« C’est sacré la douche, c’est la dignité »

Entretien avec Marc Foucan, le responsable des derniers bains douches de Lyon 

Marc Foucan, responsable du lieu, devant la laverie solidaire. Photo Clémence Boissier

Marc Foucan, responsable du lieu, devant la laverie solidaire. Photo Clémence Boissier

Les bains douches municipaux Delessert, situés dans le quartier de Gerland (7ème arrondissement), sont les derniers à Lyon depuis la fermeture du site des Flesselles (1er arrondissement) en 2016. Depuis 2023, une laverie solidaire a vu le jour dans les locaux. Marc Foucan, le responsable et coordinateur de proximité du site, explique le quotidien, les enjeux et les responsabilités d’un lieu central pour l’intégration et la cohésion des personnes qui s’y rendent.

Avec la hausse du sans abrisme et de la précarité à Lyon, observez-vous une hausse de fréquentation ces dernières années aux bains douches Delessert ?

On note chaque personnes qui entre : homme, femme, enfant, couple, famille. Il y a deux ans, on atteignait presque les 200 personnes par jour. Quand je suis arrivé, en 2022, on est monté à environ 300. Maintenant, on peut atteindre les 590 personnes par jours. Les vendredis et les lundis sont les plus grosses journées : ce sont les douches d’avant et après le week-end. En 2023, on avait une moyenne de 228 douches par jour. Sur l’année 2024, on a déjà vu une augmentation de 20% de la fréquentation par rapport à 2023. Sur l’année, on observe des tendances de fréquentation, mais on en a rarement les explications précises. Les variations peuvent être dues à différents critères : la Préfecture qui expulse, les travaux sur une ligne de tramway ou une association qui ferme.

Quel public accueillez-vous ?

On a un public très fortement masculin : 90% sont des hommes. Même s’il y en a plus qu’avant, il n’y a pas beaucoup de femmes et d’enfants. Nous voyons aussi beaucoup d’étudiants, pour lesquels l’économie d’eau est nécessaire, et des personnes du quartier. On essaie de retranscrire ce suivi d’activité pour justifier la création de nouveaux bains douches en 2029.

Vous parlez de l’ex-école Gilibert qui va se transformer en bains douches. Que savez-vous de l’avancée du projet ? 

Les plans sont prévus pour 2027 mais l’entrée en fonction n’est prévue que pour 2029. J’ai participé aux projets d’aménagement du site. Il y a beaucoup de travaux à faire. J’étais là pour aider les agents au niveau technique, pour leur permettre d’avoir un fonctionnement logique et éviter les déplacements inutiles. Il faut remettre les locaux aux normes, mais les Bâtiments de France imposent de ne pas toucher à certains murs. 

En attendant, vous êtes donc les seuls à offrir ce service à Lyon… 

Il y en avait 8 avant. Tous ont fermé sauf le nôtre. C’est un investissement pour la ville. À la Croix Rousse, s’ils avaient 20 personnes à la journée, c’était énorme. Ce n’était pas possible de payer du personnel pour une si faible demande. Pour ceux de Garibaldi, les locaux n’étaient plus aux normes. Ils n’ont gardé que celui-ci. Mais si officiellement, d’après le Guide de l’Urgence Sociale, nous sommes les seuls, dans les faits, pas vraiment. On a des partenaires comme la Péniche Accueil ou les Petits Frères des Pauvres, qui fournissent des douches mais qui ne sont pas répertoriés comme tel.

Comment se déroule le quotidien dans les bains douches et la laverie ? 

On est ouvert de 7h30 à 17h30. Il n’y a aucune condition d’accès et c’est totalement gratuit. Pour les douches, on fournit des serviettes et des savons à chaque personne. À chaque utilisation de la cabine, il y a un nettoyage systématique. Il y a 18 cabines de douche individuelles, 2 PMR et deux toilettes. Chaque personne a un créneau de 20 minutes. Je dis bien « 20 minutes théoriques » car ça déborde beaucoup. Ça va très vite, il y a souvent la queue. Les heures de pointe sont de 9h30 à 13h30 car certains se douchent avant le travail et d’autres avant d’aller faire les démarches administratives. Pour ce qui est de la laverie solidaire, on fait 9 machines par jour sur réservation. Pendant l’attente, ils boivent du café, font leurs papiers administratifs ou se font couper les cheveux. On ne peut pas se permettre de refuser des gens. On arrive à s’adapter grâce au système de réservations. Certains nous proposent le système du « premier arrivé, premier servi » avec des tickets, mais il pourrait créer des tensions. Ce ne serait plus de la solidarité. 

Les personnes peuvent se faire couper les cheveux ici ? 

Certains bénévoles offrent leurs services sur place. Nous avons des coiffeurs bénévoles. Ils font des périodes de 4 heures. La condition est qu’ils coiffent tout le monde : hommes, femmes et enfants sans distinction. De plus, un vendredi par mois il y a un médiateur santé qui vient faire les démarches pour tout ce qui touche à la santé comme le dépistage, comme l’hépatite ou le VIH. Nous travaillons avec des associations à l’extérieur. Les Jardins de l’Oasis organisent une semaine sur deux des repas solidaires où les gens peuvent manger gratuitement. On essaie de rendre les choses conviviales pour vivre de chouettes moments. 

C’est une histoire qui dépasse la seule notion d’hygiène… 

Le lieu a été pensé pour organiser l’entraide et ne pas mettre les gens dans un système de débrouillardise. La plupart d’entre eux pensent qu’ils se pointent et doivent repartir. On veut que les gens prennent du temps pour eux et se posent. Ils ont l’habitude d’être sur le qui-vive la nuit dans la rue. La douche c’est sacré, c’est la dignité. Pour éviter des tensions qui ont pu être présentes par le passé autour de questions communautaires ou religieuses, nous avons un règlement que chacun doit suivre, sous peine d’expulsion. Depuis, il n’y a plus de tensions. Ce lieu a une fonction sociale très importante. On sait pourquoi on vient le matin, notre travail a un sens. Les personnes qui s’en sortent viennent nous revoir après pour nous remercier. 




Un jeune homme attendant la fin de sa lessive dans la salle commune. Photo Clémence Boissier

Un jeune homme attendant la fin de sa lessive dans la salle commune. Photo Clémence Boissier

Un jeune homme attendant la fin de sa lessive dans la salle commune. Photo Clémence Boissier

Un jeune homme attendant la fin de sa lessive dans la salle commune. Photo Clémence Boissier

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