Des dieux
plein les murs

L’Antiquité grecque s’impose sur les murs d’Athènes. Les ruines contemporaines, stigmates de la crise de 2008, accueillent les vestiges de l’histoire ancienne. The Krah, précurseur du mouvement, partage désormais ces mythes avec d'autres artistes.

À Neos Kosmos, les murs immaculés ne manquent pas. Pourtant, une Méduse ceinturée de serpents attirent l'œil. Un nom figure juste au-dessus : The Krah. Cheveux longs, lunettes de soleil et tee-shirt My Hero Academia, l’artiste athénien ouvre lentement la porte de sa galerie. Toute la panoplie du graffeur est de sortie. Ne manque que la bombe. Une fois à l’intérieur, son style s’exprime. Les murs sont blancs, mais les œuvres débordent de couleurs. Titans, Minotaure ou encore sirènes, la mythologie l’inspire.

Pendant que ses concitoyen⋅nes s’inquiètent de leur avenir, The Krah ressuscite l'Antiquité grecque sur les ruines de la crise. “Quand j’ai commencé, personne n’en avait fait sa marque de fabrique”. Aujourd’hui, des dizaines et des dizaines d'œuvres dans la capitale s’en réfèrent. Mais tous ces artistes n’ont pas les mêmes motivations.

Sauver l'Antiquité

The Krah est un féru d’histoire. Il emménage à Londres à la fin des années 1990 et tombe amoureux du street art dans les rues de la capitale. En parallèle, il écume tous les musées un par un. Dès son retour à Athènes, même routine. Le graffeur s’essaie à de multiples styles durant plus de vingt ans avant de mettre à profit son amour pour les anciennes civilisations.

Seul problème, l'Antiquité grecque est déjà prise. Les néo-nazi⋅es du parti Aube dorée s’en servent à des fins d’identité culturelle. Leur objectif : justifier leur supériorité sur les autres nations. Un récit qui découle d’une rhétorique déjà présente chez leurs idoles allemandes. Hitler était un fervent défenseur de l’annexion de l’Antiquité afin de s’approprier un héritage digne de ce nom. Son pays était en proie à un réel déficit de gloire nationale.

Le Sphinx est sa figure mythologique favorite ©The Krah

Le Sphinx est sa figure mythologique favorite ©The Krah

Le Sphinx à tête d'alien, premier graff mythologique de l'artiste (2018) ©The Krah

Le Sphinx à tête d'alien, premier graff mythologique de l'artiste (2018) ©The Krah

Après quelques hésitations, The Krah se décide à combattre ces idées extrémistes, et même à les vaincre. Il se rend à la rue Ermou, dans le quartier de Monastiraki. Ici, pas de toile mais bien un bâtiment abandonné, vestige de la crise de 2008 dont la dixième bougie vient d’être soufflée. Sa première œuvre en référence à la mythologie, le Sphinx à tête d’alien, fait sensation et personne ne l’associe aux néo-nazi⋅es. “Je me souviens, des jeunes passaient et trouvaient ça formidable, les personnes âgées aussi, et même les touristes !”. L’influence d’Aube dorée sur l’Antiquité grecque s'efface peu à peu. C’est une victoire.

À ce moment, il est fier d’avoir trouvé une “niche”, quelque chose d’assez puissant que tout le monde comprend afin de faire passer ses messages. Depuis, l’artiste a réalisé une vingtaine d'œuvres similaires dans Athènes.

Quand les murs se réveillent

Des graffs similaires fleurissent dans les rues de la capitale. “Dans l’optique de transformer le paysage urbain, les artistes usent de nombreuses références iconographiques qui renvoient à l’histoire grecque” remarque le sociologue Dimitri Tziovas dans son ouvrage Greece in Crisis: The Cultural Politics of Austerity, publié en 2017.

La chercheuse Myrto Tsilimpounidi constate d’ailleurs que les récentes œuvres de street art ne sont qu’un palimpseste “d’écritures sur les colonnes antiques [...] et de citations d’anciens philosophes sur les bâtiments datant du Ve siècle avant J.C”. Les murs d’Athènes deviennent donc des mises en abyme et retrouvent leurs anciens usages.

Au hasard d’une rue, non loin de la place Monastiraki, un amas de pots de peinture attire l'œil de quelques touristes. L’Acropole se dessine lentement sur le portail d’un immeuble. Friday Kirungi le peint depuis hier et aura fini demain, dans la matinée. À la différence des œuvres de The Krah, la sienne est une commande des propriétaires. “Je suis un artiste. Je ne peux pas dire 'Je ne sais pas faire ça'.” Une simple photo du Parthénon lui suffit pour s’approprier l’édifice. Les commanditaires avaient envie d’un bâtiment athénien. “Quoi de mieux que le plus mythique de tous ?”

Friday Kirungi est tanzanien de naissance. Il vit à Athènes depuis presque trente ans et s’est assimilé à la culture grecque. Ce qui n’est pas une difficulté à ses yeux : “tout le monde connaît un minimum l’histoire de ce pays”. Ses pinceaux s’adaptent à chaque commande, mais il n'est pas à sa première œuvre en lien avec l’Antiquité. Avant cela : Icare, Méduse ou encore le Dédale du Minotaure. C’est une iconographie récurrente, facile d’accès et connue d’un bien grand nombre. Certain·es de ses confrères et consœurs se font aussi rémunérer à moderniser l’Antiquité grecque.

Par exemple, Ino est un des graffeur·euses grec·ques les plus réputé·es à l’international. Ses œuvres s’esquissent sur de larges façades et sont aujourd’hui disséminées à travers le monde. De la Russie au Brésil en passant par l’Islande. Sa plus connue à Athènes, Caryatids Crying, est une référence aux statues de l’Acropole.

Certaines œuvres de Same84 sont aussi des commandes. Né en 1984, l’artiste athénien a participé à l’Athens World Book Capital 2018. En lien avec l’Urban Act et la municipalité de la capitale, il réalise un gigantesque graff d’une jeune fille tenant dans ses mains un livre de l'histoire d’Athènes, avec sa déesse éponyme en couverture.

“Le street est hanté par la présence de l’Antiquité, faisant écho à une observation faite par l’anthropologue Daniel Knight, qui affirme qu’en l'absence d’un futur tangible, la société grecque retourne à ses figures historiques afin de donner un sens à leur présent instable.”

Dimitri Tziovas

La Grèce retrouve son histoire au travers du street art. Mais bien que The Krah mette en avant son amour pour sa civilisation ou bien son combat contre l’extrême droite, cette résurgence du passé révèle une problématique bien plus large. Le sociologue Dimitri Tziovas l’affirme : “Le street est hanté par la présence de l’Antiquité, faisant écho à une observation faite par l’anthropologue Daniel Knight, qui affirme qu’en l'absence d’un futur tangible, la société grecque retourne à ses figures historiques afin de donner un sens à leur présent instable.”

La majorité de ces œuvres répondent donc à un besoin, conscient ou inconscient, de retourner aux sources de leur civilisation. Que ce soit des commandes ou non, les graffs de The Krah, Achilles ou encore Antonis Hambas questionnent l’avenir des Grec·ques.

Les vestiges de l'histoire

Aujourd’hui, “la plupart des artistes peuvent travailler en plein jour” car “les poursuites sont rares”, indique Dimitri Tziovas. The Krah s’en amuse : “les gens pensent que je fais ça légalement”. S’il possède une galerie depuis bientôt trois ans, jamais il n’abandonnera la rue. C’est son aire de jeu favorite. “On est plus libre, on a une contrainte de temps et d’espace, il y a une certaine adrénaline.”

Avant de pouvoir graffer, il lui faut choisir un endroit adéquat. Ses critères sont simples : “des lieux centraux, avec beaucoup de passages et à l’abandon”. Deux raisons à cela : il n’embête aucun propriétaire mais surtout, ces bâtiments portent une histoire. Celle de ruines urbaines, conséquences de la crise économique. Une dialectique s’installe donc entre les graffs faisant référence à l’Antiquité grecque et leur support. Ces artistes racontent l’histoire antique sur des ruines contemporaines.

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