DOSSIER. Les réfugiées ukrainiennes, marchandises malgré elles
Agatha, rayée de bleu et de jaune
Enlisée dans une guerre politique meurtrière, l’Ukraine a encore beaucoup de batailles à mener au-delà de ses frontières. Pas moins de 5 millions de réfugiés ont fui leur pays, malgré tous les risques que cela comporte. Si l’on ne peut nier l’élan de solidarité qui a traversé l’Europe pour accueillir ces voisins en errance, certaines mains tendues cachent derrière leurs propositions des intentions bien sombres…
Dans ce numéro, Agatha vous livre une enquête sur la détresse des réfugiées ukrainiennes, proies de la guerre mais aussi des réseaux de trafic humain.
Fuyant le pays en guerre, les femmes ukrainiennes se trouvent encore une fois victimes d’une injustice sociale sur le sol occidental. Objets de tous les fantasmes, elles doivent faire face aux prédateurs sexuels, qui sont nombreux à vouloir profiter de leur vulnérabilité.
Le conflit en Ukraine a déjà fait plus de 5 millions de réfugiés. Autant de familles séparées, que d’individus esseulés de force, en proie à l’inconnu. Une aubaine pour les trafiquants. Et ils ne sont pas les seuls à tirer profit de la situation. Pour les hommes célibataires occidentaux, c’est l’occasion d’accueillir des jeunes ukrainiennes en échange de « bons services ».
Un compromis qui peut être alléchant pour les réfugiés isolés à la recherche d’un environnement stable. Les exilés se retrouvent dans une impasse. Une seule issue : la promesse d’un foyer.
Un loyer en nature
En mars dernier, Andy de Schipper, administrateur du groupe Facebook d’aide aux réfugiés ukrainiens « Steun Oekraïne », pousse un coup de gueule et dénonce. Le Flamand s’indigne de recevoir des messages d’hommes célibataires lui demandant de le mettre en contact avec de « belles femmes ukrainiennes, intelligentes et soignées ».
Andy de Schipper a exprimé publiquement son désarroi dans une publication sur son compte Facebook, une manière d'exposer au grand jour cette problématique encore peu discutée
Le témoignage d’Andy ne fait qu’exposer au grand jour un phénomène dont on parle encore peu ouvertement. Monika, bénévole dans un centre d’aide aux réfugiés en Pologne, explique que divers sites d’échange, à l’instar de Tinder, ont été employés à cet effet.
Parmi eux, la plateforme Gumtree, en Grande-Bretagne. Le principe du site repose sur des petites annonces postées par des particuliers, peu importe la catégorie de produit. Mais parmi les offres de voiture ou de mobilier, se sont aussi glissées des offres malicieuses déguisées.
Certaines proposaient d’héberger les réfugiés en échange de tâches ménagères. D’autres exigeaient que le bénéficiaire du logement soit une femme, célibataire, entre 18 et 25 ans et n’ayant pas eu d’enfant. D’autres encore déclaraient explicitement le sexe comme moyen d’échange pour être hébergée.
Femme de l’Est, objet de fantasme
Les raisons principales de ces abus : l’opportunité de tirer profit d’une population vulnérabilisée d’une part, et la sexualisation des femmes ukrainiennes d’autre part. La femme d’Europe de l’Est est fantasmée à la fois comme la femme traditionnelle, parfaite ménagère, et la femme sexuellement décomplexée à la libido débordante. Sur certains sites d’agences de rencontre mettant en contact hommes occidentaux et femmes de l’Est, les supposés qualités et défauts des femmes de ces cultures sont d’ailleurs énumérés.
Le danger est aux frontières
Ces exemples ne sont qu’une version individualisée et fragmentée d’un phénomène plus global : celui de la traite d’êtres humains. Là où la guerre russo-ukrainienne bat son plein, les mafias voient une opportunité de faire des profits. Dans l’est de l'Europe. Les réfugiés ukrainiens, dépouillés de leur pays mais aussi du couvert, sont les cibles des trafiquants d’êtres humains. Depuis l’invasion, ce phénomène s’est intensifié.
L’instance européenne Europol appelle à une haute vigilance : il y a des risques accrus de traite aux frontières ukrainiennes. Le schéma est plutôt classique : les criminels tendent la main à des réfugiés ukrainiens en fuite, leur promettant un point d’accroche.
Parmi les victimes de cette machination, Katia, une jeune femme prise « gratuitement » en stop. Arrivée à destination, elle s’est retrouvée facturée et endettée d’une somme qu’elle ne possédait pas.
Et ce n’est pas le seul modèle de traite d’êtres humains. Les femmes sont les cibles principales dans l’exploitation sexuelle. Happées dans des réseaux de prostitution ou dans des canulars, les attentes sont les mêmes : l’objectif pour les trafiquants est de mettre la main sur le jackpot. Et avec la situation de crise, leur business fleurit aux portes de l’Ukraine.
L'hypersexualisation des ukrainiennes se reflète sur le web
Les algorithmes ne mentent pas. Suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les termes « Ukrainian » et « Ukrainian girl » apparaissent dans les recherches tendances du site PornHub.
Les statistiques de recherche Google montrent un basculement dans l'intérêt pour certains tags suite à l'invasion du pays
Les statistiques de recherche Google montrent un basculement dans l'intérêt pour certains tags suite à l'invasion du pays
Alors que les recherches d'informations sur le pays atteignent un record, les demandes de pornographie mettant en scène des Ukrainiennes ne sont pas en peine. Source : Google
Alors que les recherches d'informations sur le pays atteignent un record, les demandes de pornographie mettant en scène des Ukrainiennes ne sont pas en peine. Source : Google
Mais le géant du X n’a pas le monopole de ce phénomène. D’autres sites pornographiques affichent des statistiques similaires. Google connait, quant à lui, un pic de recherches de pornographie comportant les tags « fille », « adolescente » et « prostituée » ukrainiennes, marquant un intérêt pour une cible jeune, alors que la majorité des réfugiés fuyant le pays sont des femmes et des enfants.
Pire encore : sur la plateforme Reddit, le subreddit r/UkrainianNSFW (« NSFW » ou « not safe for work », du contenu à caractère sexuel), des demandes explicites d’images de viols de guerre ont été émises.
porn and its consequences pic.twitter.com/4dWn9Ko1nl
— Doom Pill Pagliacci (@Slatzism) February 26, 2022
Selon Tom Farr, membre du CEASE (Centre pour mettre fin à l’exploitation sexuelle), les usagers fréquents de pornographie développent un seuil de tolérance plus élevé. Ils ont donc besoin d’un contenu bien plus précis et extrême pour satisfaire leur désir. Il n’est donc pas étonnant que ce contenu qui peut se montrer davantage réaliste, violent et mettant en scène une population actuellement vulnérable attire l’attention d’une part du public.
The absolute depths of human suffering and misery is just another "category" for the porn industry. It takes every aspect of our humanity, turns it into the most depraved and dehumanised product imaginable, and then sells it back to us. It is a truly horrific industry. pic.twitter.com/6QaOwncq2z
— Tom Farr (@uracontra_) February 25, 2022
Une étude publiée dans le "Journal of Sexual Medicine" démontre par ailleurs que la consommation de porno est associée à une plus forte tendance à la sexualisation. Sexualisation dont les femmes d’Europe de l’Est sont déjà victimes dans l’imaginaire collectif.
La femme d’Europe de l’Est est fantasmée à la fois comme la femme traditionnelle, parfaite ménagère, et la femme sexuellement décomplexée à la libido débordante. Dans l’univers pornographique, on la représente ainsi à l’image d’un objet sexuel qui n'a aucune ambition au-delà du plaisir des hommes.
Les prédateurs sexuels infiltrent les groupes d’aide pour les Ukrainiennes
Dénicher les malfaiteurs qui cherchent à piéger les exilés vulnérabilisés pour les exploiter : voilà l'une des particularités du quotidien de Monika. Bénévole dans un centre d’aide aux réfugiés ukrainiens en Pologne, elle nous confie les techniques utilisées dans la traite d’êtres humains.
Agatha : Comment avez-vous appris à détecter la traite des êtres humains ?
Monika : Je fais partie de groupes sur les réseaux sociaux réunissant des bénévoles pour aider les Ukrainiens qui arrivent en Pologne. Une activiste féministe et une ancienne travailleuse du sexe ont posté une publication où elles décrivaient certaines des tactiques types utilisées par les trafiquants d’êtres humains.
A : Quels conseils vous ont été donnés afin de prévenir la traite des êtres humains ?
M : Dans les centres d’aide, on nous conseille de refuser les offres d’hébergement des hommes célibataires d’âge moyen, à moins qu’une vérification de ses antécédents ait été faite au préalable et nous prouve que nous n’avons pas à nous inquiéter. On doit aussi veiller aux frontières. Il y a peu, on a même rapporté que des Ukrainiennes à la frontière germano-polonaise ont demandé de l’aide après s’être fait confisquer leur téléphone par des trafiquants.
A : Quelle est la population principalement visée par les trafiquants ?
M : Ils ciblent surtout les personnes âgées de 14 à 35 ans environ.
A : La sexualisation des femmes de l’est joue-t-elle un rôle dans ce phénomène ?
M : Ce n'est pas une question d'ethnicité, mais plutôt la possibilité d'exploiter une personne vulnérable. Mais la sexualisation des femmes d'Europe de l'Est reste un facteur important. Les principaux stéréotypes sont que les femmes d'Europe de l'Est sont soumises, ont un grand appétit sexuel et sont prêtes à faire n'importe quoi.
A : Comment les trafiquants d'êtres humains entrent-ils en contact avec les réfugiés ?
M : Les trafiquants d’êtres humains et les hommes qui essaient d’abuser de la vulnérabilité des réfugiés sont souvent actifs sur les groupes rassemblant les réfugiés sur les réseaux sociaux. Ils se font passer pour des agents d’agences pour l’emploi, comme s’ils allaient les aider à trouver un job. Mais une fois qu’on leur demande leurs documents pour bien prouver qu’ils sont des agents pour l’emploi, ils coupent contact.
A : Le trafic se fait-il aussi à l’intérieur de nos frontières ?
M : Cela peut tout à fait exister dans nos pays. Il existe de nombreux flous juridiques dans les pays où la prostitution est légale, il faut donc faire attention de ce côté-là. En connaissant les informations qui leur permettent de contourner la loi, les trafiquants d’êtres humains arrivent à s’en sortir.
Photo by Austin Kehmeier on Unsplash
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