Luthier : l'artiste des artistes
Regard sur un métier d'art et de passion
Les multiples tournants du couloir ne font qu'amplifier la curiosité qui m'habite déjà : comment naissent ces objets, eux qui sont tant utilisés autour du globe et qui sont exposés comme des trophées sur les murs de cette allée ?
Après quelques mètres, les machines à découper, les dizaines d'outils qui parent les murs ou encore l'odeur de la colle à bois ne me laissent aucun doute : il est 10h04, et je suis bien à l'atelier de J.Melis Lutherie.
Qu'est ce qu'un luthier ?
Dérivé du mot "luth" qui est un instrument à corde pincées, le luthier est l'artisan qui fabrique les instruments de musique à cordes tels que les guitares, les violons ou encore les altos.
Il peut également réparer ou restaurer ces outils.
Né il y'a des milliers d'années avec l'arrivée des premiers instruments à corde tel que l'arc musical, le métier de luthier n'a cessé d'évoluer au fil des siècles et de constamment inventer de nouvelles techniques de travail.
À la rencontre d'un facteur de guitare
Depuis février 2018, John Melis a crée et gère seul sa propre entreprise : J.Melis Lutherie.
Auto-entrepreneur à 23 ans
Ce jeune toulousain de 23 ans qui fabriquait des guitares dans la maison de ses parents au Faubourg Bonnefoy a, depuis avril 2019, investi un atelier qu'il partage avec deux de ses amis également créateurs d'instruments de musique.
Mais pour pouvoir créer et vendre ses guitares en tant qu'auto-entrepreneur, il a eu un parcours assez particulier que personne ne pourrait mieux raconter que lui-même :
Ainsi, et après avoir quitté l'école de lutherie de Bédarieux en 2016, John a travaillé dans une école maternelle pour pouvoir économiser de l'argent et créer son projet qui est aujourd'hui sur une bonne voie.
Une concurrence rude
S'il consacre énormément de son temps à la tâche pour pouvoir accumuler de l'expérience et s'affirmer dans le milieu, le désormais portésien doit faire face à un poids de taille : l'Occitanie est la région qui regroupe le plus de luthiers en France. En effet, sur les quelques 300 répertoriés dans l'hexagone, 50 exercent dans sa région.
"Quand t'es jeune c'est dur de s'imposer sur le marché, mais je joue de ça et ce n'est que le début de ma carrière"
Alors, pour pouvoir se différencier malgré son jeune âge et les préjugés inévitables sur un "manque d'expérience", John mise tout sur ses techniques de fabrication et sur la qualité de ses guitares acoustiques:
La naissance d'une guitare
Le bois comme meilleur ami
A la base de toute guitare il y'a une même matière première : le bois.
Dès les premières secondes de la conception de l'instrument, certains choix sont déjà à faire : quels bois choisir ? Faut-il acheter des grandes portions de bois brut ou commander du bois pré-débité (déjà détaillé à sa volonté) ?
Pour se différencier et surtout faire ce qui lui ressemble, John a des convictions bien précises.
Premièrement, il privilégie les bois de la région comme le noyer par exemple qui se trouve facilement dans le coin et qui n'est pas "tropical".
En effet, pour des questions de restrictions mais également éthiques (déforestation, conditions de travail à l'étranger ...) John utilise le moins souvent possible du bois exotique.
Si le choix du bois est très important car il va guider la fabrication en fonction de la résonance qu'il va donner (chaque bois n'a pas la même densité), le jeune luthier affirme une chose : "Il y'a eu beaucoup d'essais et de tests entre deux guitares de bois exotique et de bois locaux. Au final ? À l'aveugle, on n'entend pas la différence. Ok c'est plus joli visuellement, mais ça ne change rien au son, donc pourquoi ne pas privilégier des bois de la région ou du pays ?"
"Le bois c'est comme le vin, plus t'attend mieux c'est"
Le bois exotique il l'utilise partiellement pour certains manches afin d'avoir une différenciation de couleur sur le produit final, mais il s'en sert surtout pour les parties un peu fragiles de la guitare, à l'image de l'ébène qui est très solide.
Ensuite, alors que certains luthiers commandent le bois directement débité, John ne se pose même pas la question :
"Quand t'es luthier et que tu sais travailler le bois, tu fais énormément d'économies"
Bien au-delà de l'aspect finances, c'est sa philosophie même de la lutherie qui le pousse à ne pas opter pour des solutions de facilités : "pour moi, un luthier, ça fabrique. C'est pas plus compliqué que ça. Puis dans tous les cas, je préfère utiliser mes mains parce-que les machines ne pourraient pas aussi bien le faire ahah".
Alors, en combinant ses deux préceptes, voici ce dans quoi il doit imaginer sa création finale :
Pour obtenir sa guitare, il utilise de nombreuses machines qui sont regroupées dans une autre pièce de son atelier.
Après différents passages sur des machines aussi bruyantes que variées (coupeuse de gros bois, scie à ruban, dégauchisseuse raboteuse) J.commence à avoir les morceaux majeurs de sa création, mais tout est encore brut.
Voici ce à quoi ressemble le bois après quelques transformations et qui commence à se rapprocher de l'aspect final qu'aura la guitare.
Vous souvenez vous du gros morceau de bois que notre luthier reçoit après une commande ? Et bien oui, en réalité ce morceau en est bien un extrait et permet de visualiser à quel point le travail du bois est primordial dans ce métier.
Un travail de minutie
Evidemment, la création d'une guitare demande une grande précision et des finitions parfaites. Ce travail sur les petites zones commence avec la confection du manche.
Premièrement, on lui donne une inclinaison. Ensuite sa forme précise qu'on connait aux guitares puis il faut y insérer ce qu'on appelle un "truss road" qui est le système permettant de serrer et d'accorder sa guitare.
Ensuite vient le travail de décoration et l'ajout des différents éléments du manche : cordes, sillet ...
Voici les différentes étapes de création du manche.
Pour construire chacune de ses guitares John part toujours d'un plan. Réalisé par lui-même (en marron clair) ou pré-dessiné à l'image de la guitare manouche sur cette image (en blanc), ces traces lui permettent d'avoir des dimensions précises et de savoir au préalable quelles pièces il devra réaliser :
"Une guitare acoustique, c'est comme une maquette"
Toujours dans sa quête d'assemblage final, il doit maintenant s'attaquer à la caisse de résonance de la guitare et cette étape commence avec la conception de ses côtés que l'on appelle éclisses.
Pour donner sa forme à la pièce taillée comme ci-dessus, il doit au préalable faire prendre un "bain" au bois dont le temps d'immersion diffère en fonction de son origine. Ensuite, il utilise un fer à cintrer qui peut monter jusqu'à 300 degrés celsius pour former les courbes.
Une fois modelé, il faut une nuit entière de repos au bois qui sera compressé entre deux parties d'un moule pour être totalement figé.
Une fois les éclisses prêtes, il peut passer à la découpe et la réalisation du "fond" et de la "table" qui sont vulgairement la face et l'arrière de l'instrument.
Constituées de deux morceaux de bois collés ensemble afin de solidifier au mieux l'instrument, ces faces de la caisse de résonance cachent le plus gros secret d'une guitare : le barrage.
Le barrage, c'est une disposition particulière de morceaux de bois à l'intérieur même de la guitare qui va venir définir le son de l'instrument. Chaque pièce possède des "renforts" qui lui donnent une certaine solidité, mais tous le reste du barrage va permettre à affiner le son que l'on veut avoir : si l'on désire obtenir plus de basses par exemple.
Afin de se rendre totalement compte de l'importance de cette étape, voici deux vidéos où est jouée la même mélodie, avec exactement les même accords, mais sur deux guitares aux barrages différents.
Bluffant n'est-ce pas ? En réalité le choix du bois va seulement venir colorer le son, c'est bien le barrage qui permet d'obtenir un son différent d'une guitare à une autre.
Vous l'avez sûrement remarqué : les guitares de John ne possèdent pas le trou central si populaire et caractéristique qui s'appelle une rosace.
S'il ne met donc pas de rosaces sur ses créations, c'est parce-que l'apparition de cet élément oblige le luthier à faire des renforts pour la solidité de la guitare, et donc à rajouter du barrage supplémentaire au sein même de la caisse de résonance. Ces ajouts vont venir limiter la diffusion du son.
Alors pour obtenir une meilleure table d'harmonie, notre artisan déplace les ouvertures qui sont nécessaires pour libérer l'air produit par les vibrations et éviter la création de fissures et d'autres éventuels dommages.
Une autre particularité des guitares de J.Melis Lutherie, c'est l'ouverture sur le côté.
Ici rien à voir avec l'évacuation de vibrations : il s'agit en réalité d'un Sound Port, une initiative qui permet au musicien d'avoir un retour plus direct à son oreille. En cas de spectacle dans une salle bruyante ou ailleurs, le guitariste peut avoir un son bien plus présent que s'il se contentait des ouvertures classiques.
Une fois le fond et la table réalisés il faut les coller ensemble et venir les presser pendant 24h afin d'obtenir quelque chose de solide et figé. La presse de John résulte d'un peu d'imagination :
"Moi je fais avec ce que j'ai sous la main : des cales, de la corde ... c'est un peu du bricolage ! Ils existent de nombreuses techniques : ancestrales, espagnoles, etc."
Une fois collées, il faut teinter les pièces !
Pour cette étape de grande précision, le jeune toulousain se sert de petits tampons, un par teinte, et de peinture à l'eau.
C'est une étape longue lorsqu'il veut réaliser un dégradé par exemple, qui demande un savoir-faire assez important.
Une fois l'unique passage réalisé et la guitare sèche, il vient vernir sa création pendant de longues heures afin d'éviter toute dégradation de la couleur et du bois.
Enfin, il ne reste plus qu'à fixer le manche et apporter les dernières finitions pour enfin faire naître une guitare, les cordes sont commandées sur demande selon leur particularités (dureté, matière ...). La majorité de celles qu'il utilise sont en phosphore de bronze, mais le catalogue est très large et offre de grandes possibilités.
A l'heure où la lutherie semble accessible au moindre tuto sur internet, où certains se déclarent comme tel en commandant les pièces déjà taillée et teintée, John veut que chaque étape de sa création d'une guitare soit la plus proche du bois possible et n'a pas peur d'une "modernisation" qui nuirait à son métier:
"Pour moi un luthier ça fabrique. Et tant qu'il y aura des guitaristes, il y aura des artisans de qualité."
Et des guitaristes, il y'en a :
Pour vivre de sa jeune carrière, les guitares acoustiques de John commencent à 2300 euros. Pour 80 heures de travail minimum, il estime que c'est un prix abordable compte tenu de son savoir-faire et des originalités qu'il essaie d'apporter à ses pièces, chacune unique.