L'éntekhno, une musique grecque qui "guide les âmes" à travers le temps
Né après la Seconde Guerre mondiale, l'éntekhno est l'expression musicale de la mélancolie grecque. Héritier des traditions lyriques de tout le pays, mêlée à des arrangements classiques occidentaux, il continue de faire vibrer les athénien·nes.
Quand les lumières s’éteignent dans la salle de concert de la rue Didotou, au pied du Mont Lycabette, le silence se fait. Polyxeni Karakoglou, chanteuse d'éntekhno originaire du Pirée, entre sur la petite scène du bar vêtue d’une longue robe rouge. Elle est accompagnée d'un violoniste et d'un claviériste. "Ici on ne reçoit que de petits groupes, la scène ne permet pas plus de trois personnes" indique la propriétaire du lieu Natalia Papaioannou.
La salle n'accueille qu'une quarantaine de places. Dans une atmosphère intimiste, Polyxeni Karakoglou s’apprête à présenter son nouvel album et jouer des morceaux du répertoire traditionnel grec. Alors qu’elle entame la chanson “Nero sti varka” ("De l'eau dans notre bateau", ndlr) de l'artiste Martha Frintzila, la salle entière reprend en cœur les paroles mélancoliques. Ici, “les spectateurs font partie du show”.
L'éntekhno, dont la traduction littérale est “dans l’art”, fait appel aux émotions de ses auditeur⸱ices à la manière d'un fado grec. Les arrangements musicaux sont complexes et les paroles rappellent la poésie. La voix de soprano de Polyxeni Karakoglou envoute l'audience. Pour Natalia Papaioannou, les concerts d'éntekhno "invitent à une sorte de méditation”. "Les artistes que l'on reçoit ici guident notre âme", ajoute-t-elle.
Ce genre musical est né à la fin des années 1940 en Grèce. Impulsé par des compositeurs de formation classique, il s'est imprégné de sonorités plus orientales au fur et à mesure de son histoire.
L'étekhno, une histoire d'émotions
Des jeunes et des moins jeunes, venu·es d'ici et d'ailleurs chantent à l’unisson dans la pénombre feutrée du concert. Des client·es ont même fait le trajet depuis Vólos, une ville de Thessalie, à 300 kilomètres au nord de la capitale.
Cet engouement, Natalia Papaioannou, l'explique par l'importance de la diversité musicale du pays. "Quand dans l’éntekhno on entend la clarinette, les Grecs pensent aux sonorités du Péloponnèse. Les sons du violon rappellent les îles de la mer Égée.” Leonidas Antonopopoulos, journaliste musical à la radio publique grecque, le confirme, "les musiques sont très reconnaissables selon les régions".
Roussets Livadaros, un ancien ingénieur métallurgique de 70 ans assiste au concert avec sa compagne Katerina Micheli. "Je viens de l’île de Santorin et la musique de là-bas est une histoire d'émotions. Pour moi, ces chansons sont très puissantes”, indique-t-il, ému après la première partie du spectacle.
Accompagnée d'un violoniste et d'un clavieriste, Polyxeni Karakoglou chante pour la première fois à la scène musicale de la rue Didotou, au pied du Mont Lycabette.
La mise en musique de poèmes grecs
L'éntekhno a été inventé par les compositeurs Mános Hadjidákis et Míkis Theodorákis après la Seconde Guerre mondiale. Il mêle des arrangements de la musique classique occidentale à des paroles venues de la poésie grecque.
À l'inverse du rebetiko, un genre musical né de l'exode des Grec⸱ques de Turquie dans les années 1920 (appelée la Grande Catastrophe), l'éntekhno est à l'origine une musique très "occidentale".
“Mais dans les années 1970, durant la dictature des colonels, le rebetiko est interdit. Alors l'éntekhno s'est saisi des sonorités venues de l'est, comme le bouzouki ou le baglama” indique le journaliste Leonidas Antonopoulos.“Les artistes de l'époque ont intégré à leur influence classique occidentale des sonorités traditionnelles de toutes les cultures musicales de la Grèce.”
Au même moment, les artistes d’éntekhno cessent de reprendre des poèmes grecs et composent des protest songs. L'artiste Dionysis Savvopoulos, “le Bob Dylan grec”, a été emprisonné par le régime dictatorial de l'époque à cause de ses convictions politiques. Pour Roussets Livadaros, aujourd'hui encore, l’éntekhno “permet d'apprécier la musique tout en réfléchissant à des questions plus profondes à propos de notre pays.”
Une scène musicale qui permet l'expression des artistes
Aujourd'hui, l'éntekhno résonne régulièrement dans une dizaine de salles à Athènes. Pour le journaliste Leonidas Antonopoulos, si ce genre musical a connu son apogée à la fin des années 1990, il rencontre toujours un fort succès populaire. “Quand de grands artistes font des concerts en Grèce, les places sont toutes vendues en deux heures”.
Au bar de la rue Didotou, la programmation comprend des artistes bien implanté⸱es, mais surtout des nouveaux⸱elles venu⸱es. “On veut participer à renouveler l’art. On a besoin de nouvelles idées, de l’enthousiasme de jeunes artistes.” Pour la propriétaire qui a observé son évolution, la scène musicale athénienne actuelle permet mieux aux artistes émergent⸱es de s’exprimer.
D’ailleurs, lors de la dernière édition de l’Eurovision, la Grèce était représentée par Marina Satti, une artiste qui vient de l’éntekhno.
Aujourd'hui, l'artiste créée son propre genre musical en utilisant sa formation à l'éntekhno, mais aussi des sonorités des Balkans, à la manière de Rosalia en Espagne. Pour la chanteuse Polyxeni Karakoglou, Marina Satti continue ce mouvement d'hybridation de la musique grecque. Comme le fait l’éntekhno, elle choisit de mixer sa culture musicale hellénique à des sonorités d'ailleurs.
