Quand la niche protège de la tempête

La transformation numérique au sein de la rédaction de Télérama

Une «révolution copernicienne» est en marche au sein de la rédaction de Télérama. Soixante-dix ans après sa naissance, l’hebdomadaire fait face à un grand dilemme : comment survivre à la mutation numérique sans endommager son ADN ?

« On peut très bien passer une excellente soirée sans télévision ». Le slogan de Télérama, fin des années soixante-dix. Un paradoxe ? Surtout pour un hebdomadaire dont la vocation est de publier les programmes télé ? « Pas vraiment - rétorque Ludovic Desautez son rédacteur en chef numérique - dès sa naissance, Télérama développe une vision critique envers la télé en disant que oui la télé existe, mais, ne la consommons pas comme des imbéciles.» À l'image de ce spot télé diffusé en 1980 :

Fondé sur cette idée, Télérama s’est donné une mission, celle de la prescription culturelle et a su se doter d’une identité forte et d’un lectorat régulier. Un hebdomadaire clivant, étiqueté catho-gauche, puis humaniste et engagé, il s’est démarqué de ses prétendants concurrents de la presse TV, comme Télé 7 jours, Télé Star, Télé Z, et de ceux des magazines d'actualité comme L’Obs, Le Point, et L’Express.

«Un ADN fort ne garantit pas la survie»
Ludovic Desautez, rédacteur en chef numérique de Télérama

Cependant, «un ADN fort ne garantit pas la survie,» reconnaît Ludovic Desautez. En 2015 alors qu’il prenait les rênes de la rédaction web de Télérama, la vente du magazine, en recul de 2,37 %, atteignait 564 956 exemplaires dont 88 % via les abonnements papier et 0 % en version numérique.

Le site créé en 1998  ne se nourrissait pas seulement d’articles spécifiques pour le web, mais de tous les contenus (reportages, critiques, portraits et dossiers spéciaux) produits pour la version papier qui n’étaient mis en ligne que quelques jours après leur publication dans le magazine.

Jusqu’alors Télérama suivait, comme pratiquement tous les médias “traditionnels”, le modèle de diffusion sur le net, appelé “tout gratuit”. «Ce fut une période de flou : personne ne savait où on allait. Les chiffres et les données étaient encore difficilement déchiffrables et compréhensibles pour donner une vision d’un modèle économique. Les annonceurs achètent tout et n’importe quoi au prix non mesuré,» explique Ludovic Desautez.

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Ludovic Desautez, rédacteur en chef numérique de Télérama

Ludovic Desautez, rédacteur en chef numérique de Télérama

Les années de tempête

C’est en 2012 que la chute se fait réellement sentir : la vente du papier, par conséquent, les recettes publicitaires baissent d’année en année alors que la rentabilité via les sites n’est toujours pas au rendez-vous. Résultat : les rédactions rétrécissent : 1158 suppressions d'emplois dont 600 journalistes en seulement une année. Certains négocient des salaires en baisse pour éviter les licenciements. D’autres, cherchant des recettes tous azimuts sur Internet, développent leurs éditions numériques et misent sur la partie payante.

« Une nouvelle formule éditoriale pour conquérir de nouveaux lecteurs et continuer de séduire les actuels. »
Fabienne Pascaud, la directrice de la rédaction de Télérama

À Télérama, en revanche, ni licenciements économiques, ni restrictions budgétaires. Fabienne Pascaud, la directrice de la rédaction, annonce au mois de mars, une série de mesures afin de «conquérir de nouveaux lecteurs et continuer de séduire les actuels». Une nouvelle formule éditoriale naît avec des critiques cinéma plus courtes, de nouvelles rubriques consacrées à la photographie, aux expositions, aux concerts, aux jeux vidéo et à la télé de rattrapage (en différé).

Même si la baisse des ventes se poursuit dans ces années de tempête, Télérama souffre moins que ses concurrents. Sa diffusion “France payée” en 2018 a atteint 506 966 exemplaires, en recul de 4,62 %, alors que les poids lourds des magazines “presse télé” ont chuté de 5,32 % et ceux des magazines d'actualité de 9,77 % , selon l’ACPM.

Si Télérama a pu mieux résister à cette crise que d'autres, c’est en grande partie grâce à son positionnement de niche. «Un média de niche ne garde pas ses abonnés dans le jeu de concurrence,» précise Ludovic Desautez, «nous avons une promesse et les gens s'abonnent pour cette promesse, pas en nous comparant à nos concurrents. Alors que dans la catégorie presse télé il n’y a pas d’engagement : dès que l’un devient moins cher, les gens l'achètent et le préfèrent aux autres.»

Comparaison de la répartition de la diffusion France payée en 2017 - Source ACPM -

Cet engagement qui se traduit en un accompagnement culturel a créé un lien fort avec le lecteur. Une fidélité constante qui a permis à l'hebdomadaire de mieux organiser sa transformation numérique.

La Une du 13 Octobre 1957

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La Une du 25 février 1968

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« Un schisme professionnel et générationnel »

Néanmoins, Ludovic Desautez affirme que les changements de consommation et de pratiques culturelles ont créé « un schisme professionnel et générationnel». De fait, Télérama est pris dans un tir croisé : « D’un côté, la défaite du modèle “tout gratuit” sur Internet et la chute du lectorat papier - ce qui concerne tous les news magazines. De l’autre, la spécificité de Télérama, c’est-à-dire couvrir les programmes télé, alors que la consommation linéaire de la télévision est déjà has-been.»

En effet, la part des Français consommant des contenus en différé a doublé en un an. Selon Médiametrie, en 2018, plus de 3 millions d’individus regardent chaque jour des contenus TV et des contenus SVoD (vidéo à la demande), quel que soit l’écran (télévision, ordinateur ou smartphone). Leur âge moyen est de 31 ans.

Pour satisfaire «cette génération dont le repère est numérique, et qui veut être maître de jeu,» Ludovic Desautez compte lancer, au premier trimestre 2019, un projet mobile : «Une grille de la télé 2020 pour accompagner la nouvelle façon de regarder la télé. On sera capable de vous dire tous les soirs “le meilleur à regarder”. »

« On mettra - du point de vue ergonomique - au même niveau une série Netflix, un documentaire Arte, une chaîne Youtube, une émission radio ou un podcast web. »
Ludovic Desautez, rédacteur en chef numérique de Télérama

Autrement dit une proposition critique pour une consommation à la carte. « Tout en gardant l’ADN de Télérama, précise-t-il, c’est-à-dire la prescription, la recommandation. On s'adapte juste au lectorat. »

Dans cet esprit, dès son arrivée en 2015, sont lancés deux chantiers importants : le passage en “responsive web design” afin d’adapter le site aux différents supports (surtout mobile et tablette), ainsi que le positionnement numérique pour un meilleur référencement.

Ensuite, en septembre 2018, alors que le mot “bimédia” était encore tabou au sein de la rédaction, les services Télé et Ciné (en version numérique et papier) ont fusionné. «Une révolution copernicienne à l'échelle de Télérama,» selon Ludovic Desautez : «J’ai essayé d’amener Télérama vers une façon de penser numérique, en respectant ce que sont les attendus du marché et les tendances. Car nous pensons que la compétence de Télérama est celle de la critique et que, in fine, le support n’a pas tellement d’importance.»

«Il n’y a pas feu à bord»

Une révolution copernicienne, certes, mais qui se veut progressive. «On a la chance d'être dans un canard où il n’y a pas feu à bord; ce qui est un luxe.» souligne Ludovic Desautez et il ajoute :

« Je pense qu’il ne faut pas prendre des grandes décisions précipitamment. Elles sont souvent fracassantes. »

« Beaucoup l’ont fait, précise-t-il, en diminuant les ressources ou en se privant des talents et des gens expérimentés et finalement ils se sont trouvés avec des contenus sans queue ni tête sur le web et sur le papier.»

Nouvelle page d'abonnement opérationnelle dès janvier 2019

Nouvelle page d'abonnement opérationnelle dès janvier 2019

Le site Télérama.fr affiche 2,8 millions de visiteurs uniques mensuels en octobre 2018, soit 28 % d’augmentation par rapport à l’année précédente. Le défi sera de les convertir en abonnés qui pour l’instant ne représentent que 0,10 % des ventes. À en croire son rédacteur en chef numérique, il n’a pas encore atteint «sa masse critique par rapport à sa valeur patrimoniale et mérite de doubler son audience d’aujourd’hui».

Renforcer et développer la zone abonnés numériques, créée en mars 2016, sera le grand chantier de 2019. L’objectif : attirer des abonnés 100 % digitaux.

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