« Gilibert c’est chez nous »
Malgré les conditions de vie précaires, l’ex-école est devenue le refuge d’une trentaine de familles à la rue
Deux petites filles jouent dans une salle de classe, dans laquelle vivent 11 familles. Photo Clémence Boissier
Deux petites filles jouent dans une salle de classe, dans laquelle vivent 11 familles. Photo Clémence Boissier
Une cuisine, une cabine de toilettes, pas de douche et beaucoup de promiscuité… si elles ont échappé à la rue, les familles et leurs enfants qui se sont installés dans les locaux de l’ancienne école du 2ème arrondissement vivent toujours dans une précarité aussi grande que l’incertitude de leur devenir après la fin de la trêve hivernale.
Derrière les murs de l’ex-école Gilibert, 76 personnes, dont une trentaine d’enfants, sont installées. Plusieurs de classe sont réquisitionnées. 11 familles vivent dans la première. Matelas, couvertures, sacs de couchage et vêtements occupent la quasi-totalité de la pièce. Sur les murs, des dessins et quelques décorations de Noël.
Le soir du 21 novembre, le campement de la place Carnot vit ses dernières heures pour laisser place au marché de Noël. « On veut des maisons ! » crient une dizaine d’enfants. Autour d’eux, une fanfare accompagne les slogans : « Pas de magie de Noël quand on se les gèle ». Tous se mettent en marche en direction de l’école. En attente d’accueillir l’ENSBA, elle est chauffée, mais vide. Accompagnées par les collectifs, les familles l’ont réquisitionnée dans la soirée.
Le 4 décembre, face à une menace d’expulsion prévue le 15 du mois, les familles se réunissent devant l’Hôtel de Ville. Une mère témoigne : « On ne veut pas retourner dehors. On a beaucoup risqué nos vies, avec le froid c’est encore pire ». Le 10 décembre, la Ville publie un communiqué de presse annonçant leur « mise à l’abri prolongée jusqu’à la fin de la trêve hivernale ».
Selon Jamais Sans Toit, 35 enfants de moins de trois ans vivant à la rue dans l'agglomération. Photo Clémence Boissier
Selon Jamais Sans Toit, 35 enfants de moins de trois ans vivant à la rue dans l'agglomération. Photo Clémence Boissier
Une fois à l’intérieur de l’école, une jeune fille se saisit d’une craie. Photo Clémence Boissier
Une fois à l’intérieur de l’école, une jeune fille se saisit d’une craie. Photo Clémence Boissier
« C’est sacré l'intimité »
Depuis, on respire un peu mieux. Mami est arrivée du Congo il y a 2 ans sans ses enfants, restés « au pays ». Elle cuisine un couscous dans la cuisine partagée. Il n’est que 16 heures, mais il est nécessaire de commencer tôt pour que chacun puisse utiliser les plaques de cuisson. Tout en préparant son plat, elle raconte : « Des associations nous apportent à manger et on va à des repas solidaires ». À ses côtés, Doni, une mère albanaise ajoute : « On reçoit des vêtements et des couvertures, on se les partage quand certains n’en ont pas ».
« Il y a une seule cabine de toilettes. Il n’y a aucune intimité. Il n’y a pas de douche, on doit prendre le métro pour aller se laver » continue-t-elle. Pour se doucher, les familles appellent le 115 ou se rendent dans le quartier de Gerland. « On n’a pas d’endroit fermé : c’est dur pour la nudité ».
Un enfant joue sur le matelas de ses parents. Photo Clémence Boissier
Un enfant joue sur le matelas de ses parents. Photo Clémence Boissier
« C’est compliqué de faire mes devoirs avec ce bruit »
Marsel a 15 ans. Il vit avec ses parents et ses frères et sœurs de 3 ans, 9 ans et 18 ans. Les trois plus âgés sont scolarisés. La famille est arrivée d’Albanie il y a trois ans. L'adolescent confie : « Le matin, on part à l’école à Vénissieux. Après l’école, on rentre ici et on reste ensemble ».
Au lycée, il a un emploi du temps adapté : 21 heures de cours au lieu des 26 heures réglementaires. Français, sport, musique, anglais, mathématiques. « On est quatre enfants d’ici à être dans la même classe » précise-t-il. Seulement, dans une pièce dans laquelle se côtoient plus d’une vingtaine d’enfants, il est difficile de faire les devoirs : « C’est très bruyant, les petits se disputent et crient ».
À 17 heures, dès la sortie de l’école, le volume sonore augmente encore. Les enfants jouent avec les jouets qu’ils ont reçus au « Noël de Perrache » organisé par les soutiens. « J’ai eu un parfum et ma sœur une écharpe. C’était la fête, j’ai pu lisser mes cheveux » : enjouées, deux sœurs détaillent leur soirée.
Cachée derrière sa poussette, une petite fille regarde un dessin animé. Photo Clémence Boissier
Cachée derrière sa poussette, une petite fille regarde un dessin animé. Photo Clémence Boissier
Au fond de la salle de classe, les affaires s'empilent. Photo Clémence Boissier
Au fond de la salle de classe, les affaires s'empilent. Photo Clémence Boissier
Quelques poussettes disposées dans le couloir principal. Photo Clémence Boissier
Quelques poussettes disposées dans le couloir principal. Photo Clémence Boissier
« C’est toujours compliqué mais au moins on est en sécurité »
« Il n’y a plus de danger la nuit. Nous sommes comme dans notre maison avec du chauffage et un gardien », témoigne une jeune maman. « Des hommes venaient vers nous à Carnot avec des lampes pour voir si on était dans nos tentes pour nous agresser. C’était dangereux, on devait crier ! », continue-t-elle. Chaque mardi soir, les femmes se réunissent aux réunions en non-mixité du collectif Solidarités entre femmes à la rue, un espace dans lequel elles se sentent écoutées et en sécurité.
L’école est surveillée par l’entreprise Byblos Human Security 24h sur 24h. Un agent de sécurité souligne : « Nous sommes entre deux et quatre agents, il y a une équipe de jour et une de nuit ». Les familles ont le droit d’aller et venir entre 7 heures et 20 heures. À 22 heures, l’école doit être silencieuse pour la nuit.
« Il n’y a pas d’opérateur social pour le moment »
Juliette Murtin, fondatrice du collectif Solidarités entre femmes à la rue confirme : « Il n’y a pas d’opérateur social pour le moment. Il faut attendre février pour que le CCAS travaille avec les familles sur la continuité de l’hébergement ». Elle précise : « La Ville a été sollicitée car elle est propriétaire des lieux et c’est un rôle moral, mais c’est entièrement de la compétence de l’État ».
Alors que le collectif Jamais Sans Toit compte 375 enfants sans toit dans l’agglomération, Marie-Charlotte Garin, députée écologiste du Rhône, présente devant l’école Marc Bloch lors d’un goûter solidaire explique : « Il n’y aura pas de places d’hébergement en plus. Il faut faire un travail de plaidoyer et faire le relais pour appuyer les demandes des collectifs auprès de l’État ». Côté préfecture où il y pile un an, on annonçait l’ouverture de 300 nouvelles places d’hébergement d’urgence sur la Métropole, c’est toujours la même réponse : on affirme que le nombre de places n’a jamais cessé d’augmenter en 10 ans et que l’on en compte 8000 désormais.
Loin des batailles de chiffres et des débats politiques, la fin de la trêve hivernale semble encore loin pour les familles, qui préfèrent ne pas anticiper. « C’est l’heure du repas ! » Quatre frères et sœurs sont assis sur un matelas, attendant avec impatience leurs assiettes de pâtes.
Les collectifs
Collectif Jamais Sans Toit
Collectif Solidarités entre femmes à la rue
Pour retrouver les photos sur Instagram
Mes coordonnées : clemboissier26@gmail.com
