J'irai regarder le match chez vous
Thierry Roland et Jean-Michel Larqué, Thierry Gilardi accompagné de ce dernier ou d’Arsène Wenger, Grégoire Margotton et Bixente Lizarazu : depuis des décennies, nous avons accès aux médias français et à leurs commentateurs mythiques lorsqu’il s’agit de regarder du football.
Après l’épisode de 2018, beaucoup d’entre nous se sont refusés à regarder à nouveau des matchs sur des chaînes françaises.
Pour la demi-finale de Ligue des Nations, je me suis dit que c’était le bon moment d’y remédier. Comment les actions belges ont été perçues par les commentateurs français et comment ai-je vécu ce match sur TF1 ?
Les hymnes joués et le toss effectué, une belle accolade entre Didier Deschamps et Roberto Martinez apparaît à l’écran. Un geste qui laisse penser que nous allons avoir droit à un duel fraternel. Cette réflexion est appuyée par le commentaire de Grégoire Margotton qui explique que cette étreinte rappelle qu’après une évolution un peu nauséabonde des rapports avec « nos frères belges » depuis trois ans, les liens qui unissent les Belges et les Français sont différents. Les mots sont bien choisis et Bixente Lizarazu embraye sur un « et nous on les aime les belges, on les adore » rempli de compassion. Condescendant peut-être ? Non, cette remarque transpire l’honnêteté et le match à venir le confirmera.
La partie commence fort : Kevin De Bruyne, qui se retrouve isolé dans la surface, s’offre le premier tir de la rencontre et bute sur Hugo Lloris qui sort une parade extraordinaire. Le duo de commentateurs ne s’y trompe pas et l’équilibre dans la description de l’action belge, qualifiée de magnifique, et l’arrêt du gardien donne le ton. Le sauvetage du portier français est ensuite mis en avant, mais, il faut bien le dire, il est stratosphérique.
Les cinq premières minutes écoulées, une occasion franche de chaque côté amène une première prévision venant de Margotton : « c’est un match de haut niveau, c’est une affiche ».
Cependant, le rythme baisse rapidement et cela va durer un bon moment dans cette première mi-temps. L’occasion pour le commentateur français de nous fournir une première remarque préparée lors de l’avant-match concernant la prononciation d’un nom d’un joueur. Et non, elle ne concerne pas un joueur belge, mais bien la façon dont il faut prononcer le prénom de Lucas Hernandez. Ce n’est pas pour autant que les noms de nos compatriotes ont été écorchés durant la rencontre, la préparation du binôme est parfaite et celui-ci n’a commis aucun impair.
Alors que les comparaisons des formations tactiques font dire à Margotton que nous avons l’impression de nous regarder dans un miroir côté belge ou côté français, Eden Hazard joue le métronome et le commentateur offre une analyse qui fait du bien à entendre : « Eden Hazard, toujours aussi libre dans son expression, toujours aussi disponible et, même blessé, il a rarement déçu avec les Diables Rouges. » Personnellement, j’ai l’impression que la métaphore du miroir pourrait s’appliquer aux commentateurs français et belges tant les analyses sur les Diables sont positives. Attention à ne pas s’installer dans le confort car, dans les minutes qui suivent, deux observations font office de piqûre de rappel douloureuse de la demi-finale de Coupe du monde perdue. La première est une statistique de Grégoire Margotton : les Diables Rouges ont toujours marqué au moins un but dans leurs matchs depuis la rencontre face aux Bleus à Saint-Pétersbourg. Intéressant, mais suivi d’un « la possession est française, étonnamment ». Aïe. C’est involontaire, mais le tacle me touche.
Retour au jeu où la Belgique s’installe durablement dans le camp français. « On subit un peu plus depuis dix minutes, même si les Belges ne sont pas dangereux » déclare Bixente. Vous le voyez venir ? Nous la connaissons cette loi universelle où à la suite de ce genre de commentaire, le contraire arrive. Et c’est pile sur l’action qui suit, évidemment, que Carrasco vient concrétiser la domination belge. Le match s’emballe, tout comme Grégoire Margotton et son comparse, éblouis par l’action de l’ailier de l’Atlético de Madrid. Le commentateur français a crié le nom de Yannick au moins aussi fort que moi et lance à nouveau des fleurs à Eden Hazard dans les secondes qui suivent. Suis-je toujours sur la même chaîne de télévision ?
Les commentateurs ont à peine le temps de se remettre de leurs émotions (et moi aussi), que Romelu Lukaku dépose son défenseur et s’en va tromper Hugo Lloris grâce à un splendide effort individuel. Grégoire Margotton est si enthousiaste sur ce but que je suis en train de l’imaginer debout en tribune.
La mi-temps approche et les statistiques du numéro neuf belge sont appuyées par les commentateurs impressionnés. Ils ne manquent cependant pas de souligner que le but de Lukaku, même si ce n’est pas une demi-finale de Coupe du monde ou d’Euro, est l’un des seuls marqués dans un match décisif. Si depuis le début du match les commentaires du binôme sont teintés de rouge, ils donnent l’impression ici de faire partie des derniers détracteurs belges de l’attaquant de Chelsea. Cette première période est conclue par une analyse pertinente de la part de Grégoire Margotton : « ils ont tout fait mieux que nous. »
Quatorze minutes de publicités plus tard, retour à l’antenne avec une interview pessimiste du sélectionneur français. Et pourtant, ce sont bien les Belges qui entrent en jeu avec un complexe d’infériorité que nous ne pensions pas revoir de sitôt, encore moins avec un avantage de deux buts.
L’analyse des commentateurs est limpide : « il faut faire douter ces Belges qui ont pris la confiance et l’ascendant sur les Français ». En première mi-temps, oui. Car, même si Frédéric Calenge parle de dynamique positive lors des derniers matchs des Diables, les commentateurs ne bouillonnent plus autant qu’en première mi-temps lorsque les Belges sont en possession du ballon.
Aux alentours de la soixantième minute, je me pose tout de même une dernière fois la question de si je regarde un match avec des commentateurs belges : « Aaah il n’a pas réussi à éviter la touche Timothy Castagne » à travers lequel je ressens plus de déception que de mon côté. La question prend encore un peu plus de sens puisqu’au même moment, nous pouvons entendre en fond des chants belges : « on est chez nous ».
Mais ensuite, Karim Benzema a tout relancé. Le but du madrilène est commenté avec autant de ferveur que celui de Romelu Lukaku. Même s’ils savent qu’ils n’en sont pas encore là, les commentateurs évoquent déjà d’éventuelles prolongations.
Et pourtant, comme s’ils l’avaient senti, tout s’enchaîne très vite. En direct, Grégoire Margotton estimait qu’il était difficile de siffler faute sur Antoine Griezmann, mais il est un peu plus convaincu suite à l’intervention de la VAR et au vu des ralentis. Kylian Mbappé convertit le pénalty et les commentateurs exultent, plus fort que sur les trois premiers buts du match.
Les minutes passent, les actions offensives moins, mais les Français gardent le pied sur le ballon : « ils ne lâchent rien les joueurs français, ils tiennent leur proie ». C’est le moins que l’on puisse dire, il est difficile de donner tort à Grégoire Margotton tant les Diables Rouges sont passifs et il est encore plus facile d’être de bonne foi et d’accord avec lui tant il aura été professionnel durant toute la rencontre et commenté celle-ci avec beaucoup d’impartialité.
Il en aura été de même pour Bixente Lizarazu, même s’il est un peu plus entré dans un rôle de supporter en fin du match avec, notamment, un beau « OUUUUUAAAAAAIS, oh nan » en pensant que l’Équipe de France venait de faire la différence. Cette fausse alerte m’a rapidement fait penser aux consultants belges qui crient au but trop vite.
Et crier au but un peu dans le vide, nous y avons eu droit avec celui de Romelu Lukaku refusé pour hors-jeu. Pour la première fois du match, les commentateurs français ont vacillé, nous n’étions pas loin de la douche froide. Mais ce sont les Belges qui y auront goûté finalement suite au but marqué par Théo Hernandez. « C’est le football Bixente, non ? ». Décidément, nous pensons souvent à la même chose au même moment : pas le même maillot, mais la même passion ?
Il n’y a plus grand chose à se mettre sous la dent en cette fin de match et lorsque l’arbitre met un terme à la rencontre, les commentateurs restent humbles et ne fanfaronnent pas. Merci Messieurs. L’analyse d’après-match est pertinente et nous arrivons au « nous sommes très heureux d’avoir vécu ce match avec vous ». Eh bien moi aussi. Le duel fraternel a eu lieu et ce serait agréable s’il se déroulait à chaque fois de telle manière.
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