Agriculteur, coûte que coûte
En France, ils ne sont plus que 380 000 à exercer la profession. Sept jours sur sept, les journées des agriculteurs s'enchaînent sans véritable pause. Derrière ce chiffre, un quotidien exigeant dans lequel chaque geste pèse sur le rythme de vie et l’avenir.
ll est 6h15 quand son réveil sonne. Le jour n’est pas encore levé, mais Clément si. Un café, 100 mètres de marche, et le voilà sur son lieu de travail : la ferme familiale. C’est le même rituel chaque matin, du lundi au dimanche, excepté un week-end sur deux, précise-t-il. A 52 ans, il est agriculteur dans la région du Pays de Caux, en Seine-Maritime, région riche en polyculture mais qui accueille aussi de l’élevage. On compte près de 5 000 exploitations agricoles dans le département, contre 390 000 au total en métropole. Parmi elles, celle de Clément, associé avec ses deux neveux, Emilien, 33 ans et Germain, 26 ans.
De g. à dr. : Clément, Emilien, Vincent (le frère de Clément à la retraite) et Germain © Elisa Duval
De g. à dr. : Clément, Emilien, Vincent (le frère de Clément à la retraite) et Germain © Elisa Duval
100 vaches laitières, “pour une production d’un million de litres de lait par an”, 40 vaches allaitantes de race charolaise, un atelier de 200 veaux de boucherie : les trois éleveurs présentent avec fierté leur exploitation. Éleveurs, mais aussi polyculteurs. A cela s’ajoutent de nombreuses cultures : du blé “en dominance, à hauteur de 90 hectares”, précise Clément, de l’orge, des betteraves sucrières, du lin, culture très présente dans la région, la Normandie concentre 50 % du lin européen, et du maïs fourrage destiné à l’alimentation des bovins.
Héritée des arrière-grands-parents maternels, puis des grands-parents, avant d’être transmise aux parents de Clément et à ses deux frères, la ferme vit au rythme des générations. Elle fonctionne aujourd’hui en GAEC, un Groupement agricole d’exploitation en commun, dont l’objectif est de mutualiser exploitations et matériel agricole. Elle porte le nom de “Gaec du Pommier”.
La ferme est située à Criquetôt-sur-Longueville, en Seine-Maritime © Elisa Duval
La ferme est située à Criquetôt-sur-Longueville, en Seine-Maritime © Elisa Duval
Les animaux, “il faut s’en occuper tous les jours”
Même lorsqu’il fait mauvais temps, il y a toujours quelque chose à faire. Tous les jours, à 6h30, la salle de traite s’anime, la machine s’enclenche dans un bruit régulier. Première mission : la traite. Les vaches laitières sont traites matin et soir, par l’un des neveux de Clément ou l’un de leurs deux salariés. Les vaches entrent par 18, habituées à la routine et laissent leurs mamelles se faire traire à l’aide d’une machine pneumatique mimant l’action du petit en train de téter. Elles “produisent chacune environ 20 litres de lait chaque jour”. Neuf fermes sur dix en France utilisent ce système, la dernière bénéficie d’un robot de traite automatique. Après avoir nettoyé la salle de traite, il sort les vaches, afin qu’elles aillent brouter dans l’une des trois pâtures de la ferme.
Cindy, l’une des salariés de l’exploitation, en train de traire les vaches © Elisa Duval
Cindy, l’une des salariés de l’exploitation, en train de traire les vaches © Elisa Duval
Les vaches attendent leur tour à la salle de traite © Elisa Duval
Les vaches attendent leur tour à la salle de traite © Elisa Duval
Pendant ce temps, l’un d’entre eux nourrit les veaux gras, qui se pressent pour boire le lait, “qui doit être bien chaud”, précise Clément, puis manger de l’aliment composé notamment de maïs, dont “la quantité varie en fonction de l’âge”. Cette tâche est effectuée deux fois par jour, parfois trois lorsqu’ils sont très jeunes et aidés à boire à l’aide d’une tétine par les éleveurs. Arrivés à seulement quelques semaines, les veaux de boucherie partent vers l'abattoir après six mois passés dans la ferme. Avec plus d’un million de bêtes élevées et abattues chaque année, la France est le second producteur européen de viande de veau et les Français en sont les premiers consommateurs au monde.
200 veaux de boucherie sont élevés dans la ferme en même temps © Elisa Duval
200 veaux de boucherie sont élevés dans la ferme en même temps © Elisa Duval
Tous les deux jours, le camion du laitier entre dans la cour pour collecter le lait accumulé dans le tank réfrigéré. Il est ensuite acheminé vers une coopérative laitière, puis distribué vers des usines pour la fabrication de yaourt ou de fromage. “Il est très important de manger local”, insiste Clément. Le Gaec du Pommier vend son lait à 48 centimes le litre, à la coopérative laitière Sodiaal, tandis que dans la grande distribution, le litre était vendu à un peu plus de 1,05 euro en 2025. “La moitié des revenus proviennent de la vente de lait”, précise-t-il. Quant aux vaches, elles partent à l'abattoir lorsque “elles ne donnent plus de lait”, explique-t-il, pour être transformées en viande, vendue dans des boucheries de la région. Une vache “donne en moyenne trois veaux”, ce qui dure environ cinq ou six ans, car elle “ne met bas qu’à partir de deux ans” et sa gestation est équivalente à celle de la femme, neuf mois.
Le lait récupéré lors de la traite est stocké dans un tank © Elisa Duval
Le lait récupéré lors de la traite est stocké dans un tank © Elisa Duval
Le lait est ensuite collecté par un laitier, trois à quatre fois par semaine © Elisa Duval
Le lait est ensuite collecté par un laitier, trois à quatre fois par semaine © Elisa Duval
Planifier pour ne jamais s’arrêter
Une inséminatrice passe à la ferme plusieurs fois par semaine, ils ont recours à l’insémination artificielle, comme chez bon nombre de leurs collègues, puisqu’en 2023, 6 400 000 inséminations sur femelles laitières ont été réalisées dans plus de 50 000 élevages différents, selon Alliance Elevage. L’inséminatrice insère directement dans l’utérus de la vache une dose de semence de taureau prélevée sur des animaux sélectionnés en amont pour leurs qualités génétiques. Elle la conserve dans des paillettes, des petits tubes d’environ 25 ou 50 millilitres, congelées et gardées dans des cuves d’azote liquide à - 190°C. “La vache n’est pas forcément féconde du premier coup”, explique l’inséminatrice, attentive aux réactions des animaux. En sortant la paillette de la cuve, elle la glisse au chaud dans son dos pour lui faire atteindre les 37 °C du corps bovin.
Plusieurs races de vaches cohabitent dans cette ferme, ici des charolaises © Elisa Duval
Plusieurs races de vaches cohabitent dans cette ferme, ici des charolaises © Elisa Duval
S’ils utilisent cette méthode, plutôt qu’un taureau de manière naturelle, c’est pour “améliorer la génétique du troupeau”, déclare Clément, la paillette étant choisie précisément pour chaque vache. “Les vêlages sont planifiés afin d’avoir des vêlages et donc des vaches tout l’année, pour répondre à l’objectif de production de lait, qui est d’un million de litres par an”, rappelle-t-il, continuant : “pour être bien, il faut traire en permanence 100 vaches”.
Tout au long de la journée, ils veillent au confort et à la santé des animaux : par exemple, ils rabotent, c’est-à-dire rassemblent la nourriture des vaches, composée de maïs, plusieurs fois par jour. Un rythme soutenu et un travail physique animent les journées des trois associés. Plusieurs fois par semaine, ils rendent visite à leurs génisses, les femelles qui n’ont pas encore eu de veau donc ne sont pas traites, s’assurent qu’elles sont toutes présentes et en bonne santé, qu’elles disposent de suffisamment d’eau, etc. Puis, il y a les imprévus : un vêlage qui se déroule mal, une bête qui boîte, une intervention urgente du vétérinaire,... Exemple anodin, dès qu’un veau naît, ils leur bouclent les oreilles à l’aide d’une pince. Chaque petit a des boucles oranges aux oreilles, avec une puce électronique dans l’oreille gauche. “C’est comme une carte d’identité”, s’amuse Clément.
Chaque veau est identifiable grâce au numéro sur ses boucles d’oreilles © Elisa Duval
Chaque veau est identifiable grâce au numéro sur ses boucles d’oreilles © Elisa Duval
La vache vient juste de vêler, son petit ne s’est pas encore mis debout et est encore mouillé © Elisa Duval
La vache vient juste de vêler, son petit ne s’est pas encore mis debout et est encore mouillé © Elisa Duval
Au rythme des saisons
“L’été on a beaucoup plus de boulot, surtout en plaine, on est un peu dans la période creuse jusqu’à avril”, admet Clément. Cependant, si l'hiver est plus calme en ce qui concerne les champs, le printemps n’épargne pas les polyculteurs, avec la fertilisation et le semis, qui consiste à semer les céréales ou les betteraves. “La période la plus intense est évidemment l’été”, marqué par la récolte des cultures. Une fois celle-ci terminée, ils profitent de l’automne pour labourer et préparer les sols. Ces tâches et surtout les périodes peuvent varier, puisqu’elles sont très dépendantes de la météo. “Travailler en lien avec la nature et à l’extérieur”, c’est ce qu’aime faire Clément, qui ne se verrait “pas travailler enfermé dans un bureau”. Il se dit fier de “permettre de nourrir la population”.
Un champ de colza en hiver, semé à l’automne © Elisa Duval
Un champ de colza en hiver, semé à l’automne © Elisa Duval
Être agriculteur ne se limite pas aux animaux et aux cultures. En tant que patron, “il y a toujours quelque chose à faire”. Entre les factures, les dossiers administratifs, l’entretien du matériel, les éventuelles réparations, les journées sont bien remplies. Il gère également les commandes, car il faut planifier la quantité de nourriture pour les animaux, les produits vétérinaires,...
Clément veille à tout noter pour que personne ne fasse d’erreur © Elisa Duval
Clément veille à tout noter pour que personne ne fasse d’erreur © Elisa Duval
La partie administrative lui demande beaucoup de temps © Elisa Duval
La partie administrative lui demande beaucoup de temps © Elisa Duval
Au-delà d’être une profession fatigante et souvent exercée par passion, c’est un métier dans lequel l’entraide est vitale. Clément et ses neveux s’associent avec d’autres membres de leur famille ou amis agriculteurs, pour échanger du matériel agricole ainsi que se prêter main-forte, notamment au moment de la moisson ou la récolte du maïs ensilage, chaque automne. Et même après l’installation, des conseils ne sont pas de refus. Germain, installé depuis trois ans, participe environ une dizaine de fois dans l’année à des rencontres entre agriculteurs. Dès février, a lieu le premier “tour de plaine” : une technicienne agricole réunit une quinzaine de polyculteurs pour parcourir des parcelles de blé, de lin, de colza, d’orge, etc. Ils marchent dans les rangs, se penchent sur les tiges, soulèvent la terre, pour “échanger et comparer sur l’état des cultures”, témoigne Germain.
Les agriculteurs se prêtent régulièrement leur matériel © Elisa Duval
Les agriculteurs se prêtent régulièrement leur matériel © Elisa Duval
La technicienne agricole analyse un champ d’orge, devant les agriculteurs attentifs aux conseils © Elisa Duval
La technicienne agricole analyse un champ d’orge, devant les agriculteurs attentifs aux conseils © Elisa Duval
Une profession sous pression
Lorsque Clément évoque les difficultés du métier, il cite les horaires, très intenses avec des semaines de plus de 50h et l’aspect financier, déplorant “le manque de visibilité sur plusieurs années”. Les revenus dépendent des rendements, eux-mêmes liés à des facteurs qu’ils ne maîtrisent pas, tels que la météo.
Et puis il y a les grands dossiers qui pèsent sur la profession. A commencer par le Mercosur, accord de libre-échange commercial entre l’Europe et cinq pays d’Amérique du Sud approuvé le 9 janvier dernier par l'Union européenne, malgré l’opposition de la France. Clément le juge “totalement néfaste pour l’agriculture française” et ajoute “il s’agit d’importer des produits forcément beaucoup moins chers que chez nous, mais avec des contraintes totalement différentes, avec de la viande antibiotique, OGM et pas du tout les mêmes réglementations que l’on nous demande”. Il craint que cela pousse “des producteurs à arrêter parce qu’ils ne seront plus compétitifs”.
A quelques jours du salon de l’agriculture 2026, qui ouvre ses portes du 21 février au 1er mars prochain, Clément juge la décision du gouvernement et des vétérinaires d’interdire la présence de vaches au parc des expositions “responsable, car cela permet d’éviter d’engendrer des problèmes sanitaires”, “lorsque les animaux sont touchés par des maladies, c’est compliqué”. A propos de la dermatose nodulaire bovine, maladie qui a entraîné cette décision, il n’a pas éprouvé d’inquiétude : aucun cas a été détecté en Normandie, elle s’est contenue au Sud-Ouest. 117 foyers ont tout de même été détectés en France entre juin 2025 et janvier 2026. Des contrôles ont été effectués dans le département en décembre 2025 pour prévenir toute propagation. Il s’estime alors “chanceux” de ne jamais avoir eu aucune maladie sur ses bêtes.
Clément pousse les vaches à se rendre vers la salle de traite © Elisa Duval
Clément pousse les vaches à se rendre vers la salle de traite © Elisa Duval
“Je ne me voyais pas changer de métier” : s’adapter pour continuer
Au-delà des difficultés professionnelles, une épreuve personnelle s’est ajoutée. En 2020, il a perdu son bras droit à la suite d’un accident avec un round-baller, un engin agricole. Malgré cela, il n’a jamais envisagé de changer de métier, il a fait le choix de “s’adapter et d’investir dans des aménagements”, avec le soutien de ses associés.
Quant à l’avenir du métier, Clément est lucide. “Il va être de plus en plus difficile, avec de moins en moins d’agriculteurs, on est passé de 500 000 agriculteurs à 380 000 en 15 ans en France. Donc dans dix ans, pourquoi pas 250 000?” interroge-t-il. En Seine-Maritime, on comptait plus de 22 500 exploitations agricoles il y a 50 ans. Elles ne sont plus que 5 000 actuellement. Et cela ne devrait pas s’améliorer, l’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), prévoit 275 000 exploitations en France à l’horizon 2035, contre 390 000 aujourd’hui. Un chiffre qui se corrèle avec l’échelle nationale, où 43 % des chefs d’exploitations sont âgés d’au moins 55 ans, selon la chambre d’agriculture française. “Il y a des régions qui seront vraiment désertifiées, au profit d’autres”, s’inquiète Clément.
Malgré ces inquiétudes, l’agriculture reste sa passion, les animaux et les terres ont besoin de lui. Alors, le lendemain, le réveil de Clément sonnera à nouveau à l’aube, et la journée recommencera pour faire perdurer son quotidien exigeant, hérité des générations passées.