Les combats du squat anarchiste Ano Kato
Fondé en 1996, l'espace culturel au cœur du quartier Patissia reprend ses activités après avoir été évacué par la police fin 2023. Reportage.
« Tu veux tout le sac de légumes ? Vas-y, prends ! », lance Maria depuis le stand installé devant le squat d’Ano Kato. Tous les lundis, c’est distribution alimentaire et repas partagés.
Les habitant⸱es défilent, se servent, discutent… Retraité⸱es, mères célibataires, adolescent⸱es semblent comme à la maison. Depuis le début de l'année, le squat historique d'Athènes renouvelle ses activités culturelles et caritatives après sa fermeture forcée par la police entre août et décembre 2023. Dans une ancienne maison bourgeoise, aujourd'hui fortifiée, au cœur d'un écrin de verdure, les visiteur⸱rices défilent.
Une jeune membre du squat, appelée Maria, nous reçoit à bras ouvert, entourée de chats et d'enfants. L'ambiance est détendue, l'atmosphère chaleureuse, conviviale. Elle nous propose de nous assoir et de partager le repas. Malgré la menace permanente qui plane sur une possible évacuation, la communauté formée par une trentaine de membres préfère rester discrète par peur d'une répression policière.
La vie culturelle du squat n'a pas cessé pour autant. En dehors des distributions alimentaires et des repas partagés le lundi, des projections de films militants - comme sur la guerre à Gaza -, ou des débats, sont organisés tout au long de la semaine au squat d’Ano Kato. Les soutiens du squat utilisent les réseaux sociaux pour communiquer sur la tenue des prochains événements. Tous les lundis et vendredis soirs, la vingtaine de membres se retrouve pour une assemblée.
Des repas pour lutter contre la misère
Dans chaque sac distribué ce lundi 20 mai, quatre portions de plats du jour préparés par une cuisine collective à Exárcheia, accompagnées de beaucoup de pain et de fruits… Un homme âgé amène quelques provisions et repart avec un grand sac rempli de nourriture. « Je viens aussi bien pour manger que pour discuter avec les autres », témoigne-t-il. Ces distributions alimentaires servent en effet de rares moments de socialisation pour la plupart des Athéniens et Athéniennes en situation précaire qui s’y rendent. « C’est important pour nous, on essaie de s’ouvrir, afin d’aider les gens qui n’ont pas beaucoup de chance dans la vie », témoigne une membre active du squat, qui a voulu rester anonyme.
Évacuation violente
Ces moments de partage leur ont été volés en août 2023, quand des policiers ont évacué de force le squat anarchiste pendant plusieurs mois. « On s’installait devant l’entrée, dans la rue, pour manger. J’invitais les policiers à venir nous rejoindre, mais ils disaient toujours qu’ils n’avaient pas faim », se remémore une vieille habituée, sourire aux lèvres. Environ 400 personnes, selon une autre membre du squat, ont cependant réussi à resquatter le lieu le 9 décembre 2023. « On l’a repris avec nos corps, par la force. Certains ont même été blessés », se rappelle Maria. Cette date est devenue un symbole fort pour le squat d’Ano Kato, elle a même été fièrement taguée sur l’une des deux bâtisses que comporte le squat.
Pendant dix jours, des militant·es anarchistes sont resté·es vivre dans le squat pour le protéger et éviter qu’il ne soit repris par la police. Aujourd’hui, quelques vestiges de l’affrontement sont encore visibles sur place. En témoigne ce qui ressemble à de nombreux moyens de défense. Plusieurs outils et extincteurs ornent un cabanon, placé dans un coin du jardin.
Tout autour du squat, au-dessus des murs qui montent à une hauteur d’1m80, des grillages, - voire des barbelés par endroit -, ont été installés. Au pied de certains murs, des caddies ont été remplis de parpaings et de bouteilles de bière vides.
La défense du squat est un sujet tabou pour ces anarchistes qui ne veulent pas faire de vague et montrer un visage pacifique aux habitant·es du quartier. « Nous ne sommes pas du côté du développement national et des appels à la guerre. Nous n’avons pas les mêmes intérêts que le gouvernement et les patrons [...] Ce qui compte, c’est l’endroit où nous nous trouvons et ce que nous faisons pour survivre. On organise dans nos quartiers et on construit des réseaux de solidarité », indique un tract.
Ici, on ne compte pas. Tout est commun, partagé. On invite tout le monde à sa table.
« C’est un choix politique que tout soit ouvert à tout le monde », affirme Maria. « Contre la faim et la nourriture, nous sommes tous égaux. La guerre contre la pauvreté, la ségrégation et la solitude est notre motivation », est-il inscrit sur un tract, placardé devant le squat.
Au menu, tout est végétarien. Ce lundi 20 mai, c’est spaghetti et bolognaise végétarienne. La quinzaine de convives s’installe à table, dehors, sous la véranda du jardin, au milieu de quatre chatons maigrichons. Des tables et chaises de bureau, de bois, ou de jardin, constituent le maigre mobilier de la véranda ; elles sont issues d'un effort de récupération des membres d'Ano Kato. Un peu plus loin, des bancs ont été confectionnés à l’aide de caisses de bière et de planches de bois.
Tous les murs du squat sont agrémentés de graffitis, d'affiches ou d'autocollants anarchistes. Les tags évoquent un soutien à la Palestine : “Free Palestine” ; “Free Gaza”. Des slogans anti-police ont aussi été dessinés grâce à des bombes de peinture, comme le bien connu “ACAB” pour : All Cops Are Bastards ("tous les policiers sont des salauds"). Une bande dessinée, peinte sur le mur, évoque la guerre des classes et quatre étapes pour parvenir à détruire le capitalisme. La BD est entourée de symboles anarchistes et de citations de Raoul Vaneigem, un écrivain et philosophe belge, membre de l’Internationale situationniste de Guy Debord.
À l'intérieur : une bibliothèque bien fournie de livres militants - rédigés en grec - ; un grand salon composé de plusieurs canapés et fauteuils ; ainsi qu’un grand bureau sur lequel trône des livres et de nombreux tracts. Non loin de là, une photo grand format de Che Guevara est fièrement exposée. Dans la cuisine située à deux pas, plusieurs membres s’activent pour les derniers préparatifs du repas.
Des habitant·es méfiant·es
Les membres du squat refusent toute photographie ou enregistrement. « C’est dans notre idéologie depuis des années de ne pas travailler avec des journalistes. On est contre toute médiatisation. D’ailleurs, comment vous nous avez trouvé ? », s’interrogent les membres.
Les habitant·es du quartier se montrent aussi méfiant·es. « Ils ne viennent pas ici car ils pensent que nous sommes des anarchistes extrémistes », raconte l’une des vieilles habituées du squat. La plupart des membres et des habitué·es résident ainsi dans d’autres quartiers d’Athènes.
« On continuera à lutter contre la misère malgré les offensives policières et gouvernementales », affirme, optimiste, un membre du squat.
