Le rap engagé ; l'anarchie dans le flow

Au sommet des escaliers extérieurs devant l’un des bâtiments de l’université Panteion, les organisateur·ice·s peaufinent les derniers réglages son. Face à eux, la foule d’étudiant·e·s commence à remplir le grand jardin devant la scène. Ce soir, Simadi et Katw se produisent avec leur groupe de rap anarchiste. Les rappeurs connaissent bien les lieux après être venus à plusieurs reprises dans l'université. Ils y retrouvent un public adepte de leur musique.

Un instant plus tard, dans une énergie contagieuse, les deux chanteurs surgissent et empoignent le micro. Au programme : 3h de concert de rap aux notes engagées partagé avec d'autres artistes.

Cet événement était attendu de la part des étudiant·e·s de la faculté de sciences politiques et sociologiques. Un des lieux incontournables pour la communauté anarchiste d’Athènes. Un live-show organisé dans le but d'apporter un soutien financier à l’affaire judiciaire des “4 camarades”. Il s’agit de quatre anarchistes accusé·e·s d'avoir orchestré des actions violentes ces dernières années. L'État avait déclaré cette organisation camarade comme une bande terroriste.

Une nouvelle impulsion

“Notre principal objectif est de ramener le hip hop dans la rue, à sa place fondamentale. Nous voulons connecter notre quartier avec notre hip hop et défendre les problèmes auxquels notre communauté est confrontée”, affirme le rappeur Dionysisn Antonatos dit Nionios. Il fait partie intégrante de la communauté de rap indépendant d’Athènes mais il est aussi présent sur la scène du beatbox depuis qu’il a créé le collectif Hiphopkafenes. Cette nouvelle effervescence arrive après des années d’évolution. Simultanément la scène du Hip Hop dans la capitale connaît son premier essor à la fin des années 80 avec en toile de fond l'épanouissement du genre musical à l'échelle mondial.

Ces dernières décennies, la montée de l’extrême droite et la crise économique de 2008 en Grèce ont transformé la scène du hip-hop underground. Avec un taux de chômage atteignant jusqu'à 27,48% en 2013, en particulier parmi les jeunes, la population a subit une forte pression sociale et économique. Cette situation a poussé un grand nombre à se tourner vers le hip-hop comme moyen d'expression de leur colère et de leur frustration. Les artistes deviennent d'autant plus intransigeants dans leurs paroles face à la pauvreté, à l'injustice sociale, et à la corruption politique. Messolongi, allias Simadi, rappeur anarchiste et engagé de 32 ans explique : “ Je viens d'un milieu d'ouvrier, évidemment que la musique est pour moi le moyen de faire face à un gouvernement qui écrase les pauvres".

Les rappeur.se.s se souviennent de l'année 2013, où leur confrère chanteur et anarchiste Pavls Fyssas a été assassiné par un membre du parti néo-nazi de l’Aube Dorée, aujourd'hui interdite car considérée comme une organisation terroriste. Ce drame a engendré un traumatisme dans le monde du rap à Athènes. La colère des artistes s’est intensifiée avec cette volonté de se faire entendre. “Il y a beaucoup d'anarchistes qui répondent à ce crime à travers les arts. Depuis sa mort, le rap athénien a pris une position clairement antifasciste”, raconte Thaleia Kaldi, serveuse au bar le BadTooth qui accueille chaque semaine les nouveaux visages de la scène hip-hop, dont certains sont très engagés. Paris Halbouni, un rappeur dans la communauté de hip-hop et beatbox à Athènes, raconte : "ça a allumé un feu dans nos cœurs. Au-delà de la musique, c'est un gars qui s'est levé contre trop de choses".

“Dans le contexte politique actuel de l'Europe, face à la montée de l'extrême droite et du néo-libéralisme, la résurgence de ces concerts est inévitable" tonne Messolongi.

Aujourd'hui, les forces répressives du gouvernement conservateur grec se concentrent sur le nettoyage de tous les quartiers où l'expression libre menace le contrôle systématique de l'État. Le contexte politique affecte aussi le rap, comme tous les genres musicaux qui portent un discours critique sur la société. “La vraie vie, c’est dans les rues et ça le gouvernement ne le comprend pas.” confie Paris. 

Dionysis Antonatos appelé Nionios est un rappeur et beatboxeur. Avec son collectif, il organise des collectes pour les sans abris, défend les saisies de maisons par l'Etat et met en place des débats politiques.

Dionysis Antonatos appelé Nionios est un rappeur et beatboxeur. Avec son collectif, il organise des collectes pour les sans abris, défend les saisies de maisons par l'Etat et met en place des débats politiques.

Messolongi Dionisis, appelé Simadi, est un rappeur athénien qui se considère anarchiste. Il s'engage au sein des festivals de musique indépendants et refuse de se produire à des fins financières.

Messolongi Dionisis, appelé Simadi, est un rappeur athénien qui se considère anarchiste. Il s'engage au sein des festivals de musique indépendants et refuse de se produire à des fins financières.

Paris Halbouni, appelé Aksestos, est un rappeur et beatboxeur athénien. Il a fait ses débuts il y a une dizaine d'années.

Paris Halbouni, appelé Aksestos, est un rappeur et beatboxeur athénien. Il a fait ses débuts il y a une dizaine d'années.

Un mouvement intrinsèquement politique

Malgré l’intensité des collectifs et engagements, l’essor de ce genre musical se fait principalement dans certaines parties dans la ville : “On peut en trouver partout mais certains quartiers sont plus engagés que d’autres. Les artistes sont souvent liés à un territoire spécifique de la ville. Parfois ils vivent et travaillent là-bas”, éclaircit Leonidas Antonopoulous, journaliste TV et directeur à Kosmos Radio & Head Kosmos Jazz. 

À Athènes, certains concerts sauvages organisés en extérieur peuvent rassembler plus d’un millier de personnes, et ce, sans la moindre autorisation. Dans les rues, sur les places ou dans les parcs. C’est un mouvement intrinsèquement politique qui aborde des questions de genre, de sexisme, de racisme, d’homophobie et de transphobie. Des quartiers comme Exarchia où Kypseli à Athènes sont devenus des épicentres de cette révolte musicale.

Hors d'Athènes

Certains rappeurs engagés dépassent les frontières de la capitale. C'est le cas du rappeur Lex qui vient de Thessalonique. En 2022, il a rempli un stade de 25 000 personnes, une première dans l'histoire ru rap grec. Paris applaudit les dénonciations faites à travers ses textes, mais espère un engagement plus prononcé de sa part. “Dès que vous êtes plus connu il y a toujours le risque de la censure”, ajoute-t-il. 

Une résistance active

Dans ce milieu, les paroles ne suffisent pas : "La musique doit s'accompagner d'actions, sinon notre lutte perd de son sens" explique le rappeur Nionios. Un engagement à double tranchant. L'Etat réagit et condamne leurs actions : “Ils ont démoli les squats, supprimé certains financements et empêché les anarchistes d'organiser des concerts dans les universités “ se rappelle le jeune homme de 32 ans. 

La présence policière accrue et les interruptions fréquentes de concerts par les forces de l'ordre ont limité l'exploration de ce type de musique par le public. “Avant aucun policier ne pouvait entrer dans une université grecque. Maintenant, ils ont carte blanche. Ils peuvent entrer librement. ” lance Messolongi, le regard dur.

L'un des artistes rappeurs lors d'une soirée de beatbox organisée par le collectif Hiphopkafenes, le 23 mai 2024.

L'un des artistes rappeurs lors d'une soirée de beatbox organisée par le collectif Hiphopkafenes, le 23 mai 2024.

Un devoir de mémoire

Pour autant, cela n'a pas empêché leur capacité à rassembler 20 000 personnes lors d'un concert anarchiste auto-organisé à l'université d'Agriculture, à Athènes, en mai 2023. Ce live a été organisé pour apporter un soutien financier à quatre autres anarchistes de la capitale, en attente de leur procès. Nionios était présent, ainsi que Lex et d'autres grandes figures du rap athénien. L'événement a eu un grand retentissement et marque encore les consciences aujourd'hui. "La communauté soutient la plupart de ces gars détenus" affirme Messolongi.

Leur musique et leur engagement, c’est avant tout une lutte contre l’oublie de l’Histoire, dont celle d’Athènes. Dans son clip "Sourire" sorti en 2021, le rappeur Nionios et ses confrères rendent hommage aux victimes assassinées dans la ville en raison de leurs convictions politiques, leur engagement social ou leur identité. «  Cette chanson rappelle que les sacrifices de ceux qui nous ont quittés ne seront jamais vains. Nous crierons leurs noms à haute voix, dans les sourires et le jeu des prochaines générations » promettent les chanteurs.


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