Informer sous surveillance

Récit d'une profession menacée

La Grèce est le pays européen où la liberté de la presse est au plus bas selon Reporters sans frontières. Affaires d'espionnage, pressions économiques ou encore procès à charge, viennent entacher un univers médiatique en grande difficulté, où les journalistes s'exposent pour garantir une information juste.

La Commission européenne a qualifié d'inacceptable la surveillance subie par Thanasis Koukakis.

La Commission européenne a qualifié d'inacceptable la surveillance subie par Thanasis Koukakis.

Mon téléphone a commencé à se comporter bizarrement. Il surchauffait. Lorsque j'appelais quelqu'un, il ne sonnait pas.

En 2020, le journaliste Thanasis Koukakis est mis sur écoute par les services de renseignements grecs. En pleine enquête pour le Financial Times sur la politique économique du gouvernement et ses potentielles affaires de corruption, il mettra quelques semaines à s’en apercevoir. Un phénomène qu’il connaîtra à nouveau un an plus tard lors d’une affaire retentissante en Grèce : l’affaire Predator.

Depuis 2019 et l’arrivée au pouvoir du parti Nouvelle Démocratie et du Premier ministre Kyriákos Mitsotákis, les exemples d’atteinte à la liberté de la presse se sont multipliés. Le 3 mai 2024, Reporters sans frontières (RSF) publiait son nouveau classement mondial. Sans surprise, la Grèce est une nouvelle fois le pays européen le moins bien noté, s’affichant au 88ème rang sur 180.

Avec une grande affaire d’espionnage, des attaques physiques contre les journalistes, et une faible indépendance des grands médias, toutes les conditions sont réunies pour une chute des libertés de la presse dans le pays”, analyse Pavol Szalai, responsable du bureau balkanique de RSF. D’autant que le cas de Thanasis Koukakis n’est pas isolé. “Nous savons que dix professionnels ont été soumis à une surveillance illégale ces dernières années.”  

Thodoris Chondrogiannos est l’un d’entre eux. À partir de janvier 2022, ce jeune journaliste d’investigation publie avec son média Reporters United, une série d’articles révélant les liens du responsable du cabinet du premier ministre Mitsotákis, qui n’est autre que son neveu, avec la société Intellexa, commercialisant Predator en Grèce.

Pendant plusieurs mois, le trentenaire va faire l’objet d’une attention toute particulière des renseignements du pays (EYP). “L’EYP traquait les mouvements de mon téléphone, et a même mobilisé des agents pour me surveiller physiquement” décrit Thodoris Chondrogiannos. Une surveillance destinée à remonter la trace des sources du reporter. 

"Impossible de nous contrôler"

Une première pour lui qui vit difficilement ces pressions. “J’étais hyper vigilant. Un jour, je devais rencontrer un ami et juste avant le rendez-vous, je me suis senti observé. J’ai fait un détour pour ne pas être suivi. J'en devenais parano.

Ces intimidations n’empêchent pourtant pas Thodoris Chondrogiannos de continuer à documenter les scandales du pouvoir. “On veut écrire ce que personne d’autre n'écrit en Grèce. Le gouvernement contrôle les principaux médias, mais avec nous c’est impossible”. 

À 32 ans, Thodoris Chondrogiannos a collaboré avec plusieurs médias d'investigation grecs comme Inside Story ou Reporters United.

À 32 ans, Thodoris Chondrogiannos a collaboré avec plusieurs médias d'investigation grecs comme Inside Story ou Reporters United.

Il faut dire que le paysage médiatique grec est en perte constante d’indépendance. Surtout depuis l’épidémie de Covid-19.

Athanasía Anagnostopoulou, députée Syriza au parlement grec et ancienne vice-ministre des affaires européennes, constate que l'équipe de Kyriákos Mitsotákis a profité de la crise pour serrer la vis.Ils ont accordé des subventions aux chaînes de télévision et aux grands journaux pour qu’ils diffusent des messages de prévention Covid. Ça a été un moyen très efficace pour choisir qui pourrait bénéficier de l’argent public et aligner tout le monde sur la voix du Premier ministre”.

Une observation qui peut être faite à même les kiosques à journaux. De nombreux spécialistes décrivent une homogénéité croissante des titres de presse avec parfois des articles identiques. La diffusion de simples communiqués gouvernementaux en somme.

Une économie à bout de souffle

Un coup d’arrêt supplémentaire pour la liberté de la presse après celui connu pendant la crise économique. “Depuis 2008 la situation économique des médias s’est largement dégradée. Presque tous les grands titres ont été rachetés, notamment par de riches armateurs, qui aujourd’hui, sont proches du pouvoir”, analyse Thanasis Koukakis.

Un financement qui s’apparente à une question de survie. “En 1997, le journal pour lequel je travaillais, Ta Nea, était vendu à 1,1 million d'exemplaires. Aujourd'hui, ils en distribuent seulement 24 000.” Une subordination qui impacte nécessairement la ligne éditoriale des titres grecs. Et proscrit par la même occasion le traitement de certains sujets.

Pour Thanasis Koukakis, l'affaire Predator n'est qu'un exemple parmi d'autres de l'autoritarisme grandissant du gouvernement grec.

Pour Thanasis Koukakis, l'affaire Predator n'est qu'un exemple parmi d'autres de l'autoritarisme grandissant du gouvernement grec.

Le chapeau rouge de Ingeborg Beugel est devenu un véritable symbole de résistance au gouvernement.

Le chapeau rouge de Ingeborg Beugel est devenu un véritable symbole de résistance au gouvernement.

Ingeborg Beugel est correspondante hollandaise en Grèce depuis plus de 40 ans. Spécialiste des migrations, un sujet particulièrement épineux dans le pays, elle a subi de plein fouet les attaques du gouvernement Mitsotákis. “Aujourd’hui, si vous êtes un journaliste sérieux en Grèce et que vous n’avez pas de procès, ce n’est pas bon signe”, ironise-t-elle.

En juin 2021, la correspondante est arrêtée à son domicile sur l’île d’Hydra, après avoir abrité un jeune migrant nommé Fridoon. Poursuivie pour « facilitation au séjour illégal d’un ressortissant de pays tiers », Ingeborg Beugel n’a toujours pas eu l’occasion de se défendre. “Le procès est sans cesse repoussé, c’est clairement un moyen de m’empêcher de faire mon travail.

"Quand on rend le travail des journalistes impossible, c’est la fin de la démocratie"

À peine quelques mois plus tard, la néerlandaise revient au centre de l’attention. À l’occasion d’une conférence de presse du Premier ministre grec, la journaliste pose une question très offensive au dirigeant (vidéo ci-dessous). “Je lui ai rappelé qu’il n’avait fait que mentir sur la gestion des migrants dans les îles grecques”.

Très vite les chaînes de télévision s’en emparent et lancent une campagne de dénigrement à grande échelle contre la journaliste, avec comme symbole, son désormais célèbre chapeau rouge. “Le cirque médiatique était complètement fou, on m’a insulté, traité d’agent d’Erdogan et bien pire encore…” La situation se dégrade jusqu'à la fin novembre 2021, où la journaliste subit des insultes et un jet de pierre à la tête. Menacée, Ingeborg Beugel finit par quitter le pays pendant plusieurs semaines. “Quand on rend le travail des journalistes impossible, c’est la fin de la démocratie”. 

Les journalistes français ne sont pas épargnés. Fabien Perrier est correspondant pour le journal Libération à Athènes et couvre depuis 2008 les évènements du pays. Il fixe le rendez-vous dans un bar, ne souhaitant “pas évoquer ce sujet au téléphone pour des raisons évidentes”. 

Très vite, son témoignage s’inscrit dans la lignée de celui des locaux. “Depuis 2019, il est très difficile d’exercer le métier en toute sécurité, confie-t-il. Y compris pour les correspondants internationaux, qui sont souvent le dernier rempart de la liberté de la presse quand elle est attaquée."

Le 2 mai 2021, le quadragénaire publie un article intitulé “L’Acropole, beauté bétonée et défigurée". Il raconte comment les travaux entrepris sur le site risquent de dénaturer son caractère historique. Deux jours après publication, Libération reçoit un courrier du gouvernement grec qui exige un droit de réponse. S'ensuivent de multiples attaques sur les réseaux sociaux, par des comptes que le journaliste n’est pas parvenu à “identifier”, qui l’accusent notamment de corruption, “pour avoir écrit un livre sur Aléxis Tsípras”, ancien premier ministre grec.

Fabien Perrier regrette amèrement que le Gouvernement grec demande à relire ses questions préalablement à toute interview.

Fabien Perrier regrette amèrement que le Gouvernement grec demande à relire ses questions préalablement à toute interview.

Malgré les nombreuses alertes, une nouvelle génération de journalistes émerge et porte un espoir de renouveau dans la presse grecque. “Le travail réalisé par des sites indépendants comme Reporters United, Inside Story ou Solomon est incroyable, s’enthousiasme Ingeborg Beugel. C’est héroïque de rester debout dans ces conditions”.

Face à la force de frappe des médias mainstream, la volonté des titres indépendants n'est pourtant pas suffisante pour représenter une véritable presse d'opposition. Du moins pour le moment. Un combat de tous les jours qui continue à motiver Thodoris Chondrogiannos. “Les attaques ne me font pas douter. Elles me montrent que ce que l’on fait a une importance capitale.

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