Hier comme aujourd'hui, on chantera pour toi

Photo : Paul-Louis Godier (CC BY NC ND)

Photo : Paul-Louis Godier (CC BY NC ND)

Anderlecht, dimanche 3 octobre, 13h30. Le Sporting accueille le Club de Bruges pour le match au sommet de cette 10e journée de Jupiler Pro League. 90 minutes plaisantes entre des Mauves qui retrouvent des couleurs et une équipe brugeoise qui sort de grosses prestations européennes. Mammouth Sport a choisi de ne pas vous en parler.

Aux stades combles qui chantent comme un seul Homme, il est parfois bon de préférer les tribunes plus clairsemées dont l’éclairage laisse entrevoir des traits plus appuyés chez les gardiens du temple. Plongée en immersion dans les ambiances intimistes du Cercle de Bruges, de Seraing et d’Eupen.

Dans les stades, le volume auquel les haut-parleurs crachent la musique d’avant-match peut être un bon indicateur de l’ambiance qui sera mise par les supporters pendant la rencontre. Dans les clubs les plus chauds, la sonorisation peut s’effacer pour laisser le public donner de la voix.

En ce samedi pluvieux d’octobre, c’est dans un concert électro assourdissant que le Jan Breydelstadion se prépare pour le match entre le Cercle de Bruges et l’Union Saint-Gilloise. Le DJ tente de réchauffer ceux qui ont bravé la tempête afin de combler le silence de l’assemblée.

Après le match de la veille entre le Standard et Malines, où les supporters liégeois avaient volé la vedette aux joueurs, c'est sur la pelouse que le spectacle devrait avoir lieu ce soir. À moins que...

La première mi-temps est globalement décevante.  Les deux équipes se tirent vers le bas, les déchets techniques s’enchaînent, malgré la bonne volonté des joueurs du Cercle qui maintiennent un pressing haut et une belle intensité dans le jeu.

L’Union est un peu plus en dedans et plus attentiste que dans les premiers matches de la saison où elle avait montré beaucoup de générosité dans son jeu. Après les matches les plus spectaculaires, les victoires contre Anderlecht et le Standard notamment, la suite de la saison des Unionistes passera aussi par ce genre de rencontres moins sexy à l’extérieur.

Le rôle d’outsider leur va à ravir pour pouvoir profiter d’espaces en contre avec des profils comme Deniz Undav ou Dante Vanzeir qui excellent dans l’art de prendre la profondeur. Désormais, il faut digérer le rôle de favori après leur bon début de saison. C’est sur un 0-0 logique que les deux équipes rentrent aux vestiaires.

Le stade a beau ne pas être rempli, ceux qui sont présents n’attendent qu’une étincelle pour s’enflammer : chaque contact litigieux en défaveur des Brugeois est copieusement sifflé. C’est que l’ambiance mise par 2000 personnes n’est pas la même dans un stade de 6000 places que dans un stade de 30 000 places.

Au Cercle, cela fait plus de 45 ans que l'on partage le stade avec l’ennemi ancestral : les voisins du Club. Une équipe qui, par ses résultats et son prestige, draine inévitablement plus de monde : les matches du Club se disputent la plupart du temps dans un stade comble.

Entre les deux camps, le fossé n’a cessé de se creuser à travers le temps. Le Club a toujours été l’équipe numéro un de la ville, celle qui a l’armoire à trophées la plus garnie et le contingent de supporters le plus élevé. On pourrait même parler d’une course au gigantisme tant le club se sent à l’étroit en Belgique depuis quelques saisons et son emprise sur la Pro League. L’ambitieux président, Bart Verhaeghe, est ainsi un fervent supporter de la BeNeLeague pour continuer de grandir. Le nouveau stade est dans la lignée de cette tendance expansionniste.

Du côté du Cercle, on se veut plus familial et chaleureux. Les sympathisants aiment se présenter comme l’équipe de la ville, laissant volontiers le Club se battre pour le titre d’équipe du pays. Si l’ancrage local est à ce point marqué, c’est que, de manière générale, qui suit le Cercle a déjà un lien particulier avec l’équipe. Un père au cœur vert et noir, un ami abonné, la proximité avec quelqu’un de l’équipe, les portes d’entrée sont multiples et bien souvent déjà entre-ouvertes.

Une cohabitation qui va bientôt prendre fin puisque le Club cherche à déménager dans un nouveau stade qui lui sera exclusivement dédié. Après des années de tension, le projet devrait se concrétiser dans peu de temps.

La nouvelle enceinte devrait sortir de terre dès 2023 sur l’emplacement de l’actuel Jan Breydelstadion, qui serait donc démoli. A la vue du béton grisonnant et des sièges en plastique poussiéreux, on peut comprendre l’envie du club de rafraîchir tout cela. Et de se débarrasser du copropriétaire, accessoirement.

Seule condition à remplir avant le début des travaux : le Cercle doit lui aussi avoir trouvé son nouveau point de chute. L’opération semble aussi être une bonne nouvelle. Se trouver une enceinte plus modeste permettra d’installer une véritable âme dans le stade et de cesser de devoir le partager avec son meilleur ennemi. Le mot est faible quand on sait que les employés du Cercle sont sanctionnés d'une amende s’ils utilisent le mot « Club ».

Sur le terrain, le match reprend et l’Union revient des vestiaires avec des intentions plus offensives. Après avoir laissé passer l’orage en première mi-temps, les Unionistes profitent de la fébrilité défensive des Groen en Zwart pour ouvrir le score. Sonné sur la pelouse comme en tribune, le Cercle ne s’en relèvera pas et encaissera même un solide 0-3. L’Union n’a pas sorti son match de la saison, mais découvre l’importance de prendre des points même en jouant moins bien.

Photo : Paul-Louis Godier (CC BY NC ND)

Photo : Paul-Louis Godier (CC BY NC ND)

A l’issue du match, les joueurs unionistes n’oublient pas d’aller remercier les valeureux supporters jaunes et bleus qui ont bravé la tempête et fait le déplacement jusqu’à Bruges. Les chants de victoire sont de sortie, les écharpes sont brandies. Dans les gradins visiteurs, une banderole n’échappe à personne : « Love Cercle, hate combi  ». Un message d’amour pour leurs adversaires qui colle bien à l’atmosphère qui règne à l’Union : les supporters sont réputés pour leur esprit bon enfant et authentique. La deuxième partie du message rappelle quant à elle les mesures de sécurité strictes qui encadrent les déplacements des supporters dans les stades.

Photo : Paul-Louis Godier (CC BY NC ND)

Photo : Paul-Louis Godier (CC BY NC ND)

Photo : Paul-Louis Godier (CC BY NC ND)

Photo : Paul-Louis Godier (CC BY NC ND)

Là où le Jan Breydel a l’habitude des soirées européennes et des stars qui vont avec, le Pairay continue à découvrir la D1A avec des étoiles dans les yeux. Direction Seraing, à 190 kilomètres de Bruges, pour la rencontre entre les Métallos et Zulte Waregem. Avec des immeubles de la périphérie liégeoise comme voisins, des stewards dépassés dès les premiers cars de supporters et des tribunes vétustes, l’endroit fleure bon le football d’en bas.

La pluie battante, l’adversaire pas des plus glamours et le derby liégeois entre Visé et le RFC Liège à la même heure ne poussent pas les gens à se ruer en tribune. Le stade de 6000 places n’est qu’à moitié rempli. Ainsi dépeint, le tableau ne sonne pas comme un match de l’élite.

Pourtant, dès le coup d’envoi, Seraing fait oublier tout cela et se laisse porter par l’enthousiasme ambiant pour ouvrir le score sur penalty dès la huitième minute face à une équipe de Zulte apathique. Le début d’une belle après-midi pour les locaux qui s’imposent 5-1 avec notamment un triplé de Georges Mikautadze, déjà très en forme pour son retour au club.

De quoi donner des ailes aux plus fervents supporters qui ne cessent de lancer des chants de victoire. C’est avec ce genre de rencontre teintée de moments partagés que leur vœu de faire grandir ce noyau dur se réalisera.

Du côté de Zulte, les mines sont évidemment plus basses. Des heures de bus depuis la Flandre profonde, 90 minutes passées sous la tribune visiteuse sans toit et fatalement copieusement arrosée, pour voir leur équipe repartir avec un 5-1 dans les valises et retomber à la 15e place du classement, ça fait tache.

Photo : Scott Crabbé (CC BY NC ND)

Photo : Scott Crabbé (CC BY NC ND)

La comparaison avec la débâcle vécue par les supporters du Standard à Malines deux jours plus tôt est tentante, d’autant plus que les scènes suivant le coup de sifflet final se sont répétées. Abattus par la défaite, les joueurs ont ensuite dû aller calmer leurs supporters remontés à bloc tandis que le reste du stade faisait la fête. Les paroles échangées sont dures, les gestes sans équivoque. La route en car s’annonce longue.

Alors que nous sommes à la dixième journée de championnat et que la trêve internationale pointe le bout de son nez, l'heure est au bilan pour les équipes. Les supporters du Standard l'ont (trop) bien compris et ont livré une prestation convaincante pour motiver leurs troupes ce week-end. Parfois, certaines actions venant du coeur des supporters sont même orientées davantage vers des actes plus sportifs que leurs idoles. Retour en direct sur ce match dans l'Enfer des supporters rouches.

Le retour des stades pleins place les joueurs devant une situation presque oubliée, voire inconnue pour les plus jeunes d’entre eux : devoir jouer avec un stade hostile, parfois même à domicile lorsque ça tourne mal. Oubliez le jeu aseptisé des derniers mois, les noyaux des premiers clubs en crise vont passer au révélateur de la pression, avec une obligation de réaction sous peine de connaître une saison cauchemardesque.

Bien loin de ces préoccupations, Seraing fait la fête après le match le plus abouti de leur cette saison. Avec 12 points, ils comptent un point de moins que le voisin liégeois (les deux stades sont distants de 3 kilomètres à vol d’oiseau). Le classement a beau être anecdotique en début de saison, il ne faut pas sous-estimer la fierté que cela peut représenter pour ce club, atteint du syndrome du petit frère.

Photo : Scott Crabbé (CC BY NC ND)

Photo : Scott Crabbé (CC BY NC ND)

Alors que le grand frère liégeois regarde Seraing avec un regard qui fait rimer bienveillance et condescendance, le cadet sérésien n’attend qu’une chose : battre son aîné (d'autant plus qu'il s'est incliné face à lui il y a quelques semaines) pour que l'on cesse de lui rabâcher que tout ce qui est petit est mignon.

La rancœur vient surtout des fans les plus âgés, ceux qui suivaient déjà le club en 1996 lorsqu’il a été racheté et dissout par le Standard. Une disparition qui laisse toujours des traces 25 ans plus tard.

Le bon début de saison des joueurs de Seraing pousse les supporters à rêver à haute voix. Se stabiliser en première division reste la priorité à l’heure actuelle, mais le club espère aussi faire grandir sa fanbase dans les tribunes, secteur où l’écart avec le Standard semble le plus criant puisqu’au niveau sportif, les Rouches connaissent des moments difficiles.

C’est tout le dilemme de ces clubs en pleine phase de croissance qui doivent choisir entre se donner les moyens de leurs ambitions avec une structure plus solide ou garder ce côté familial, quitte à se voir parfois freiné au niveau sportif. Une question d’identité à laquelle sont attachés les supporters métallos. C’est précisément pour ce caractère familial que les fidèles restent attachés au Pairay et à son charme.

Si la nouvelle tribune, qui accueille les plus fervents partisans, baisse un peu la moyenne d’âge, le public sérésien reste malgré tout vieillissant. La tribune Boverie est ainsi le point de ralliement des supporters de la première heure. Des habitués qui viennent du coin et qui se retrouvent plus dans l’équipe du quartier que dans le grand Standard qui attire beaucoup plus de monde.

Cette rivalité envers le Standard est moins présente à Eupen. Dans les Cantons de l’Est, on reconnaît sans détour sa modestie. Le Standard est le grand club de la région et c’est très bien comme cela. D’ailleurs, dans les travées du Kehrweg, le stade eupenois, certains n’hésitent pas à dire qu’ils sont supporters des Rouches, mais qu’Eupen était un meilleur compromis au niveau de la distance.

A l’image du Cercle de Bruges ou de Seraing, le public est avant tout local, mais sans doute un rien moins chauvin qu’à Seraing. Là où ces deux équipes vivent notamment de leur rivalité avec l’autre équipe du coin, Eupen vit avant tout du plaisir que lui procure sa propre équipe et de se retrouver autochtones toutes les deux semaines au Kehrwheg. Tout cela donne une ambiance bon enfant avec des supporters qui veulent surtout passer un bon moment au stade.

Ces dernières semaines, le nombre de personnes présentes, un des seuls bémols, est même reparti à la hausse. Il faut dire que les résultats sont bien au-dessus des attentes et surprennent tout le monde. L’optimisme n’était pourtant pas de mise en début de saison lorsqu’Aspire, un groupe qatari qui investissait dans le club, a décidé de se retirer en partie. Cela a permis de revenir à un ancrage plus local avec un entraîneur allemand, des joueurs qui sont restés avec plus d’esprit de groupe.

Résultat, l’équipe a entamé la saison avec cinq victoires sur les neuf premiers matches, en plus d’avoir forcé le Club de Bruges au partage. Le contraste avec la saison passée, où la douzième place finale a sonné comme une petite déception, est dur à expliquer, tant l’effectif est similaire. Un peu à l’image de la rencontre du soir contre Genk : à cinq minutes de la fin, Eupen était mené 1-2 à dix contre onze suite à l’expulsion du capitaine Jordi Amat, avant d’aller arracher la victoire grâce à une fin de match de folie. Là non plus, les bookmakers ne l’avaient pas vu venir.

C’est sans doute un des fils rouges, ou blancs, ou rouges et noirs du weekend : ne jugez pas tout de suite les clubs aux stades les plus modestes, les équipes qui s’y déplacent pourraient bien y être piégées. Loin de la frénésie des grands clubs où tout est remis en question à chaque mauvaise passe, ces petits poucets bénéficient du relatif anonymat dans lequel ils évoluent et du peu d’attentes pour surprendre leur monde en abordant chaque match comme une finale.

Ajoutez à cela le temps pourri d’un dimanche soir d’octobre et la fatigue des clubs qui ont joué en Coupe d’Europe en semaine, vous avez tous les ingrédients du déplacement traquenard. C’est aussi pour ça qu’on aime la Jupiler Pro League : pour ses matches illisibles, ses terrains détrempés, ses petits stades qui s’enflamment, les effluves de bière et de frites qui remontent jusque sur la pelouse.

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