Liège, un centre d’accueil remplace la clinique Saint-Joseph

L'hôpital qui se fout de la charité


Contrairement à ce qu’indique le sigle “Urgences” sur la façade , la clinique Saint-Joseph n’est pas, ou du moins plus, un hôpital. Depuis mars 2020, les jeunes Liégeois trop alcoolisés et les petits bobos du quotidien sont en effet amenés au nouveau complexe hospitalier du Mont Légia parce que ce site, racheté par Bluestone, sera transformé en 240 logements d’ici quelques années. Pour l'heure, une centaine de réfugiés a investi les lieux sous la coupe de la société privée G4S. Non sans heurts.

Cette journée est une reconstitution basée sur différents témoignages. 
Tous les prénoms ont été changés.

La rue de Hesbaye est silencieuse à 5H du matin. Logiquement, c’est à cette heure-ci qu’au numéro 75, la nouvelle structure d’accueil pour réfugiés ouvre ses portes. Dans la pratique, rien ne bouge dans la parallèle de la rue Sainte-Marguerite. D’ici quelques heures, elle sera le témoin muet de milles et unes aventures du quotidien, de cycles qui se répètent et d’autres qui se brisent. Elle verra le ballet d'individus traverser la rue vers la librairie, revenir du supermarché, flâner sur un banc.

Le soir, par contre, des grondements et une sirène d’ambulance heurteront la routine. Le véhicule emmènera Amir, dont la jambe se remettra vite, les rêves un peu moins. Le centre d'accueil est aussi, surtout, le centre de tensions accumulées, nourries par une multitude de frustrations journalières.

8H pétante, les premiers volets de l'ancienne clinique se lèvent. Une douzaine de personnes passent à travers les barrières bardées de blocs de béton. Ce sont les membres du personnel du centre, éducateurs pour la plupart. 

En sens inverse, Yanis, un Afghan d’une trentaine d'années, quitte le centre, direction la capitale où il a rendez-vous avec son avocate et le Conseil du Contentieux des Étrangers. Sa procédure de protection internationale a commencé il y a quelques semaines et ne se bouclera pas avant un certain temps, les 30 jours initiaux s’étant transformés depuis fin 2016 en un nombre flou de mois. En cause : le souhait fédéral de faire des économies en réduisant le nombre d’employés du Commissariat général aux réfugiés et aux apatrides (CGRA). Sauf que cela a engendré un allongement des procédures, donc un ralentissement des libérations de places d'accueil. Ce qui, couplé à la suppression des 7 186 places sur 23 815, aboutit à la nécessité d’ouvrir de nouveaux centres, de plus en plus souvent gérés par le secteur privé, à l’instar de celui-ci. 

Le COVID n’a pas amélioré la situation. “Pour vous donner une idée, en 2020, on est passé de 2 739 demandes d’asile en janvier à 236 en avril pour arriver à 1 961 en septembre. Une augmentation a donc bien eu lieu depuis avril, voire mai”, indique Sammy Mahdi, Secrétaire d’État à l’Asile et la migration.

Mais tout ça, Yanis s’en fout un peu. Il vient de se lever et il ne pense qu'au règlement de Dublin, une loi européenne qui détermine quel pays est responsable de sa demande d’asile, et à son enregistrement en Italie qui met à mal ses chances de rester sur le sol belge. Il joue avec le chapelet dans sa poche en priant pour que la Belgique veuille bien de lui. Car Dieu sait à quel point il l’aime, la Belgique, “c’est le meilleur pays du monde” même.

Au deuxième étage du bâtiment central, Amir s’éveille en fin de matinée. Il se hâte d’enfiler un pull et un jean pour filer à son rendez-vous de 11H chez le médecin, un étage plus bas. Amir prend du Lyrica. Ce médicament est utilisé dans le traitement des troubles anxieux généralisés, et lui laisse la bouche pâteuse et l’esprit embrumé le matin, mais il calme l’angoisse qui habite son ventre. Les longs couloirs que longe le jeune Tunisien trahissent le passé du bâtiment. Les murs oranges et le faux-plafond datent de l’époque clinique, les numéros des chambres aussi. Ont été rajoutés des panneaux interdisant la consommation d’alcool et de stupéfiants, ainsi que des flèches d’information. L’ancien sanatorium a tout de même subi un grand rafraichissement avant de devenir un centre d’accueil : les infrastructures sont flambant neuves, le chrome des douches luit dans la pénombre et les machines à lessiver étincellent. Tous les centres Fedasil gérés par des sous-traitants sont contrôlés avant et pendant l’accueil des demandeurs d’asile comme l’explique Benoît Mansy, porte-parole de Fedasil :

Avec les sociétés privées, on a instauré un garde-fou avec un cahier des charges à respecter. Celui-ci nous permet de garantir que la qualité proposée par l'opérateur soit conforme à nos attentes. Il décrit avec des centaines de critères les conditions nécessaires pour que l'accueil des demandeurs d’asile soit validé." Au niveau des critères, Benoit Mansy cite entre autres un certain nombre de m² par chambre, un nombre minimal de personnel, le nombre de sanitaires par rapport au nombre d’occupants…

Pourtant, comme le souligne l'article du collectif liégeois “Migrations libres” attaquant le centre de Jalhay pour ses manquements, le cahier des charges n’a aucune valeur juridique et n’est dès lors pas contraignant pour les sous-traitants. Outre son absence de coercition, la caractéristique principale de ce fameux cahier des charges est son invisibilité, ni le grand public, ni les associations et encore moins les journalistes ne peuvent le consulter.

Lorsque c’est son tour, le médecin donne à Amir ses pilules journalières, et c’est tout. Il a plus de chance que son ami Rayan, qui s’est un jour vu refuser la moitié de sa dose quotidienne sans explications. Quand on est seul à gérer plus d’une centaine de patients potentiels, on n’a pas le temps de gérer les états d’âme de tout un chacun, fût-t-il sous traitement psychologique, fût-t-il, à l’instar d’Amir ou de Rayan, parsemé de scarifications plus ou moins récentes. Pour sa décharge, un suivi psychologique serait plus adapté qu’une consultation généraliste. Certes, il n’y a pas de psychologue dans le centre, mais il ne tient qu’aux résidents de demander un rendez-vous à un expert externe. Pour ceux qui savent que c’est possible du moins.

De retour vers sa chambre, Amir croise le chemin de Ousmane et Sekou qui s’en vont faire leurs courses. Ici, contrairement à ce qui est prévu dans le cahier des charges de Fedasil, pas de repas proposé par la maison. Une enveloppe de 40 euros est octroyée par tête et par semaine, dans laquelle sont compris les 7,8€ d’argent de poche alloués par Fedasil. Si on enlève, au choix, un paquet de cigarettes, une carte Lycamobile ou des protections périodiques, il reste donc très précisément 4,6€ par jour au réfugié. Soit le prix d’un sandwich chez Panos.

En route vers le Lidl pour le repas de midi, Ousmane réfléchit à ce qu’il achèterait s’il trouvait par hasard un billet par terre. La réponse fuse : « de la viande ». Sekou, lui, préfère ne même pas imaginer, il trouve le procédé trop masochiste. Parce qu’avec 40 euros pour se nourrir et tout le reste, même en se serrant fort la ceinture, il ne reste pas des masses pour le reste et le steak. En attendant la trouvaille miraculeuse, le jeune Gambien et son ami sud-africain remplissent leur caddie de pains, de pâtes et de quelques légumes en conserve.

À peine rentrés au centre, passage à la cuisine et rangement des denrées dans les casiers. Les murs sont nus, le mobilier monochrome et dans l’atmosphère rôde une menace : que se passera-t-il si un jour, pour une raison ou une autre, il ne reste plus d’argent et qu'il faut encore tenir de nombreux jours ? 

Une fois le repas préparé et englouti, la vaisselle finie, les heures sont vides jusqu’au souper. Selon la météo et les finances du jour, le programme varie entre s’asseoir dans l’herbe en face de l’ancienne clinique et tenter une incursion dans le cœur liégeois. Le centre n’offre aucune activité, les visites sont interdites en vertu du code orange imposé par le coronavirus, et de toute façon, les résidents n’ont pas vraiment eu l’occasion de nouer des liens avec l’extérieur, les formations professionnelles étant elles aussi mises en péril par le fameux Covid-19.

Une voiture se gare un peu avant le centre vers 13H. Le conducteur n’a même pas le temps de couper son moteur que Hassan s’y est engouffré avec un sourire immense. Hassan fait figure d’exception : il a par chance - une chance bien supérieure à la trouvaille d'un billet de 50 trouvé en rue - quelques amis à Liège. Ce sont, comme lui, des Syriens, mais arrivés et établis depuis plus longtemps. Ils lui offrent quelques fois par semaine le luxe de dormir seul, de pouvoir boire un verre de vin au repas, de passer du temps avec des êtres chers. Un fonctionnement qui ressemble fortement aux Initiatives Locales d’Accueil (ILA), mises en place ici et là par les CPAS locaux. Cette collaboration entre l’agence fédérale et les communes a en effet débouché sur des logements individuels ou semi-individuels ainsi qu’une aide matérielle. Hélas, et alors qu’elles ne sont pas plus onéreuses que les autres prises en charge et tout aussi qualitatives, les ILA sont désormais une espèce en voie de disparition.

Selon Loïc Fraiture, membre du PTB, le coupable est à chercher du côté du discours de l’extrême-droite qui, en quelques années, a légitimé l’idée que l’accueil des réfugiés ne doit surtout pas être trop confortable, autrement la Belgique viendrait à suffoquer sous les demandes d’asile de criminels en puissance.

Pour se convaincre de la popularité de cette thèse, il suffit de lire les commentaires sous cet article de La Meuse du 18 février qui annonce l’ouverture du centre.  “Les assa..... et les vio.... sont arriver”, s’alarme Daniel. “Fermé bien vos portes et fenêtres surtout”, semble lui conseiller Valérie. “Vous, les Belges, dormez dehors”, s’insurge Annemarie, alors que Toto n’hésite pas à oser la fake news en soutien : “et c est personne ont leurs donné au minimum 1000balle par mois pour bouffer.” Et ça continue comme ça sur plus de 300 commentaires. 

Contrairement à Amir, qui est tombé sur l’article lors d’une flânerie sur Facebook, Hassan ne parle pas encore assez bien français pour comprendre les sentiments qu’il suscite. Mais si c’était le cas, il répondrait que s'il est content de quitter ce centre pour quelques heures cette après-midi, c’est parce que l’inactivité rend fou, et la promiscuité nerveux. 

À quelques minutes de la rue de Hesbaye, le complexe sportif de Naimette trône sur les hauteurs du quartier, où une poignée de Liégeois disputent vers 14H un match de foot. 

Depuis un banc qui surplombe les balles qui sifflent et les hurlements de victoire, un jeune homme est posté en observateur. Training et gros pull, il contraste avec les tenues légères des passants. Ses yeux fixent ses chaussures. Quand Victor a préparé son sac avant de quitter le Nigéria, les crampons ne lui ont pas paru de première nécessité. N’empêche que là, tout de suite, ça le démange d’aller taper dans le ballon. 

Alors, pour pallier un tant soit peu ce qui lui manque, Victor récure le sol du centre Saint-Joseph, pour deux euros de l’heure. Le pudiquement appelé « travail communautaire » est tout à fait légal, explique Hervé Rigot, député du Parti socialiste. Il a pour but de "leur faire comprendre que tout ne tombe pas du ciel". Ce travail quasi gratuit qui a aussi comme objectif "d'alléger les charges des structures d'accueil". Emploi surtout intéressant pour les sociétés privées, qui, contrairement aux partenaires sociaux de Fedasil, gardent pour elles le surplus non dépensé des 40€ reçus par jour et par migrants. Qui y gagne le plus entre celui qui, grâce à 20€ gagnés en balayant, s’évite des comptes d’apothicaires en faisant ses courses, et ceux qui s'épargnent le salaire plein prix de techniciens de surface belges ?

À l'heure où la sonnerie retentit, les enfants du centre rentrent à pied de l’école, les mineurs en procédure pouvant poursuivre leur scolarité en Belgique. L’un d’entre eux s’amuse à déchiffrer les mots de bienvenue sur l’affiche à l’entrée du centre, s’arrête sur le logo en bas à gauche qu’il lit GAS. Il ne le sait sûrement pas, mais G4S est une entreprise privée de gardiennage britannique aux casseroles peu reluisantes. 

Benoît Mansy, porte-parole de Fedasil, explique que le partenariat avec l’entreprise de services de sécurité s’est imposé assez naturellement de par sa « renommée internationale ». La lettre qu’ont reçue les riverains pour leur annoncer l’ouverture d’un centre d’accueil n’en dit pas moins : “ce nouveau centre d'accueil sera géré par la société G4S Care (Branche spécialisée sur la protection des personnes chez G4S, NDLR), qui dispose d’une bonne expérience dans l'accueil des demandeurs d’asile, que ce soit en Belgique ou à l’étranger.” C’est indéniable, Groupe 4 Securitas est connu mondialement, même au travers du jeu vidéo Grand Theft Auto qui l’a placé dans ses opus, sous la forme d'un easter egg avec Gruppe Sechs. Si G4S fait régulièrement la une des journaux, c’est rarement pour ses exploits humanitaires. L’employeur britannique emploie 530.000 personnes à travers le monde, dans les prisons sud-africaines et américaines, mais aussi à la frontière mexicaine, aux checkpoints palestiniens et évidemment dans les centres d’accueil pour migrants.

Au Royaume-Uni, la firme de sécurité a été priée de ne plus s’engager sur la question migratoire après le scandale de la Brook House en 2017. Des images d'infiltration de la BBC ont montré des fonctionnaires se moquant des détenus, les maltraitant et les agressant. Un détenu a même été filmé en train d'être étranglé par un membre du personnel de G4S, et des allégations d'abus systématiques ont été formulées. En 2010 déjà, la sécurité de G4S a été inculpée du meurtre de Jimmy Mubenga, un migrant angolais. Un procès qui est encore vu aujourd'hui comme une anomalie judiciaire. En effet, la société et les gardes concernés ont été jugés non-coupables, et ce malgré des témoignages accablants et des preuves présentées d'asphyxie involontaire sur la victime. L’année suivante, suite à ces accusations, des gardes de G4S avaient été condamnés pour les mauvais traitements infligés à des détenus.

Niveau bilan donc, rien à dire, leur place dans l’univers de GTA est méritée : maltraitance, torture et des morts. Sans surprise, du côté des ONGs, la société G4S est considérée, au mieux, comme un cas d’école de capitalisation sur la misère humaine, au pire, comme une boîte de néo-mercenariat. 

Hervé Rigot, assure “ne pas avoir eu connaissance de ces informations” lorsqu’il est confronté au passif de ce partenaire particulier. Le porte-parole de Fedasil ne commentera pas non plus.

Il commence à pleuvoir en fin de journée, ce qui marque encore un peu plus la lassitude générale. Chacun retourne à sa chambre, quelque 20 mètres carrés spartiates attribués aussi à trois autres personnes qui partagent finalement peu de choses. On retrouve pêle-mêle des Érythréens, des Palestiniens ou encore des Afghans. Entre les quatre lits superposés et les maigres effets personnels se créent pas mal de tensions. Et si l’anglais de base que parlent tous les résidents du centre s’est construit autour de la phrase sésame « ok no problem », une critique est récurrente : celle du peu d’importance accordée à la nécessité de faire cohabiter des profils similaires. Pour qu’on ne s’engueule pas à grands renforts de gestes sur la température de la chambre, jugée trop élevée par les uns ou trop basse par les autres.  “Dans l’organisation interne du centre, on évite d’avoir un groupe ou une nationalité trop représenté par rapport à d’autres” indique Benoît Mansy. Résultat : quatre nationalités dans une pièce

L’ennui couplé à la faim du début du Ramadan, ou la faim tout court,  produisent des étincelles. « A hungry man is an angry man », commente platement l’un des spectateurs de l’embrouille naissante dans la cour. Une embrouille qui comme toujours ou presque commence par une broutille ou un malentendu, du genre que personne ne peut clairement expliquer après coup, en tout cas pas Amir, qui était plus ou moins dans la mêlée.

Le ton monte, puis s’apaise. La situation fait mine de se calmer, les deux groupes regagnent leurs pénates. Sauf qu’il faut croire que certains sont restés sur leur faim après le repas du soir. Planqués dans la pénombre d’un palier, ils attendent. Quand Amir arrive à leur hauteur, il ne comprend pas tout de suite. Son corps valse au-dessus des marches avant de s’affaler dans un craquement.

Le centre ferme pour la nuit. La rue de Hesbaye a retrouvé son calme de l’aube, en apparence du moins. Au deuxième étage du centre Saint-Joseph et à l'heure de se coucher, Amir est dans son lit, la jambe plâtrée et le training constellé de gouttes de sang séché. Pour la première fois peut-être, il pense à rentrer auprès de ses parents. La voilure de déception sur ses yeux noirs précède ses mots : « il n’y a rien pour moi ici ».

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