intégralement gérés par l’entraineur, les exercices sont aujourd’hui pris en charge par des professionnels en performance physique.

Depuis très longtemps, le culte de la performance et l’injonction à un mental solide empêchent les sportifs de livrer leurs états d’âme, encore trop perçus comme des aveux de faiblesse.

Précarité, blessures, problèmes personnels peuvent grandement fragiliser les jeunes sportifs, dans un milieu régi par l’excellence et la concurrence. L’insatisfaction et la culpabilité face à l’échec bloquent alors la progression et les performances.

Le psychologue doit donc avant tout décomplexer : « La première chose que j’explique, c’est que ces rendez-vous ne sont pas là parce qu’ils ne vont pas bien, mais pour leur donner des outils pour mieux travailler.

Ils ont un interlocuteur privilégié, basé sur la confidentialité et la confiance, qui leur permet de se livrer, de vider leur sac pour être plus au clair avec eux-mêmes ».

image
La vie ressemble au football. Une minute vous êtes le roi du monde et la suivante vos espoirs et vos rêves sont balayés
Gareth Southgate
On peut être l'homme le plus fort du monde, cacher son mal-être c'est dur
Yoan Cardinale
Je suis d’une génération où nous étions jetés dans un stade. Il fallait toujours être en pleine forme et n’exprimer aucune crainte
Ronaldo Nazario
Avoir quelqu'un près de soi qui sait écouter et qui peut trouver les bons mots, c'est une aide précieuse
Walter Zenga

Un rêve qui peut virer au cauchemar

Pour Ibra Ndaw, footballeur de 21 ans originaire de Saint-Denis, les difficultés psychologiques des jeunes sportifs relèvent d’un « tabou dans la société, et encore plus dans le football ».

Beaucoup ont du mal à concevoir que les footballeurs, « forcément » riches et célèbres, puissent connaître la dépression, observe le jeune homme, qui a raconté son propre parcours dans son livre « Football et dépression : dossier classé sans suite ».

La réalité, insiste Ibra, est que certains joueurs « vivent des situations que personne ne pourrait imaginer : certains ont des retards de salaires ou se font arnaquer par leurs agents ».

Ibra, qui a commencé le football à 6 ans et a rêvé de devenir professionnel, a lui-même vécu une expérience douloureuse, lorsque le club où il évoluait en Roumanie ne l’a pas conservé, au moment de l’épidémie de Covid. Dans les moments d’incertitude, le jeune homme dit s’être « attaché à (son) rêve », mais a dû finalement admettre qu’il devrait retourner chez lui, à Pantin.

« Je me suis dit ‘’pourquoi moi, pourquoi maintenant ?’’  Ce sentiment d’échec te bouscule, il te faut un mental d’acier pour surmonter ces épreuves. Quand les désillusions s’enchainaient, je me demandais si le foot était vraiment fait pour moi », raconte le joueur.

Pour le jeune Francilien, cette période a été d’autant plus douloureuse qu’il était loin de chez lui et de ses proches. « Je viens d’un quartier où tout le monde se connait, où on vit comme une grande famille. Se lancer dans le football, c’était se retrouver livré à soi-même, tu n’as que tes coéquipiers comme ami », souligne-t-il.

Pour de nombreux jeunes issus de quartiers défavorisés, jouer au foot sonne comme une promesse de réussite, voire la seule option pour se réaliser.

« Leur parcours repose parfois sur beaucoup de sacrifices. Dans le haut niveau, l’attente de la famille et des amis pèsent sur les épaules, et l’échec devient alors inenvisageable. Se retrouver sans rien et tout perdre du jour au lendemain, c’est destructeur » explique Ibra, qui s’est vite rendu compte qu’il n’était pas le seul à ressentir ces difficultés.

La situation, insiste-t-il, est particulièrement difficile pour les jeunes qui n’ont pas trouvé d’équipe à la sortie d’un centre de formation. « Il y a quelque mois on était dans un club pro, on a même pu faire des entrainements avec l’équipe première. Et là on a tout perdu, et notre entourage se moque parce que l’on n’a pas pu signer et qu’on est de retour au quartier ».

« Dire que ça ne m’a rien fait, ça serait mentir », résume le jeune Pantinois, qui a « toujours beaucoup d’amour pour le ballon rond » mais confie moins regarder de matches à la télé, et prendre désormais « les choses comme elles viennent », après presque un an sans toucher une balle.

Face à un football professionnel « trop aléatoire », il incite en tout cas à « ne pas négliger l’école ». Lui-même se focalise désormais sur ses études, en troisième année de licence en gestion des ressources humaines. Un domaine où il espère « bien gagner (sa) vie », alors que, dans le monde du football, certains « ne touchent que 600 euros par mois ».

Un mental de champion

Pour Vincent Mathey, directeur du Pôle Espoirs de la ligue Bourgogne Franche-Comté de football, la prise en compte des difficultés psychologiques fait partie intégrante de l’accompagnement des joueurs. « On ne naît pas footballeur, on le devient », insiste ce formateur, chargé de préparer l’entrée dans le monde professionnel des plus gros talents de la région.

« Ce qui pèse le plus sur les épaules du joueur, c’est l’échec », observe M. Mathey. Face à cette crainte, « on essaye de travailler sur un fait : si tu t’es donné les moyens et que tu as tout mis en œuvre sur ce que tu maîtrises au quotidien, tu n’auras rien à te reprocher », poursuit-il.

Tout comme les jambes, le mental se doit donc d’être en condition pour aborder ce quotidien, explique le formateur. « Comme avec un éducateur ou un préparateur athlétique », le psychologue intervient pour que les joueurs « arrivent dans les meilleures conditions » et pour leur « donner des ressources, qui leur permettent d’avancer et de préparer leur parcours. On les construit avec ça ».

Gestion du stress, visualisation positive, esprit solidaire, toutes ces facettes sont là pour permettre aux joueurs de fixer leurs objectifs, « un joueur en confiance ose et s’exprime pleinement. C’est un apprentissage, pour que l’enfant sache qu’il y a toutes ces solutions qui s’offrent à lui, qu’il risque de rencontrer au niveau professionnel et même en dehors du football.

Si la dépression reste largement taboue, les choses « avancent dans le bon sens » grâce à une « vraie prise de conscience », veut croire ce spécialiste.

Un accompagnement doit d’ailleurs également être proposé aux joueurs en fin de carrière, insiste-t-il : « le sport amène tellement d’émotions fortes et d’engagement, pour une carrière plutôt courte. Quand on sort de ce quotidien-là, on se retrouve perdu si le matin on ne doit plus se lever pour s’entrainer et aller performer ».

Comme n’importe quel métier, celui de footballeur professionnel implique des responsabilités. Car derrière le jeu, les enjeux sont importants : si le club est relégué en division inférieure, « c’est peut-être 40 salariés qui peuvent être licenciés ».

Cette pression n’est pas facile à percevoir depuis l’extérieur, beaucoup de gens étant « biaisés par ce rapport à l’argent et la célébrité ». Pourtant, souligne Vincent Mathey, « quand les plus riches sont éliminés en Coupe du monde et qu’ils pleurent, tu comprends qu’ils ne sont pas là pour l’argent ».

Mounir Belbaghdadi

À lire aussi : À leur mémoire

A photo of Kellar
A show poster of Kellar and 3 red devils
man tying boy's shoes on field
A poster of Kellar levitating an Indian princess
This is a Shorthand story for reviewPublished stories don't show this section.

GIVE FEEDBACK TO THE STORY OWNER

This feature is not available in landscape. Please rotate your device.

GIVE FEEDBACK TO THE STORY OWNER

More than 4 characters is required
Name must contain only letters, hyphens, apostrophes, full-stops and spaces
Wait, that does not look like a valid email address!
Your feedback was sent to the story owner.
There is been an issue with submitting your feedback.

TEST ON ANOTHER DEVICE

This feature is not available in landscape. Please rotate your device.

TEST ON ANOTHER DEVICE