"Jamais je ne m'étais fait une pareille idée de la guerre"


14-18 racontée par les Poilus







Elles datent d'une centaine d'années, mais sont toujours aussi vivantes.
Elles racontent les espoirs des débuts puis les horreurs des tranchées, la vie quotidienne des soldats autant que celle de leurs familles.


Les lettres des Poilus sont l'un des derniers liens avec la Grande Guerre. Car depuis la mort en 2011 du soldat australien Claude Choules, plus une voix pour raconter.


Nombre de ces lettres ont été conservées soigneusement par les descendants de ces combattants.
Nous remercions tous ceux qui ont accepté de nous en faire parvenir quelques-unes.










NB: les propos des soldats ont été retranscrits en respectant leurs formulations et leur orthographe, sans modification.

IL Y A 100 ANS,
LA FIN DU CAUCHEMAR

"Abdication du Kaiser ce matin à 2 heures. C'est demain à 11 heures qu'on va pouvoir avoir la certitude si la fin. J'ai bon espoir."

Le 10 novembre 1918, Henri Glaizal, soldat drômois du 37e régiment d'artillerie, voit arriver la fin du cauchemar. Il vient d'apprendre que Guillaume II a abdiqué (le 9 novembre officiellement).
C'est depuis le front que ce Poilu originaire de Chabeuil écrit à sa famille. Il est alors allé "presque jusqu'à la frontière". "On peut apercevoir les tours de la cathédrale de Metz" décrit-il.

Le lendemain, l'heure est bien à l'armistice entre l'Allemagne et les Alliés. Les peuples exultent, à commencer par les soldats. Le 14 novembre, dans une nouvelle lettre Henri Glaizal exprime tout son bonheur.

"Je peux m'estimer heureux d'être possesseur de tous mes os. Ils ont eu la peau mais pas le reste".
"Inutile de vous dire la joie générale: c'était du délire"

LE COURRIER, L'ULTIME LIEN ENTRE LE FRONT ET LA VIE D'AVANT

Mais avant que la joie de la fin des combats n'apparaisse dans les lettres des Poilus, pendant quatre ans ce sont des mots remplis de peurs, de colères et de faibles espoirs qui auront été écrits sur le front.
Malgré la censure et les difficultés matérielles, de 1914 à 1918, les soldats griffonnent à la moindre occasion. Des lettres sobres quand elles sont écrites sur les cartes officielles, des textes plus longs et plus personnels quand ils trouvent un moyen de les faire parvenir en contournant plus ou moins le système.

2,4 milliards de lettres et colis sont ainsi échangés annuellement entre le front et l'arrière!















LES PREMIÈRES LETTRES:
LA FLEUR AU FUSIL... OU PAS

"J'ai fait un paquet de mes affaires, si je suis tué on te l'enverra. Le monde chante, on désire la guerre, jamais nous n'avons été plus prêts"
Courrier de Jean Badi d'août 1914. Depuis Luçon ce soldat écrit à ses parents dans la Drôme.

La joie, voilà ce qui ressortait de certaines lettres en 1914 quand tout commença. Le mythe de "la fleur au fusil" est pourtant à nuancer fortement. Si le patriotisme motive certains soldats, d'autres s'insurgent dès 1914 de cet emballement guerrier.

"Je revois ce voyage où nous étions fêté à toutes les gares, nos wagons couverts de fleurs!"
Désiré Sic, soldat né dans les Alpes-de-Haute-Provence.

Lettre de Louis Vincent du 31 juillet 1914.

Lettre de Louis Vincent du 31 juillet 1914.

"J'étais désigné pour reprendre mes fonctions de secrétaire à la salle des rapports, j'ai refusé carrément et ai fait mon possible pour marcher. J'ai enfin réussi et je parts demain matin pour l'Est [...] Dans le cas où la France se trouve j'estime qu'il n'y a pas à hésiter et chacun doit faire son devoir"
Louis Vincent, lettre écrite depuis Grenoble en août 1914.
"... la raison et le droit ont abdiqué devant la force brutale et la parole est au canon. Puissent-ils être punis de leur orgueil, ceux qui ont déchaîné cette monstrueuse hécatombe."
Soldat Berger, octobre 1914.

À L'ARRIÈRE, SE PRÉPARER
AVANT LES COMBATS...

La guerre est donc lancée. Reste parfois un répit avant de monter au front. Des jours passés à "l'arrière", où l'on s'exerce au maniement des armes.

"On y est pas trop mal ici il sagirait que l'on nous y laisse longtemps tout le temps de la duré de la guerre si lon veut je ne me plaindrai pas... Voila bientot quatre moi et demi que je sui parti alors on à eut le temps de faire nos classe"
Depuis Brignoles, Léopold Vinard, soldat originaire de Valence.

Aimé Gaston Chalon, soldat drômois.

Aimé Gaston Chalon, soldat drômois.

"En attendant nous faisons deux heures d'exercice le matin et une fois du jour nous avons une revue et le reste du temps on se repose"
"nous allons a l'exercice avec les jeunes soldats qui nous en font voir [...] pour des hommes de quarante a quarante cinq ans faire du pas de gymnastique ce n'est pas leurs places."
Lettre du 11 janvier 1915 de Fernand Bard. Originaire de Désaignes, cet Ardéchois mourut des suites de ses blessures le 5 avril 1916.

... ET TRAVAILLER
POUR LE FRONT

"J'ai des équipes dans plusieurs communes [...] on les a mis à labourer. Les propriétaires leur donnent 1fr par jour et nourri."
Lettre de Felix Guerin du 15 mars 1916. Cet adjudant était boulanger à Tallard dans les Hautes-Alpes avant le conflit. Blessé, il mourra le 22 juillet 1918, à l'âge de 30 ans.
"... nous tournons avec des gardes forestiers (50) qui feront extraits la coupe [...] Je crois qu'on coupe pour envoyer le bois pour faire des tranchées."
Lettre de Felix Guerin du 16 juillet 1915.

LA GUERRE... POUR COMBIEN DE TEMPS?

Ils étaient nombreux à imaginer une guerre éclair. Mais le temps passe. En 1915 certains espèrent encore que tout se terminera dans peu de temps. Mais d'autres commencent à douter ou ne se font plus aucune illusion...

"Je commence à trouver le temps long, enfin espérons que cela se terminera plus vite qu'on ne pense"
Le 5 février 1915, Lucien Delye, caporal originaire l'Oise, qui décèdera en octobre de la même année.

Lettre de Paul Escoffier envoyée à un ami à Ferney-Voltaire dans l'Ain.

Lettre de Paul Escoffier envoyée à un ami à Ferney-Voltaire dans l'Ain.

"Maintenant que l'Italie s'y est mise je pense que dans le courant de l'été ça terminera et ce ne serait pas trop tôt. Je n'aurais jamais pensé au mois d'août dernier que cela durerait plus d'un an."
Aimé Gaston Chalon le 4 juin 1915.

André Brochud, soldat originaire de Savas-Mépin en Isère, mobilisé jusqu'à la fin de la guerre.

André Brochud, soldat originaire de Savas-Mépin en Isère, mobilisé jusqu'à la fin de la guerre.

"Je ne pensais vraiment plus à mes 19 ans. [...] Je vis du jour au lendemain me souciant bien peu de l'avenir. Y songer serait perdre son temps [...] C'est bien dur de voir sa jeunesse venir se briser dans la vie militaire"
Paul Berard, mars 1916 (soldat originaire de la Drôme, mort ensuite au Chemin des Dames et enterré à Douaumont).
"Il ne faut pas compter sur moi pour rentrer les foins car nous commençons une nouvelle guerre de cent ans"
Lettre de Jean-Marie Berthier, soldat originaire de La Bridoire en Savoie. Il sera tué le 16 septembre 1915.

ET LES COMBATS COMMENCÈRENT...

S'exercer, attendre, et d'un coup plonger dans la guerre. Aux premiers obus, plus le temps de penser pour les Poilus. Et les lettres alors ne transcrivent que l'horreur de la mitraille.

"Me voilà dans la fournaise depuis 3 jours. La bataille fait rage par moments. Ces messieurs nous veulent la peau [...] Nous sommes en plein champs comme en rase campagne et nous dégustons"

Lettre de François Girerd écrite le 22 mai 1916. Cet habitant d'un petit village de la Loire était parti à la guerre à 27 ans.

Lettre de François Girerd écrite le 22 mai 1916. Cet habitant d'un petit village de la Loire était parti à la guerre à 27 ans.

"...si vous voyez ces tranchées que l'on a c'est pire que des forteresses et pour y prendre ce n'est pas facile cela coûte beaucoup d'hommes c'est une vraie boucherie."
Lettre de Fernand Bard du 7 janvier 1915.



"Vous avez du apprendre les combats fameux qui se sont livres dans les bois de la C en face fort de D. il n en subsiste rien.

C'est un chaos inconcevable la desolation dans toute son horreur, tout y est hache mutile broye par des avalanches de fer qui durent etre terribles tout a ete englouti dans
la tourmente; les morts furent en terres par les obus pour etres disperses a nouveau;

Il serait bien impossible de pouvoir recueillir tous les débris humains qui maintenant répandent des odeurs infectes insuportables.

Au lamentable spectacle des lieux
completement devastes s ajoute la sinistre vision de ce que dut etre le carnage le plus sanglant le plus brutal [...]

Nouys avons l âme fremissante sous la violence des projectils du tonnerre infernal qui s abattaient au tour de nous mais ca passe vite les emotions
par l habitude."

Suite de la lettre de François Girerd.

"Très mauvais secteur on était à 40 mètres des Boches [...] Le capitaine fait passer l'ordre qu'au premier coup de sifflet de bondir à l'assaut. Le moment le plus triste était venu chacun pensait au sien car la mort allait faucher nos rangs"
Carnet de campagne de Jean-Marie Besson. Après être arrivé à la caserne d'Annecy en septembre 1914, ce soldat sera notamment envoyé sur les champs de bataille de la Meuse.

1 milliard d'obus ont été tirés par les belligérants lors du conflit selon les estimations. Près de 300 tonnes de munitions sont encore ramassées chaque année par les services de déminage.

"Nous entendions le canon au loin et des éclairs nous marquent l'endroit où les obus éclataient [...] vers le soir derrière nous, le village que nous avions quitté était occupé par les allemands et une grande tâche rouge à l'horizon, lueur d'incendie, nous en marquait l'emplacement"
Lettres de Désiré Sic à son épouse.
"... depuis le petit jour jusqu'à la nuit, nous avons subi le feu de l'artillerie allemande, couchés contre le talus d'une route. Quelle journée!!! Jamais je ne m'étais fais une pareille idée de la guerre!"

Lettre de Marcel Nieus à l'été 1918.

Lettre de Marcel Nieus à l'été 1918.

"les boches envoient des gaz, j'ai mal aux yeux et à la gorge, je mets mon masque..."
Journal de Marcel Nieus, 24 ans. Il décrit ainsi l'attaque du 23 juillet 1918 vers Mailly-Raineval dans la Somme.
"... nous repérons un fort groupe de boches qui ne veulent pas se rendre [...] j'ouvre le feu, j'en descend quelques uns"

DES BLESSURES
JUSQU'À LA FOLIE...

4,3 millions de soldats français furent blessés au cours du conflit, sur 7,9 millions d'appelés. Parmi eux, 15000 "gueules cassées", ces militaires défigurés par leurs blessures.

Ancien soldat au 159e RIA de Briançon à la fin du 19e siècle, Jacques Berard fut rappelé à 37 ans. Blessé le 4 septembre 1915, dans cette lettre il annonce la dure nouvelle à sa sœur. Il fut finalement amputé de la totalité de sa jambe.

Ancien soldat au 159e RIA de Briançon à la fin du 19e siècle, Jacques Berard fut rappelé à 37 ans. Blessé le 4 septembre 1915, dans cette lettre il annonce la dure nouvelle à sa sœur. Il fut finalement amputé de la totalité de sa jambe.

"Chère Marie, Je suis blessé j'ai l'épine dorsale fracturé par un éclat d'obus , je ne souffre pas trop, mais je ne sans pas mes jambes elles sont comme morte"
Lettre de Léon Ceste envoyée à sa femme à Montélimar en novembre 1916. Il décèdera quelques jours plus tard. Deux mois plus tôt il avait fait part dans une autre missive des effets des combats sur lui...
"Il me semble bien t'avoir écris mais il se pourrais que je ne l'ai pas fait car il y a des moments ou on est presque comme fou, on est sonné par le bruit des canons et des obus qui éclates, ou par le gout de la poudre"

Aucun chiffre officiel sur le nombre de soldats ayant présentés des troubles psychiatriques. Il est toutefois établi que des dizaines de milliers d'entre eux ont été internés au cours de la Grande Guerre. Plusieurs psychiatres signaleront un afflux de patients dans le sillage de chaque grande bataille, comme Verdun ou le Chemin des Dames.
A ces patients, il faut ajouter ceux qui rentreront chez eux traumatisés.

LA MORT EN PERMANENCE

1,4 million de Français sont tués ou portés disparus lors de la guerre de 14-18. Au total le conflit fait près de 10 millions de morts dans le monde.

"Nous nous irons peut être jusqu'au bout pour être tué la veille de la libération. Enfin c'est le sort qui décidera la mort ne m'effraie pas depuis si longtemps qu'on la brave"
Jean-Marie Berthier, lettre du 26 mars 1915 envoyée à sa mère.

Lettre d'un soldat envoyé aux parents du sous-lieutenant isérois Alfred Bouchet-Bert Fayoudat, mort vers Verdun en avril 1917.

Lettre d'un soldat envoyé aux parents du sous-lieutenant isérois Alfred Bouchet-Bert Fayoudat, mort vers Verdun en avril 1917.

"Je me sens tellement faible que je crains de ne pas vous revoir [...] Si vous recevez cette lettre vous ne me verrez plus"
Lettre de Louis Dusseris envoyée le 10 septembre 1914 à sa femme et ses cinq enfants. Ce chef d’escadron né à Paris mourut de ses blessures à Kempten en Allemagne.
"Ça vous écœure de voir tomber tant d'hommes pour 200 mètres de mauvais bois"
Jean-Marie Berthier, lettre du 17 juillet 1915 envoyée à ses parents.

24% de la "classe 1914" (ceux qui ont 20 ans cette année-là) meurent au combat. Au total les pertes françaises correspondent à 10,5% des hommes actifs.

Lettre de Joseph Dézempte datée de 1915.

Lettre de Joseph Dézempte datée de 1915.

"... nous etions 200 environs nous sommes arrives 4 au bout!"
Extrait de la lettre de Joseph Dézempte. Ce soldat écrivait à une veuve iséroise pour lui donner des détails sur la mort de son mari, Louis Alphonse Cotte.

DE LA COLÈRE À LA HAINE

"A c'est beau la guerre pour la riche qui sont employés dans les bureaux [...] enfin ceux qui en retourneront sauront bien leur faire payer ça"
Jean-Marie Berthier, lettre du 17 juillet 1915 envoyée à ses parents.
"Je veux vivre au jour le jour avec dans le cœur la haine de ceux qui nous ont conduit à la guerre [...] maintenant qu'on nous rend criminel malgré nous"
Jean-Marie Berthier, lettre du 17 juillet 1915 envoyée à ses parents.

DISPARUS OU PRISONNIERS

600 000 soldats français ont été faits prisonniers lors du conflit. Au total, plus de 6 millions de militaires de toutes nationalités ont connu ce sort.

"J'attends toujours de son régiment la copie de l'acte officiel de disparition [...] Je vous donne comme conseil d'écrire au roi d'Espagne qui s'occupe activement de la question de nos prisonniers"
Lettres de Gaston Cuchet, originaire des Alpes-de-Haute-Provence à propos d'un autre soldat porté disparu, octobre 1916.

Gaston Cuchet, soldat qui sera tué au front le 21 septembre 1917.

Gaston Cuchet, soldat qui sera tué au front le 21 septembre 1917.

"Le peu qui était survivants ont été fait prisonniers. Je suis du nombre avec quelques camarades peu nombreux car sur l'effectif de la compagnie qui comptait 250 hommes il n'en restait plus que 47 [...] L'heure était venue de quitter notre sol si cher [...] Enfin nous voilà embarqué pour l'Allemagne: 3 jours et 3 nuits de route [...] On nous donne des couvre-pieds pleins de poux [...] en France on ne connaît pas ces bêtes là."
Joseph Gavet, soldat du 4e bataillon des chasseurs alpins de Grenoble. Fait prisonnier le 13 janvier 1915, il décède en Allemagne le 20 octobre 1918, à 44 ans.

ENTRE LES ASSAUTS,
LA VIE SUR LE FRONT

Dormir, manger, écrire... Quand les obus ne pleuvent plus, reste les dures conditions de la vie dans les tranchées et sur les lignes arrières.

"Je vous assure que c'est dur de coucher sur la terre, sur le bois ou sur une plaque de tole, sans paille, pendant six longtemps [...]
Pour mes pieds gelés, ça va un peu, c'est par moment que ça me fait souffrir, je ne peut plus dormir avec mes souilliers aux pieds."
Lettre de Benoît Josset écrite le 29 avril 1916. Originaire du Nord, il sera tué le 4 septembre suivant.
"Sept mois de campagne sans un seul jour de repos! Loger dans des terriers comme les lapins..."
Lettre de Jean-Marie Berthier de mars 1915.

"Je suis dans les tranchées boches qu'on a pris au dernier jour mais on est en 3e ligne et on ne craint presque rien [...] le plus embêtant c'est pour se tenir propres car depuis le 25 septembre on ne s'est pas débarbouillé et pas changé de vêtements. Je crois bien que vous auriez de la peine à me reconnaître."
Aimé Gaston Chalon le 6 octobre 1915.
"... rien que dans les boyaux enlisser jusque la ceinture dans la boue [...] de la boue jusqu'aux genoux voilà comme nous etions jour et nuit."
Benoît Josset.

"Il ne faut pas compter d'aller en permission avant d'être sur le train. Elles viennent d'être suspendues jusqu'à nouvel ordre. Pourquoi faire sont-elles suspendues? Oh! cruelle énigme!"
Lettre de Henri Podvin datée du 25 juin 1916 et adressée à ses parents. Soldat mitrailleur, il est fait prisonnier le 15 juillet 1918 et s'évade le 8 octobre suivant avant de rentrer chez lui.
"vous me demandez si le jour de la prise de Primsy nous avons eu double ration loin de la."

Lettre de Fernand Bard envoyée à ses parents, datée du 6 avril 1915.

Lettre de Fernand Bard envoyée à ses parents, datée du 6 avril 1915.

OBTENIR DE L'ARGENT,
DES VIVRES...

Depuis le fond des tranchées, les lettres des Poilus se font aussi plus pressantes et les demandes envoyées à leurs familles ressemblent parfois à des supplications.

"je suis très faible. je vais encore une fois te demander du pain. Je te prie de m'en envoyer toutes les semaines [...] comprend moi je t'en supplie ou je me tue"
Lettres de Jean Badi envoyées à ses parents en décembre 1915 alors qu'il est prisonnier à Nuremberg.
"Je t'envoie cette petite carte pour te dire que j'ai froid aux pieds et que je voudrai encore quelques paires de chaussettes et un peu de chocolat si cela ne te fait rien".

Lettre de Laurent Bugey, soldat isérois originaire de Corenc. Il mourra de maladie en Italie en décembre 1917.

Lettre de Laurent Bugey, soldat isérois originaire de Corenc. Il mourra de maladie en Italie en décembre 1917.

"Votre alcool de menthe m'a bien fait service l'eau qu'on boit n'est pas toujours stérilisée on nous l'amenait de loin [...] jai deguste votre poulet a la gelee dans un moment de repos il etait excelent. vos bons cigares aussi y ont passes; comme je vous remercie."
Lettre de François Girerd datée de 1916.
"Vous me dites si j'ai besoin d'un flacon d'alcool de menthe [...] Envoyez en moi un dans un petit colis postal [...] on peut rester un jour ou deux sans que le ravitaillement arrive."
Lettre d'Aimé Gaston Chalon du 4 juin 1915 .

2,7 millions d'hectolitres de vin par jour. Voilà ce que l'armée française utilise en 1914 pour fournir 1/4 de litre à chaque soldat. De l'alcool qui s'ajoute aux eaux de vie que réclament les Poilus dans leurs lettres. Ce qui ne signifie pas que l'ivresse est généralisée lors des assauts. Très vite les soldats comprennent que leur survie dépend aussi de leurs réflexes et donc de leur sobriété.

"Aujourd'hui on touche notre rappel des 3 sous qu'on gagne de plus par jour, ça nous fait de 18 à 20fr chacun [...] maintenant qu'on ne trouve rien à acheter l'argent ne me manque pas"
Lettre d'Aimé Gaston Chalon du 17 avril 1917.

PARLER DES CHOSES ANODINES...

Tu vas peut être être surprise de recevoir ma petite binette prise en campagne mais ne va pas croire que nous sommes ecartes de la ligne de feu. je suis aller passer 5 jours de repos dans un petit village [...] trouvant un photographe j'en ai profité."
Lettre d'Antoine Rembaud (à gauche sur la photo) écrite le 11 février 1915. Soldat disparu au front par la suite.
"Mes cher parent [...] vous me dites quils y a rien de nouveaux au pays vous avais commence a labourrer en dessous de la route [...] si sa marche comme de toujour vous auraits vite fini"
Lettre écrite en septembre 1914 par le soldat Gilles, originaire de la Drôme.
"...la moisson doit battre son plein maintenant ici ils n'ont pas encore commencé."
Lettre de Felix Guerin du 16 juillet 1915.

... ET S'ÉCHANGER DES NOUVELLES, MALGRÉ
LA CENSURE

"Tu ne saurais croire ce qu'une absence totale de courrier nous déprime tous"
Lettre de Georges Hippolyte, originaire d'Amiens, datée du 13 novembre 1916.
"Il parait que ça marche bien mais les Journeaux ne nous font pas du mal car on n'en voit point."
Aimé Gaston Chalon.
"... je suis persuadé que tu ne mets pas sur le compte de la négligence le manque de lettres. C'est au contraire (du moins je le crois) que mon camarade et moi sommes trop éloquents et que nos lettres sont confisquées"
Lettre de Désiré Sic d'octobre 1914.
"J'ai écrit à Victor mais c'est comme si j'écrivais au Grd Turc! [...] je ne comprends pas que Victor qui est le seul éloigné ne nous dise pas plus souvent ce qu'il fait."
Lettre de Gaston Cuchet de janvier 1915.

2 à 4% du courrier fut, dans les faits, vraiment censuré. Si la censure fut en effet organisée, face à la masse des échanges, elle fut peu efficace. Les "lecteurs-censeurs" devaient scruter environ 250 lettres par jour. Sans compter la débrouillardise des Poilus pour contourner le système.

DE PLACE EN PLACE,
UNE GUERRE MONDIALE

72 pays belligérants... De l'Europe au Pacifique, des Dardanelles à la Nouvelle-Guinée, 14-18 porte bien son nom de guerre mondiale. De quoi faire bouger les troupes.

"Ce soir nous embarquons pour une destination inconnue et très probablement pour une région nouvelle. Avant que la guerre soit finie nous aurons certainement promené notre bosse un peu sur tous les fronts".
Gaston Cuchet, le 12 septembre 1916.
"Je ne sais pas où nous irons. Peut-être à Arras, d'autres disent que nous iron en Italie, d'autres aux Dardanelles. Nos le verrons bientôt."
Lettre de Aimé Gaston Chalon du 4 juin 1915.
"Que se passe t-il aux Balkans je crois ça ne marche pas très bien, ça fera comme aux Dardanelles qui sont complètement échoués, il y a quelques jours on nous a fait gueuler vive la Grece et on voit maintenant qu'il ne se presse pas à marcher avec nous. Vous allez voir dans quelques jours on va nous faire crier à bas la Grece, je m'y attends. On n'y comprend rien à ce fourbi".
Lettre du soldat Valery Martin, du 10 novembre 1915.

Lettre du soldat savoyard Félix Gaime datée du 4 avril 1918.

Lettre du soldat savoyard Félix Gaime datée du 4 avril 1918.

"Nous ramassons tout le matériel des troupes Française pour céder la place au Américains. Il commence a nous dégouter c'est eussent qui font durer la guerre"
Lettre du 15 mai 1918 de Félix Gaime. Originaire du Villaret à Etable, il survivra au conflit.

ET ENFIN REVENIR AU PAYS...

"C'est fini cette fois c'est la vérité [...] Cette fois on peut compter les jours"
Lettre de Lucien Crozier, écrite le 11 novembre 1918 dans un village des Vosges. Ce soldat ardéchois, blessé, reçut la croix de guerre.



L'armistice du 11 novembre 1918 signe la fin de la guerre pour 4 millions de soldats français. Mais la démobilisation durera jusqu'à fin 1919.

Si elle renvoie assez vite chez eux les militaires les plus âgés, la France attend pour les autres un signal fort: la signature de la paix définitive avec l'Allemagne.

Alors que le traité de Versailles est signé le 28 juin 1919, près de 2,5 millions d'hommes ne sont pas encore retournés dans leurs foyers.

Ce n'est que le 14 octobre 1919 qu'est signé le décret de démobilisation générale.


La France ne fournit alors qu'une chose à ceux qui ont survécu à quatre ans d'enfer: un costume mal taillé pour remplacer leur uniforme.

Textes Sylvaine ROMANAZ

Photos d'archives AFP, MaxPPP, Leemage et collections privées