La «guerre éthique» des frises
du Parthénon

Le guide explique à une touriste espagnole que les parties blanches sont des reproductions en plâtre des œuvres détenues par les anglais ©Julie Conrad Le guide explique à une touriste espagnole que les parties blanches sont des reproductions en plâtre des œuvres détenues par les anglais ©Julie Conrad

Dans le musée de l’Acropole d’Athènes, le deuxième étage est dédié aux célèbres frises du Parthénon. Ou ce qu’il en reste. Car plus de la moitié des bas-reliefs sont reconstitués avec du plâtre blanc. Les morceaux originaux,
« pillés » il y a plus de deux cents ans par les Anglais, sont toujours détenus au British Museum. Alors que des négociations sont toujours en cours, les guides athénien⸱nes plaident pour un retour des pièces. La guerre des récits est déclenchée.

Les marbres de la frise du Parthénon sont exposés, entrecoupés d'imitations en plâtre blanc ©Julie Conrad Les marbres de la frise du Parthénon sont exposés, entrecoupés d'imitations en plâtre blanc ©Julie Conrad

« Je ne perds pas l’espoir qu’elles reviennent un jour »

Devant les marbres du temple du Parthénon, au cœur du musée de l’Acropole, Dionysios Flevotomos, archéologue et guide, revient sur la décision du 29 novembre 2023, dernière en date. Il y a six mois, le British Museum s’est de nouveau opposé à la restitution des pièces manquantes de la frise. Depuis 1983, la Grèce se bat pour récupérer ce qu’elle considère lui être dû : plus de la moitié des bas-reliefs du Parthénon, « volée il y a plus de deux cents ans par les Anglais ».

En attendant la reconstitution de la frise de 75 mètres de long, Dionysios agit à son échelle. Il raconte leur histoire. Le jeune guide pointe du doigt les parties manquantes de la fresque, reconnaissables à leur couleur blanche immaculée. « Plus de 60 % de la frise est toujours exposée à Londres, au British Museum ». Un murmure stupéfait suit cette déclaration. « Mes visiteurs sont toujours surpris de constater la quantité de pièces détenues par le British Museum. Même les touristes anglais ne pensaient pas que c’était aussi conséquent ! », s’amuse-t-il. Une anecdote pour certain·es, mais qui est vécue comme une injustice pour le personnel qui travaille sur le patrimoine culturel grec depuis des décennies.

Comme lui, Eli Kritharaki, guide touristique certifiée, se désole face aux multiples refus du ministre britannique de la culture de rendre les marbres du Parthénon, détenus à plus de 3000km de leur lieu d’origine.
Loin d’être résigné⸱es, guides et archéologues poursuivent cette bataille en faisant de la sensibilisation auprès des visiteur⸱ses.

« Il y a 20 ou 30 ans,
les touristes ne s’en préoccupaient pas. Aujourd'hui, ce sont
de vrais soutiens »
Eli Kritharaki

Un récit bien rodé

Originaux ou non, ces marbres mythiques fascinent toujours les visiteur⸱ses, qui se pressent pour en observer les détails. Les frises sont bicolores : un ocre doré témoigne des pièces d’époques, souvent entrecoupées d’un blanc plâtre qui révèle, presque honteusement, les répliques des originaux. Certain⸱es touristes choisissent de se faire accompagner par un⸱e guide. Mais pour cela, il faut anticiper : le musée de l’Acropole ne propose que des audioguides gratuits. Pré-enregistrées, les pistes s'enchaînent, mais sans s’attarder sur le manque de certaines pièces. Une grave erreur pour Dionysios. Pendant la visite, lui intègre l’histoire de cette « spoliation », en particulier lorsqu’il est avec des touristes
anglais⸱es ou français⸱es. 

Encastré entre deux marbres de la frise, un écran attire l'œil des visiteur⸱ses, qui finissent par s'asseoir en face. Un documentaire revient sur deux siècles de « pillages ». Il a été réalisé par les professeurs émérites d'archéologie et de psychologie, Konstantinos Arvanitakis et Dimitrios Pandermalis. Sur un fond de musique classique, les précieuses statues y sont découpées à la scie, négligemment cassées en deux. Le film enchaîne sur des extraits de correspondance entre de riches marchands anglais et français, futurs acquéreurs de la frise. 

« Je vais aussi en prendre une [pièce] du Parthénon, mais il faudra la couper en deux. Les portes de la citadelle ne sont pas assez larges pour la laisser passer », écrit le peintre Lusieri au comte Elgin, célèbre pour avoir revendu les œuvres au British Museum. Devant le documentaire, les touristes sourient face à tant d’audace. Ils ricanent, même, quand une statue tombe à son décrochage. Au moins une que les Anglais n’auront pas... 

L'Acropole ne dispose que d'un tiers des marbres originaux. ©Julie Conrad

Un musée construit pour le retour des pièces

« On a imaginé ce musée pour que les Anglais rendent les pièces, pour prouver que la Grèce peut recevoir et protéger les statues », explique Dionysios Flevotomos, derrière de grandes lunettes carrés. L’immense salle qui conserve ce qu'il reste de la fresque est vitrée. Une forte lumière d’après-midi éblouit les touristes. Une longue succession de marbres à hauteurs des yeux s’étend tout autour de la pièce. Depuis la baie vitrée se distingue, sur les hauteurs de l’Acropole, le Parthénon. Un peu d’imagination suffit pour se représenter les frises sur leur monument d’origine. L’ancien musée de l'Acropole, plus petit, n'aurait pas été capable d’accueillir une telle collection : un argument du British Museum pour conserver les marbres. 

La Grèce a donc bâti le musée de l’Acropole et installé des répliques exactes des pièces manquantes, pour témoigner de sa capacité à récupérer les œuvres. « Avec ce nouvel espace, le public voit que le musée est prêt à bien réceptionner les pièces détenues par le British Museum. Pas besoin de le mentionner », entonne Dionysios Flevotomos. 

Un message que Londres ne semble pas entendre, malgré les réclamations constantes du ministère de la Culture grec, depuis plus de quarante ans. AKL a contacté le musée britannique, qui n’a pas souhaité s’exprimer et renvoie à son site internet. On peut y lire : « en 2009, un nouveau musée athénien, le musée de l’Acropole, a été construit pour accueillir les sculptures qui subsistent en Grèce. » 

Le British Museum résiste. La Grèce est pourtant soutenue par l’UNESCO. En 2023, le Vatican a rendu les trois fragments qu’il possédait. La France a, elle aussi, promis de rendre une pièce exposée au Louvre. Pour Eli Kritharaki, la Grèce doit ces retours à un changement de mentalité
« beaucoup moins coloniale . »

Une querelle de légitimité

Dionysios Flevotomos revient sur le peu de solutions qui s’offrent aux Grec·ques. « Nous ne pouvons pas traîner le British Museum en justice, on ne gagnerait
pas », regrette l’archéologue. Il poursuit : « lorsque les Anglais se sont servis, ils ont “acheté” les pièces à une époque où les lois sur le patrimoine ne s’appliquaient pas ». Les archéologues préfèrent alors jouer la carte de la
« pression éthique » en mettant en avant le pillage des Anglais et en assurant que les frises devraient retourner sur leur lieu d’origine : le Parthénon.

En février 2024, pour la première fois de l’histoire, le directeur du British Museum a émis l’idée d’une négociation. « Ils veulent nous rendre les pièces sous forme de prêt, c’est inadmissible », tonne Dionysios, sans même prendre le temps de développer. Sa collègue Eli, plus pédagogue, complète son discours. Accepter le prêt revient à reconnaître que les bas-reliefs sont une propriété anglaise. Et ça, la Grèce ne le veut pas. « C’est un détail légal mais qui a toute son importance », conclut la jeune guide. 

La proposition du musée britannique démonte sans le vouloir un de leurs arguments de prédilection : le transport des pièces entre les deux pays risque de les abîmer. Une excuse pour Dionysios : « la Grèce organise des expositions temporaires autour du monde, envoie des pièces et prend toutes les mesures nécessaires pour qu’elles voyagent en sécurité. »

Le musée reproduit la frise du panthéon ©Camille Ribot, image

Une réunification symbolique

La Grèce et l’Angleterre motivent leurs discussions avec le même argument : le caractère universel des frises du Parthénon. Pour Eli Kritharaki, le retour des œuvres est symbolique. « L’Acropole représente la démocratie. Les frises son héritage. C’est quelque chose qui ne se reproduira plus dans l’histoire de l’humanité. On ne construira plus d’aussi beaux monuments, avec autant de charge émotionnelle », argue-t-elle. En pointant du doigt l’universalité du message des œuvres, l’idée est de justifier un retour sur le lieu de création originel. Un mécanisme qu’on retrouve aussi du côté anglais. « Les frises font partie du patrimoine commun de l’humanité », peut-on lire sur le site du British Museum. 

Et si les pays étaient amenés à s'entendre sur une restitution des frises du Parthénon, le British Museum craint sans doute de créer un précédent : la majorité de ses pièces sont issues de nombreux « pillages » coloniaux. L'Égypte réclame déjà le retour d'œuvres exposées au British Museum.

Malgré tout, Dionysios croit en son rêve : « j’espère qu’elles vont revenir en Grèce un jour, mais je ne serai probablement plus là quand ça arrivera », finit-il par confier, le regard tourné vers l’Acropole.

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