La plainte inaudible
Liège Airport a décidé de devenir le premier aéroport cargo d’Europe. Dernier développement en date : l’installation en cours de la plateforme chinoise Alibaba. Mais ces investissements ont un coût sonore pour les riverains des alentours. Depuis plus d’un an et demi, les nuisances autour de l’aéroport de Liège se sont intensifiées.
Imaginez ne plus pouvoir dormir. Que votre sommeil ne soit plus récupérateur. Qu’il subisse, chaque nuit, des perturbations liées à des nuisances. Toujours les mêmes, aux mêmes intervalles. Imaginez ne plus pouvoir discuter tranquillement dans le jardin sans qu’un avion vous interrompe. Que vous soyez condamné à dormir l’été, fenêtres fermées, pour amoindrir les vrombissements. C’est une réalité vécue par des centaines de riverains qui habitent autour de l’aéroport de Liège. Leur rêve de tranquillité à la campagne s’est transformé en cauchemar tapageur. Stress, angoisse, troubles du sommeil. Les conséquences sont nombreuses. Philippe, Catherine et Christine n’en peuvent plus.
45 Décibels - Philippe
Quarante-cinq décibels, c’est l’intensité normale de la voix humaine. Celle de Philippe doit avoir six ou sept décibels de moins. Cela lui suffit. Il est 23h. Philippe a du mal à dormir. Une surdose de décibels dans les tympans. Quelques newtons en trop contre les fenêtres. Philippe ne dort pas. Il n’a pas eu peur. Il sait qu’un autre bruit similaire, proche d’un orage, se produira à nouveau dans six minutes. Et un second dans douze minutes, puis dix-huit. Sa tête n’a pas bougé de l’oreiller. Depuis 2016, Philippe n’a pas dormi une nuit complète.
C’est une journée normale dans ce village de la commune de Donceel, à Limont. Philippe se prépare un café tandis que sa femme tente de calmer les caprices de leurs deux jeunes enfants. C’est une maison en construction. L’aménagement de la façade n’est pas terminé. Des sacs de ciment ouverts et un bric-à-brac rangé jonchent une extension en OSB. Les insonorisations sont en place, les vitrages ont été triplés. À droite de la maison, un arbre gigantesque supporte une balançoire. C’est lui qui est à l’origine de l’installation de la petite famille à Limont. A 14 ans, Philippe l’a vu et il a su qu’il habiterait juste à côté. En 2010, son vœu s’est réalisé.
Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)
Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)
La maison de Philippe se trouve en dehors du PDLT - le plan de développement à long terme de l'aéroport. Ce plan correspond aux zones de bruit futures, applicables lorsque l'aéroport aura atteint son développement maximal. Ces zones ont été dessinées en 2004 et ne peuvent donc pas être changées.
Des zones de bruit – A, B, C et D – qui correspondent chacune à une tranche de bruit moyen y sont dessinées en rouge, jaune, bleu et vert. La zone D à l’extrémité reprend les maisons dont le bruit moyen s’étend entre 55 dB et 60 dB. 60 dB c’est l’intensité d’une conversation normale entre plusieurs personnes. A cette intensité, l’environnement sonore est estimé supportable. Au-delà, il devient fatigant, pénible voire dangereux.
Parallèlement au PDLT dessiné sur la carte précédente, existe le PEB – le Plan d’exposition au Bruit représenté ci-dessous. C’est comme le PDLT, mais au présent. Les zones A, B, C, D deviennent A’, B’, C’ et D’. Chaque zone définit l’octroi d’indemnités et de compensations d’autant plus importantes que vous vous rapprochez de la zone A. Ces indemnités sont octroyées à condition d’être propriétaire au 13 juillet 2004, date où les limites d’extension de l’aéroport ont été fixées. Révisé tous les trois ans, la prochaine révision du PEB aura lieu d’ici la fin de l’année 2021. Evidemment, plus ce plan s’étendra, plus les dépenses prises en charge par la Région wallonne augmenteront.
Philippe doit partir. Jehay se trouve à vingt-cinq minutes en voiture. Mélanie l’attend sur le devant de sa maison. C’est la première fois qu’ils se voient. Elle a trouvé son numéro sur un groupe Facebook : le CLAP ou « Comité Liège Air Propre ».
Philippe tend à Mélanie la raison de sa visite : une centaine de flyers emballés dans des enveloppes. Le tract a le même titre que le groupe Facebook: « Consultez notre Facebook et notre site Internet (voir verso). Mais soyez bien assis avant de lire ce qui se passe à Liège-Bierset. »
Le Comité " Liège Air Propre" est un groupe de citoyens visant à rassembler les opposants aux nuisances sonores et environnementales générées par le développement de l'aéroport de Liège.
Les 2 769 membres de ce groupe Facebook proviennent des communes qui entourent l’aéroport : Huy, Grâce-Hollogne, Flémalle, Ans, Waremme, Saint-Georges, Verlaine, Bierset, Donceel, la commune de Philippe, et Amay, celle de Mélanie. Certaines de ces communes, comme celle de Philippe, ne font pas partie du PDLT – le plan de développement à long terme – mis en place par la Région wallonne et Liège Airport en 2004.
Mélanie tend le bras et saisit les centaines de flyers emballés dans des enveloppes. Philippe lève la tête. Un avion vient de passer. Ils sont en colère. Les avions ne devraient pas passer par chez eux. Ils ont le même discours : depuis plus d’un et demi, les nuisances générées par l’aéroport se sont intensifiées.
Philippe et Mélanie n’ont pas droit à des indemnisations. Ils n’habitent dans aucune de ces zones. En 2020, 501 plaintes ont été déposées auprès de la SOWAER (la société wallonne des aéroports) par 263 riverains, contre 172 en 2019. 77% de ces plaintes émanent de riverains situés hors PDLT. Près de quatre sur cinq. C’est considérable. Le bruit s’étendrait au-delà des limites à indemnités.
Comme un boomerang
Le PDLT et le PEB ont été dessinés selon les trajectoires d’avions et les sens de décollages et atterrissages. C’est à eux qu’ils doivent leur forme en « boomerang ». On voit par exemple que les vols ont plus souvent lieu vers le sud-ouest qu’au nord-est. Seulement, les estimations qui ont servi à déterminer les sens de trajectoires ont été sous-évaluées. Selon le PDLT, il y aurait 92% de mouvements vers le S-O et 8% vers le N-E. Or, la SOWAER en 2004, année à laquelle le PDLT a été dessiné, comptabilisait déjà 14% de vols vers le N-E. Les zones au N-E devraient donc être plus larges. La SOWAER (société wallonne des aéroports) est l’organe chargé du développement des infrastructures aéroportuaires, et effectue les calculs des différents niveaux sonores autour de l’aéroport. Elle défend une erreur d’estimation en affirmant que le pourcentage défini était basé sur les chiffres des années antérieures. En outre, le PEB, qui, lui, est révisé tous les trois ans, aurait pris en compte cette augmentation au N-E en considérant les vols à 30%.
Ce qui n’a pas été le cas du PDLT, qui considère toujours des vols à 8% vers le N-E. Or, ce dernier est inamovible depuis 2004. Dix-sept ans après, le Ministre wallon des Aéroports, Jean-Luc Crücke prend conscience du problème et compte bien déroger à son inflexibilité: « un PDLT prenant en compte le pourcentage à jour de vols en sens inversé devrait être ajusté en même temps que le futur PEB », a-t-il déclaré. Il y aurait une volonté de modernisation avec l’utilisation de logiciels récents, plus précis que ceux de 2004.
En réalité, les riverains n’ont que faire de cette forme en boomerang. Le plus simple pour eux serait de ne pas avoir de plan du tout, et d’être isolé de la même manière partout, sans tenir compte des endroits où passent le plus d’avions. Parce que ce qui les dérange, ce n’est pas le bruit moyen calculé sur une journée – qui détermine les zones du PEB - mais bien les Lamax, les crêtes de bruit qui font figure de nuisances sonores et qui correspondent à chaque passage d’avions. Ces crêtes peuvent atteindre parfois 80 dB, c’est l’aboiement d’un chien. Or, sept aboiements au sud-ouest et trois au nord-est, ne changent rien. Un aboiement a suffi pour déranger Catherine.
55 Décibels – Catherine
Les chiens sont excités par l’ombre défigurée qui rampe dans le jardin. Les chats se sont cachés derrière le canapé de l’entrée. Les fenêtres double-vitrage du salon ont tremblé. On est en pleine journée. Catherine a dû augmenter le son de sa télévision pour déjouer le Lamax de 78 décibels, la crête de bruit provoquée par l’avion qui vient de passer. Elle habite une jolie maison où les bibelots, papiers et chinoiseries accumulées décorent les deux pièces du rez-de-chaussée. Une vraie écolo. 50 ans. 1m55 environ. C’est une femme heureuse, seule, avec du caractère. Sa famille, ce sont ses deux chiens, deux chats, sa tortue, et ses poissons. Pour eux, il serait impensable de déménager. Ce qu’elle souhaite, c’est la fin des vols de nuit.
Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)
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« Bonjour Mme C., j’ai beaucoup entendu parler de vous. J’étais impatiente de vous rencontrer ».
Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)
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C’est la troisième fois que Catherine se rend aux bureaux de la SOWAER, situé au deuxième étage du bâtiment 50 de l’aéroport. La SOWAER (société wallonne des aéroports) est aussi chargée de calculer les niveaux sonores autour de l’aéroport et de réceptionner les plaintes des riverains. La responsable du Comité d’accompagnement des riverains et un ingénieur chargé des calculs de bruit lui tendent le coude. C’est à Catherine de commencer à parler : au début, ses arguments sont désordonnés, mais on devine bien sa contrariété. La même que les fois précédentes. En guise de réponses, les mêmes laïus que les fois précédentes. C’est un dialogue de sourds à propos de nuisances sonores. D’un côté, une riveraine exprime sa sensibilité, de l’autre, deux intellectuels lui expliquent objectivement qu’il n’y a rien à faire : Catherine est devenue propriétaire après 2004, année où les indemnités ont été fixées. Elle ne peut pas être dédommagée parce qu’elle s’est installée en connaissance de cause. Si le bruit la dérange, elle doit partir.
« Je suis réveillée en sursaut la nuit. C’est comme des chocs… Je me pose toujours la même question : est-ce que c’est compatible avec la vie humaine ? »
Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)
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Sur le papier, la SOWAER a raison. Elle respecte les normes édictées par la Région wallonne. Mais les normes posent question.
Pour calculer les nuisances sonores, seize sonomètres sont installés autour de l’aéroport. Treize au Sud-ouest et trois au Nord-Est. Ces sonomètres fonctionnent comme des radars, qui flashent les avions dès qu'ils dépassent une certaine limite sonore qui varie selon l’endroit et le moment. Si un aéronef est flashé, la compagnie doit payer une amende. Cependant, il existe plusieurs clauses d’exclusion à ces amendes. La première d’entre elles concerne la météo : si le temps est défavorable, l’avion peut se dédouaner de l’amende. Une autre clause stipule qu’un avion doit être flashé sur deux sonomètres avec une marge d’erreur de 2dB aux deux dépassements pour recevoir l’amende. S’il n’est flashé que sur un seul, l’amende n’est pas donnée. Cela afin de s’assurer que le premier dépassement n’est pas dû à un bruit parasite. Enfin, et c’est la clause la plus surprenante : certaines compagnies ont droit à plusieurs jokers. Ce nombre de jokers varie proportionnellement selon la fréquence d’une compagnie sur l’aéroport. Plus une compagnie est présente, plus elle a de jokers. En gros, au lieu de recevoir une amende pour cause de dépassement, la compagnie peut dégainer un joker pour ne recevoir qu’un avertissement, et donc ne pas payer. Difficile de comprendre pourquoi cette clause existe. C’est un peu comme si on donnait un joker aux voitures qui font un excès de vitesse.
Pour donner une idée chiffrée, entre juin et décembre 2019, 377 avions en mouvement ont été flashés. C’est très peu, un par jour en moyenne. De ce chiffre, on a gardé uniquement les 104 avions dont les dépassements sont allés au-delà de la marge d’erreur de 2dB, auxquels on a soustrait les vols flashés sur un seul sonomètre. On arrive à un total de 32 avions en infraction. Mais ce n’est pas fini, il faut encore retirer les 20 mouvements écartés pour cause de condition météorologique défavorable et un avion qui a reçu un avertissement. Le total d’avions sanctionnés s’élève à 9 si on retire encore 2 avions pour cause de « clémences accordées ».
Autrement dit, les avions n’ont quasiment aucun risque à être sanctionné s’ils dépassent la limite sonore autorisée.
« Je n’ai rien contre les avions, le problème c’est les gros porteurs qui font de plus en plus de bruit et qui passent de plus en plus bas. »
Une limite, pour rappel, varie selon le moment et l’endroit. Là encore, il y a matière à se poser des questions sur leur légitimité. Les seuils de bruit à ne pas dépasser ont été fixés par la Région. Ils diffèrent en fonction de l’heure (entre 7h et 23h, et entre 23h et 7h) et de l’endroit (zones B, C et D). Pour exemple, en zone D, un avion ne peut pas dépasser 77dB entre 23h et 7h ; et en zone B, la limite ne peut excéder les 87 dB (soit une intensité sonore dix fois supérieure que celle admise en zone D). Sur l’échelle du bruit, à partir de 80 dB, il y a un risque pour l’audition. C’est d’ailleurs la valeur qui sert de base à la réglementation « bruit au travail ». « 87dB, c’est déjà beaucoup trop dans une zone habitable. Au-delà, il y a un risque de problèmes acoustiques » explique Marc Vander Ghinst, audiologue à l’hôpital Erasme.
L’OMS définissait en 1999 un guide du bruit pour des environnements spécifiques : au-delà d’un Lamax de 60 dB pendant la nuit, fenêtre ouverte, il y a un risque d’être réveillé. Or, la limite admise la plus basse est fixée à 77dB. Il y a donc une différence de 17 décibels entre le guide de l’OMS et les normes dictées par la Région Wallonne. Cette dernière, pour se défendre, rappelle que les installations prévues par la SOWAER dans le cas où le riverain est situé dans une zone de bruit, comprennent aussi la climatisation afin de dormir la fenêtre fermée, même sous forte chaleur.
Catherine devra continuer à se plaindre en silence : la SOWAER applique en bonne et due forme les normes fixées par la Région Wallonne.
Au bout d’une heure, Catherine a épuisé son temps. Elle rentre chez elle, allume sa télévision et augmente le volume pour déjouer le Lamax de 78 dB. La vaisselle est dans l’évier. Les anxiolytiques sont rangés. Catherine saura où les trouver.
Vers 18h, la SOWAER ferme ses locaux. Liège Airport passe en mode nuit.
Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)
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Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)
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130 décibels, un avion vient de se décrocher de la piste de décollage. L’aéroport atteint son pic d’activité vers 23h. A Bierset, les vols ont lieu essentiellement de nuit. Au total sur 24h, ce sont 110 mouvements en moyenne qui sont enregistrés ; un mouvement équivaut à un décollage ou un atterrissage. Répartis principalement entre 23h et 2h, puis entre 4h et 6h, environ 80 d’entre eux se produisent pendant la nuit. Celui qui vient de partir était un gros porteur. Il a dû perturber le sommeil de Philippe, Mélanie et Catherine. Les gros porteurs sont plus bruyants parce que plus lourds et donc leur décollage se fait plus bas. Entre 2012 et 2020, le nombre de mouvements annuel a légèrement diminué avec 40 260 mouvements en 2020 contre 45 269 en 2012. Mais le tonnage lié au fret, lui, a subi une hausse traduite par l'augmentation du nombre de gros porteurs. La raison serait à chercher dans le boom de l’E-commerce en Europe, encouragé par la crise sanitaire. Un boom conforté par une nouvelle arrivée : celle de la plateforme chinoise Alibaba.
Une arrivée qui dérange
Au Nord de la piste, le chantier est en pause. Les ouvriers ont déserté les lieux un peu plus tôt. L’aéroport grandit en taille et en puissance en préparant l’arrivée d’Alibaba et de sa filiale logistique Cainiao. Le grand hangar gris clair qui surplombe un paysage jaune sable, autrefois agricole, est rendu inaccessible par un grillage cadenassé. C’est sur ce même bâtiment qu’en février dernier, le collectif Stop Alibaba & Co avait suspendu une banderole avec l'inscription : « Alibaba ni ici, ni ailleurs. La Résistance est là ! ». Le collectif s’inquiète de l’implantation de la multinationale à Liège, craignant son impact sur l’environnement et une augmentation des nuisances. Si Alibaba a choisi l’aéroport de Liège, c’est parce qu’il fonctionne 24h/24, 7j/7. Un atout rare qui renforce l’ambition de la Région wallonne de faire de Liège Airport l’un des aéroports cargo les plus performants au monde. En Europe, seule une poignée d’aéroports autorise les vols de nuit, pour lesquels aucune législation internationale n’a fourni les règles du jeu. Ceux de Londres, Schiphol, de Vienne, Zurich, Roissy, Toulouse et Luxembourg n’imposent pas de couvre-feux, moyennant cependant certaines restrictions. « Garder les vols de nuit est essentiellement un argument d’attractivité » admet Jean-Luc Crücke. La Région wallonne est actionnaire à 24,1% de l’aéroport et 50% appartiennent à l’Etat belge. Supprimer les vols de nuit reviendrait à empêcher le développement économique de l’aéroport.
Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)
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Catherine n’est pas la seule à vouloir supprimer les vols de nuit. Christine, à cinq minutes en voiture de l’aéroport, a choisi une solution plus radicale : les somnifères.
65 décibels – Christine
Christine vient d’achever son résumé du soir. Julie et Ross, les personnages de son roman, sont écrits et entourés au stylo sur une page d’un cahier A5. Elle ferme le livre et le dépose sur le meuble du salon. Elle prend un somnifère et va se coucher. Elle dormira bien. C’est un rituel pour Christine : chaque jour, avant de s’endormir, elle écrit un résumé du chapitre ou partie qu’elle vient de lire. Il est court. Mais efficace. Afin d’être certaine de s’en rappeler le lendemain.
Christine souffre de troubles de la concentration. Mais pas uniquement. Du stress. Des angoisses. Des troubles de la mémoire. Des tensions parfois, aussi. Christine est fatiguée de cette situation malgré les somnifères qu’elle ingère depuis trente ans.
C’est une petite maison de plain-pied, que Christine et Tony, son mari, ont imaginée et pensée avant de la construire. En 1990, année à laquelle ils ont acheté le terrain, l’aéroport était encore un aérodrome militaire. Quelques avions de temps en temps, pas de quoi s’affoler. Aujourd’hui, le plafond de la pièce de vie est recouvert d’un papier peint blanc ; il cacherait les fissures dues aux vibrations. Dehors, les poids lourds passent et repassent sur les deux routes entourant la maison ; de quoi faire trembler les pavés et les murs plusieurs fois par jour. Ajouté à ce vacarme répétitif, les avions, de plus en plus lourds, de plus en plus proches, de plus en plus bruyants. L’insonorisation, selon eux, est insuffisante.
Une mort en silence
« Le bruit est le deuxième agent toxique responsable du plus de morts en Europe, on en compte 10 000 par an » intervient Marc Vander Ghinst. Il y a plus de morts liés aux nuisances qu’aux accidents d’avion. Le bruit, répété, c’est comme une pollution qui pourrit le cerveau sans atteindre physiquement l’oreille : une baisse de performances cognitives, des troubles du sommeil générant du stress, de l’hypertension qui peut avoir comme conséquence extrême, un infarctus. Des études ont établi que les enfants qui grandissent dans des zones proches d’un aéroport accumulent des retards importants en langage écrit.
Le remède, c’est la fuite : quitter un rêve de quiétude rurale, fuir, sans jamais revenir.
Partir
La maison de Christine et Tony est située en zone C, mais les zones A et B ne sont qu’à quelques centaines de mètres. Ces dernières offrent la possibilité d’être exproprié. La zone C, elle, rembourse à cent pourcents les travaux d’insonorisations, mais n’offre pas la possibilité de partir. Déménager, Christine et Tony le désirent plus que tout. Leur village, celui de Fontaine à Grâce-Hollogne, a été à moitié sacrifié. De sa fenêtre, Christine en aperçoit encore les traces : des pâtés de maisons entiers ont été rasés, laissant entrevoir des trottoirs qui ne mènent plus nulle part. Plus loin, un boitier électrique arraché du sol est retenu par des câbles. Au milieu, deux ou trois ruines contrastent avec un désert d’herbe abîmée.
Bientôt cette zone de trente-trois hectares sera commercialisée par Liège Airport et accueillera des entreprises chargées de la logistique, assurant l’envoi par la route de millions de tonnes de marchandises affrétées par les airs. L’investissement s’élève à dix millions d’euros financés par la Région wallonne. Les travaux n’ont pas encore débuté. Mais Christine le sait : demain, ce sera pire.
2000
2021
Demain, ce sera pire
Christine n’est pas la seule à s’en douter. Philippe et Catherine le savent aussi. Depuis un an et demi, les nuisances ont augmenté, les gros porteurs sont de plus en plus chargés, et les plaintes déposées à la SOWAER s'amoncellent. Des normes sont peut-être à revoir. Mais par qui ? La SOWAER appartient à la Région wallonne qui est actionnaire à 24,1% de l’aéroport. Le conflit d’intérêt est palpable. Mais une autorité indépendante ne devrait-elle pas mesurer objectivement les nuisances sonores ? En réalité, cet organisme existe déjà : l’ACNAW, l’autorité de contrôle des nuisances sonores aéroportuaires en Région wallonne. C’est elle qui vérifie et contrôle les travaux de calculs réalisés par la SOWAER. Elle est indépendante, privée, mais sans moyen. Elle possède peu de personnel, un budget insuffisant de 90 000 euros en diminution constante et un maximum de douze réunions par an pour effectuer l’ensemble de ses missions. « Malgré la diminution constante du budget qui lui est alloué ainsi que du personnel mis à sa disposition, l’Autorité s’efforce de continuer à exercer ses différentes missions (avis, recommandation, alerte, médiation, expertise) en totale indépendance. » peut-on lire dans leur dernier rapport d’activité. Le paradoxe est là : l’aéroport s’agrandit, mais les moyens de contrôle s’affaiblissent. « On doit objectiver plus spécifiquement les plaintes et leurs indemnisations. Ma volonté est de renforcer l’ACNAW et son indépendance » concède Jean-Luc Crücke. On n’en saura pas plus sur ses intentions.
En attendant, l’aéroport va s’élargir. Son Masterplan 2040 a été dévoilé début mars dans le cadre de l’étude d’incidence pour ses travaux d’extension. Ses grandes lignes décrivent de larges ambitions de croissance d’ici 2040 : des vols et des tonnages plus que doublés, et des opportunités d’emplois augmentées. On passerait de 30 000 à 65 000 mouvements par an, soit un trafic aérien doublé autour de Liège Airport ; le tonnage pourrait atteindre les 2,5 millions, et les emplois directs et indirects actuellement de 9000, approcheraient les 16 000. Cela représente 591 millions d’euros d’investissements sur vingt ans.
C’est un projet gigantesque qui rend fou. Réjouissant et effrayant selon les points de vue. Comment les riverains vont-ils accueillir ces accroissements si elles sont déjà insupportables au présent ? C’est une question que Christine, Catherine et Philippe n’osent pas se poser.
Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)
Crédits photo : Laura Dubois (CC BY NC ND)
Mélanie a distribué les flyers que Philippe lui a apportés. Catherine a rentré ses chiens pour les calmer. Christine n’a pas oublié que Julie et Ross étaient mariés. Tout est resté normal. En fait, rien n’a changé. Quand la nuit tombera, tout va recommencer.
