"L'aventure humaine et scientifique
de toute une vie"
Huit jeunes étudiants et doctorants de l’UCLouvain ont eu, pendant quinze jours, le privilège de se la jouer Matt Damon dans Seul sur Mars.
Rencontre à leur retour de mission.
Depuis 20 ans, dans le désert de l’Utah, des équipes de scientifiques se relaient toutes les deux semaines pour expérimenter, le temps d’une simulation, les conditions de vie sur Mars. Entre ces visites de chercheurs confirmés, s’invitent une fois par an un groupe de jeunes étudiants et doctorants de l’UCLouvain qui, à leur tour, se prêtent au jeu.
“Je suis passionné par le spatial depuis tout petit, et j’attendais de participer à ce projet depuis la BAC 1”, raconte Cyril Wain, commandant en chef de la mission.
De gauche à droite : Julie Manon (30 ans), Jean Jacobs (30 ans), Cyril Wain (24 ans), Cheyenne Chamart (22 ans) et Sirga Drouet (21 ans).
De gauche à droite : Julie Manon (30 ans), Jean Jacobs (30 ans), Cyril Wain (24 ans), Cheyenne Chamart (22 ans) et Sirga Drouet (21 ans).
En rejoignant la Mars Desert Research Station (MDRS) début avril, ce groupe de quelques privilégiés est donc devenu le 240e crew à prendre part à cette aventure scientifique unique.
En amont du grand départ, tous ont longuement préparé une expérience à mener sur place, à laquelle ils se sont attelés durant la majeure partie de leurs journées. Pendant quinze jours, de 9h à 18h, ils ont ainsi alterné entre manipulations dans le science dome ou la greenhouse (comprenez : la serre), et sorties extra-véhiculaires pour explorer ou collecter des échantillons.
Julie, médecin de formation et doctorante depuis peu, a essayé de mettre au point un dispositif de fixation de facture qui ne nécessiterait aucune opération.
Julie, médecin de formation et doctorante depuis peu, a essayé de mettre au point un dispositif de fixation de facture qui ne nécessiterait aucune opération.
Pour son expérience, Cheyenne a passé le plus clair de son temps dans la serre.
Pour son expérience, Cheyenne a passé le plus clair de son temps dans la serre.
Julien Meert (25 ans), étudiant en médecine, a étudié l'impact de l'hypnose sur le sommeil de quatre de ses équipiers.
Julien Meert (25 ans), étudiant en médecine, a étudié l'impact de l'hypnose sur le sommeil de quatre de ses équipiers.
Dans l'observatoire, Ignacio Sánchez Casla, étudiant en aéronautique, est dans son élément.
Dans l'observatoire, Ignacio Sánchez Casla, étudiant en aéronautique, est dans son élément.
Audrey Comein (28 ans), doctorante en microbiologie, s'est intéressée à la survie de flores bactériennes.
Audrey Comein (28 ans), doctorante en microbiologie, s'est intéressée à la survie de flores bactériennes.
"On avait l'impression d'être nulle part"
“La première sortie, c’était vraiment le plus marquant ! Le fait d’être en combi dans ce décor ‘martien’, c’était incroyable”, se rappelle Cyril Wain, des étoiles encore plein les yeux.
Et pour cause, dans ce vaste canyon rocailleux, le paysage est à s'y méprendre. Les trois modules blancs de la station, reliés entre eux par ces tunnels de la même couleur, sont les seules traces de vie humaine à des dizaines de kilomètres à la ronde. “En raison de la gravité et de l'atmosphère, on n’avait pas vraiment l’impression d’être sur Mars. Mais on était à ce point coupé du monde et isolé géographiquement, qu’on avait l’impression d’être nulle part”, commente Cyril Wain, qui était lui déjà engagé dans la précédente mission, annulée à cause du Covid.
Sur place, seule une collaboratrice de la Mars Society, l’organisation à l’initiative du programme, se charge de les initier aux (fausses) combinaisons d’astronautes, à la conduite du rover et à quelques instruments de la station. En dehors de ce rapide tour du propriétaire et de quelques briefings donnés par le groupe de la précédente édition (remontant à 2019 à cause des reports et annulations successifs), les apprentis astronautes sont entièrement livrés à eux-mêmes. “C’est aussi le but du projet, de faire comme si on était les pionniers sur Mars, les premiers à y mettre les pieds”, explique Cheyenne, engagée dans un master de bio-ingénieure.
"Ici votre commandant qui vous parle. Est-ce que vous me recevez ?"
"Ici votre commandant qui vous parle. Est-ce que vous me recevez ?"
Une simulation qui ne s'improvise (presque) pas
Néanmoins, pas de quoi réserver la mission à une quelconque élite. Le projet Mars UCLouvain souhaite, avant tout, se montrer accessible à tous les étudiants et doctorants louvanistes. Au départ de cette 12e édition, à l’exception de leur commandant, les membres de l’équipage n’étaient d’ailleurs pas tous des passionnés d'espace. “Depuis qu’on a été repris, on s’est tous beaucoup investis dans le projet, via des visites, des rencontres, des conférences, etc. Et puis, on avait Cyril, notre puits de sciences, qui nous faisait de longs exposés pendant les trajets en voiture”, se remémore en rigolant Julie Manon, doctorante en reconstruction osseuse et doyenne de l’équipe.
Pour le volet scientifique, la plupart des membres ont également pu solliciter le soutien de leur faculté. À l’instar de Cheyenne, qui a mené diverses expériences sur la croissance des plantes. “Vu que la conquête spatiale est souvent critiquée, notamment en raison de l’urgence climatique sur Terre, je suis partie de là. Ma démarche était de trouver, avec l’aide d’un de mes professeurs, une expérience qui aurait aussi du sens sur notre planète”, explique-t-elle. “En ce qui me concerne, j’ai rencontré un professeur qui développe une nouvelle technologie de radar. C’était donc l’occasion de la tester dans de nouvelles conditions, avec comme objectif d’analyser une zone précise du désert pour déterminer s’il y avait ou pas de l’eau en sous-sol”, détaille Cyril Wain.
"On a joué le jeu à fond"
L’engin manipulé par cet ingénieur civil tout juste diplômé n’allait, cependant, pas jusqu’à l’extraction du précieux or bleu. Et dommage pour le confort de l’équipe car, simulation de la vie sur Mars oblige, les ressources étaient limitées. “On s’est très peu lavés. À la place, on a préféré garder notre eau pour boire à notre soif et manger à notre faim”, précise en souriant le Crew Commander.
Comme les ‘vrais’, la nourriture lyophilisée constituait, de fait, l’essentiel de l'alimentation à bord. Même si l’une d’entre eux est quelques fois parvenue à briser cette routine. Dans le cadre de son expérience, Sirga Drouet, étudiante dans un bachelier de biologie, a tenté d'initier l’équipage à un régime à base d'insectes. “Je peux vous assurer que le porridge avec des vers non broyés à 8h du matin, on n’est pas près de l’oublier”, plaisante Jean Jacobs.
"Quand on est à ce point isolé, la nourriture a un fort impact sur le moral. Ce petit-déjeuner là, c'était un peu dur", confie Cheyenne, à l'initiative de ce selfie matinal.
"Quand on est à ce point isolé, la nourriture a un fort impact sur le moral. Ce petit-déjeuner là, c'était un peu dur", confie Cheyenne, à l'initiative de ce selfie matinal.
Quand bien même une petite voix intérieure pouvait leur rappeler qu’il ne s’agissait que d’une simulation, les huit Louvanistes ont décidé de jouer le jeu à fond. “Si, alors qu’on était dans le sas de décompression pour sortir, on constatait qu’on avait oublié quelque chose, tant pis, on attendait les cinq minutes supplémentaires. Alors qu’on aurait très bien pu juste ouvrir la porte”, donne en guise d’exemple Jean Jacobs.
Preuve d’ailleurs du sérieux qui a habité cette mission, la plupart des expériences menées devraient faire l’objet d’articles scientifiques. “Nos expériences revêtaient toutes un caractère inédit, ce qui rend ces parutions pertinentes”, affirme Cyril Wain. Même s’il est encore trop tôt pour s’avancer, comme l’explique Jean Jacobs : “On génère beaucoup de données et l’analyse prend donc du temps.”
La mission a requis un budget de 30.000 €, principalement pour le trajet et le coût du matériel lié aux expériences. Un financement qui s'est réparti en une dizaine de sponsors.
La mission a requis un budget de 30.000 €, principalement pour le trajet et le coût du matériel lié aux expériences. Un financement qui s'est réparti en une dizaine de sponsors.
Des liens d'amitiés confortés
Au-delà de l’aventure scientifique, il en ressort surtout une aventure humaine inoubliable. Une réussite à mettre à l'actif des nombreuses réunions et teambuildings, organisés en amont du projet, qui ont permis à ce groupe de devenir, avant tout, une bande de potes. “Il y a quelques années, il y avait eu une équipe qui s’était quasiment rencontrée sur place, et ça avait plus été compliqué pour eux. Nous, sur l’aspect social, ça s’est super bien passé’, se félicite Cyril.
Il poursuit : “On n'avait pas vraiment accès à internet (NDLR : seulement à raison de deux heures par jour, pour faire parvenir leurs rapports à la Mars Society), donc personne ne scrollait sur son téléphone, et ça a amené beaucoup de longues et profondes discussions entre nous”. “Les personnes plus introverties, comme Jean ou moi, avions parfois besoin de recharger nos batteries en étant seuls", se rappelle Cheyenne. “Ce qui n’est pas toujours évident dans un environnement aussi exigu. Mais on se connaissait suffisamment que pour pouvoir discerner ces besoins de déconnexion propres à chacun”.
Pour "déconnecter", l'équipage a tenu à célébrer l'anniversaire de Jean, malgré les deux semaines de retard.
Pour "déconnecter", l'équipage a tenu à célébrer l'anniversaire de Jean, malgré les deux semaines de retard.
Tharsis Canyon
Dans les semaines à venir, le crew devra transmettre le flambeau à ses successeurs. Il leur revient d'ailleurs la tâche de sélectionner les huit heureux élus, parmi une quarantaine de CV. “Entre les médecins, ingénieurs et autres biologistes, nous étions une équipe très scientifique cette année", regrette un peu Jean Jacobs. "Pourtant, on essaye de s’ouvrir à toutes sortes de profils. Il y avait ainsi eu un étudiant en droit par le passé, son expérience avait été d’élaborer la première Constitution de Mars”.
“Pour la prochaine édition, on aimerait recruter des profils plus artistiques, car ça n’a jamais vraiment fait l’objet de simulation et c’est donc intéressant à explorer”, embraye Cyril Wain.
“Si on part du principe que les futures missions habitées sur Mars seront de très longue durée, voire sans retour, l’aspect culturel et créatif pourrait être très important d’un point de vue psychologique. En étant aussi éloigné de nos semblables, l’art devient la dernière chose qui nous lie à la Terre”, conclut Cheyenne Chamart.
Exploratrice dans l'âme, notre petite délégation belge a tenu à prêter son nom de mission à un canyon au large de la station, jusqu’ici inexploré. À défaut d’un jour laisser une empreinte sur le sol poussiéreux de Mars, le crew Tharsis s'est tout de même assuré une place dans la postérité.
Après une dernière photo souvenir (sans combinaison cette fois), Audrey, Cheyenne, Cyril, Ignacio, Julie, Julien, et Sirga ont amorcé leur retour sur Terre par un roadtrip à travers l'Utah, jusqu'à Las Vegas.
Après une dernière photo souvenir (sans combinaison cette fois), Audrey, Cheyenne, Cyril, Ignacio, Julie, Julien, et Sirga ont amorcé leur retour sur Terre par un roadtrip à travers l'Utah, jusqu'à Las Vegas.

