Les femmes prennent d'assaut le Musée d'art contemporain
Depuis décembre 2023, les femmes ont pris la gouvernance du Musée national d’art contemporain d’Athènes, aussi bien dans les œuvres que dans les bureaux. Organisé par une équipe de direction à majorité féminine, un événement inédit en Grèce et dans le monde donne un coup de projecteur pendant dix mois au travail de vingt-cinq femmes artistes.
« Nous sommes à deux minutes
d’une catastrophe nucléaire mondiale »
Dans la pénombre d’une salle de conférence, quarante-cinq femmes sont assises autour d’une table circulaire. Présidente, membres du gouvernement et expertes, elles débattent du désarmement du pays, alors que la menace d’une guerre nucléaire mondiale est à son paroxysme. En fond, une horloge indiquant minuit moins deux se dessine. Telle une épée de Damoclès, elle est un rappel constant et macabre de l’urgence de la situation et de l’hécatombe qu’un conflit nucléaire engendrerait.
La scène est tirée du film Two minutes to midnight, réalisé par Yael Bartana en 2021. En quarante-sept minutes, la réalisatrice imagine une alternative au système de pouvoir patriarcal dominant, en détruisant le schéma machiste de la guerre où sécurité et puissance ne peuvent être assurées que par force et violence.
Au travers de cette réflexion, l’artiste pose en filigrane la question : que se passerait-il si les femmes étaient au pouvoir ?
Une prise
de position audacieuse
Diffusé au premier étage du Musée national d’art contemporain d’Athènes, le court-métrage de Yael Bartana n’est pas une exposition isolée.
La quasi-totalité des espaces d'exposition est consacrée à des artistes femmes internationales, réunies sous le titre-parapluie « Et si les femmes dirigeaient le monde ? » Vingt-cinq artistes s'exposent en trois cycles programmés de décembre 2023 à la fin de l’été 2024.
« C’est une position audacieuse que le musée a décidé de prendre en incluant exclusivement des œuvres de femmes artistes dans cette présentation », affirme Eleni Koukou, l’une des curatrices de l’événement.
« La sous-représentation des femmes et l’urgence de l’égalité entre les hommes et les femmes est un problème majeur auquel tous les musées sont confrontés aujourd’hui. »
Dans les faits, c’est une donation de 140 œuvres du collectionneur Dimitris Daskalopoulos qui a donné à l’équipe du musée et à sa nouvelle directrice, Katerina Gregos, l’idée de mettre en place « What if women ruled the world ». Même si l’idée première n’est pas féministe ou militante, l’exposition s’inscrit indéniablement dans un mouvement de prise de conscience et de lutte pour les droits des femmes, en Grèce et dans le monde.
Elle survient à un moment clivant de l’histoire où des avancées significatives pour les femmes et des régressions alarmantes de leurs droits sont à la fois observées. « Il s’agit également de réajuster le curseur de l’égalité hommes-femmes », précise Mathilde Skiloyannis, conservatrice adjointe au EMST.
En Grèce, le mouvement #MeToo n’est arrivé qu’en 2020, deux ans plus tard qu’aux Etats-Unis ou en France, lorsque la championne grecque de voile Sofia Bekatorou a révélé avoir été agressée sexuellement par un haut dirigeant de la Fédération hellénique de voile.
L’année suivante, une vague de féminicides secoue le pays. 16 faits sont recensés et le nombre de victimes de violences domestiques augmente de 36%.
Mathilde Skiloyannis n’est pas surprise de l’arrivée tardive de #MeToo en Grèce. « Comme très souvent », les Grecs sont en retard lors des avancées sociales majeures. « Au moins c’est arrivé », hausse-t-elle les épaules. « J’espère que ce n’est que le début. »
Par cette exposition, le Musée national d’art contemporain d’Athènes compte en tout cas faire un pas en avant dans la bonne direction.
Femmes artistes
et femmes modèles
Au sous-sol du musée, la rétrospective de l’artiste Penny Siopis, intitulée For Dear Life, s'est installée depuis quelques jours au sous-sol du musée. Plusieurs centaines de créations retracent la vie et l’engagement de l’artiste grecque qui est née et a grandi en Afrique du Sud dans les années 50 et 60. Son œuvre, empreinte des thèmes de l’apartheid et de la colonisation, du racisme et du sexisme, a fait d’elle une référence artistique, au-delà des frontières sud-africaines.
En remontant dans les étages, les œuvres des artistes se dévoilent une à une. Au deuxième, une vingtaine de portraits aux couleurs chatoyantes attire le regard. Débutée en 2011, la série Salt de la photographe Lola Flash met à l’honneur des femmes qui ont fait bouger les lignes, à la petite échelle de leur milieu de vie. Toutes âgées de plus de 70 ans, elles continuent d’être engagées dans leur domaine respectif et prouvent que la beauté n’est pas une question d’âge.
« Je pense qu’elles étaient fières de participer à ce projet-là. » Au lancement de l’exposition « What if women ruled the world ? », le musée a organisé une rencontre entre toutes les artistes exposées. Le regard de Mathilde s’illumine au souvenir de cet événement. « Il y avait des artistes jeunes et des moins jeunes, des artistes connues et des moins connues. C’était enrichissant et inspirant d’assister à leur rencontre et de voir s’initier un dialogue artistique entre elles. »
« Les plus jeunes se sentent honorées et sont très enthousiastes à l'idée d'en faire partie », ajoute Eleni Koukou. « Mais certaines artistes ont manqué à l’appel. Chryssa Romanou, qui est décédée aujourd'hui [et dont la rétrospective se tient actuellement au 5e étage du musée, ndlr], est l'exemple d'une artiste qui n'a pas reçu l'attention que son travail méritait, par rapport à ses collègues masculins. Comme c’était le cas pour beaucoup de couples d’artistes, son mari était plus célèbre qu’elle. Encore aujourd’hui, ce sont toujours les artistes masculins qui raflent les grands prix. »
« Il incombe alors aux musées de réécrire et de réviser les artistes contemporaines qui n'ont pas attirées l'attention qu'elles méritaient. »
A 80 ans, Leda Papakonstantinou est la doyenne de cette exposition. « C'est un cas où nous avons vraiment vu que la mission du musée et l'idée de mettre l'accent sur les femmes artistes valaient réellement la peine », se félicite Eleni Koukou. « La joie et l'énergie qu'elle a données et reçues pour l'exposition étaient incroyables. »
Les femmes dans l'histo-art
L’exposition principale et centrale de l’événement s’étend au troisième étage. Intitulée « WOMEN, together », elle est constituée d’œuvres uniquement issues de la collection du musée, qui n’avaient pas été exposées depuis 2019.
La décision du musée est audacieuse et engagée et Eleni Koukou prend le temps de le souligner à nouveau. « C’est une déclaration forte qui pointe qu’il y a encore beaucoup à faire. Il y a certes, la globalité où d'une part, nous nous améliorons dans de nombreux domaines et, d'autre part, nous vivons une époque très dangereuse. Les choses reculent et nous rappellent des temps beaucoup plus sombres. »
Aucun thème commun ne relie les œuvres exposées, si ce n’est celui d’avoir été créées par une femme. Mais des thèmes liés à la cause féministe jalonnent indéniablement le dédale des salles. Sexualité, perception du corps féminin, abus et violences… Passage obligé pour pénétrer dans l’expo, une frise chronologique qui retrace la lutte pour les droits des femmes en Grèce, s’étale sur les deux murs du couloir d’entrée.
Dans une salle quelques mètres plus loin, sur un mur d’un blanc pur, une tache jaune et des filaments noirs s’impose dans notre champ de vision.
Perçu dans de nombreuses sociétés comme un symbole de pouvoir, de sagesse ou de sexualité, le cheveu peut aussi symboliser deuil, punition ou soumission lorsqu’il est coupé. Or, l’histoire des femmes est jalonnée de ces cheveux coupés, rasés, cachés et réprimés.
Pendues le long d’une baguette en bois, les mèches de l’œuvre Je ne supporterais pas de vivre sans toi de Maria Tsagkari ne sont pas sans rappeler le mouvement « Femme, Vie, Liberté » survenu en Iran après la mort de Mahsa Amini en septembre 2020, tabassée par la police des mœurs iranienne pour mauvais port de son voile.
Sortir du cadre
de l'art antique
Outre la mise en avant d’artistes femmes, une telle exposition est aussi à visée éducative, par une prise de conscience du public des enjeux contemporains à travers l’art. Et l’influence grandissante du musée va jouer un rôle évident pour atteindre cet objectif.
Fondé en 2000 et inauguré dans sa forme actuelle en 2019 seulement, l’EMST s’impose de plus en plus dans le paysage artistique athénien, majoritairement dominé par l’art antique. Une politique que Katerina Gregos a mise en place après son arrivée à l'été 2021, au poste de directrice artistique du musée. Fort de sa programmation multiforme et de son ouverture à tous les publics, l’EMST peut voir jusqu’à 5000 personnes venir assister aux vernissages. Mathilde Skiloyannis et Eleni Koukou sont toutes les deux formelles : l’exposition a connu un fort succès depuis son lancement, autant chez les Grecs que chez les étrangers.
L’EMST collabore aussi avec des écoles, des collèges, des universités. L’objectif est évidemment « d’amener et d’ouvrir le dialogue » avec le public, explique Mathilde Skiloyannis, conservatrice adjointe du EMST.
« Il s'agit de mettre une petite graine dans l’esprit des jeunes. »
De fait, les mentalités en Grèce ont du mal à évoluer et Mathilde le constate même parmi ses ami.es et au sein des couples dans la trentaine. « Avant, les femmes travaillaient à la maison. Aujourd’hui, elles sont au travail ET à la maison. La charge mentale a été multipliée par 1000. »
« L’art contemporain est toujours au cœur des problématiques actuelles et je pense que la meilleure façon de faire bouger les choses est que chacun, pour soi-même et dans son propre domaine, prenne une position claire sur toutes les questions urgentes de notre époque, et l'une d'entre elles est le droit des femmes », conclut Eleni Koukou.
« Que ce soit dans l’art ou dans le domaine professionnel en général, je pense que la jeune génération revendique bien plus leur position, leur expérience et leur potentiel. »
« Je pense que les femmes ont un grand avenir. »