Des agoras aux assemblées ouvertes : une culture politique faite
de hauts et débats
En Grèce, et en particulier à Athènes, de nombreuses assemblées ouvertes ont été créées ces dernières décennies. Après avoir vécu un certain succès, ce mouvement semble aujourd’hui sur le déclin. Reportage au cœur d’Exarcheia, le quartier alternatif de la capitale grecque.
Mardi 21 mai 2024, 19h, sur la colline Stréfi à Athènes.
Une dizaine de personnes montent la colline, en silence, et s’assoient sur les marches d’un petit amphithéâtre fait de pierres. Ce soir, des anarchistes, - mais pas seulement -, se réunissent dans le cadre d'une assemblée de solidarité aux militant·es emprisonné·es, fugitif·ves et persécuté·es.
Sur cette colline du quartier d'Exarcheia, des assemblées ouvertes s'organisent presque tous les jours. Ouvertes ? Car des individus de divers horizons peuvent y participer. Toutes sont politiques. Et traitent de la lutte contre le racisme, du soutien à la Palestine, de la situation des réfugiés, ou bien des violences aux frontières.
« C’est la forme de démocratie la plus directe possible »
Comme les agoras d'autrefois, ces assemblées se veulent être une expérimentation démocratique et populaire. « C’est la forme de démocratie la plus directe possible », explique Adonis (prénom modifié), un jeune militant anarchiste de 20 ans. « On veut que le peuple s’organise par lui-même. Ces espaces d'échange sont de petites sociétés, loin des partis traditionnels. » Ici, les prises de décision sont prises sans chef. L'assemblée donne son avis et s'autogère.
Adonis a été autorisé à échanger avec les journalistes d'AKL après une décision favorable des membres réuni·es ce soir-là (voir les coulisses du reportage en fin d'article).
À Athènes, les assemblées ouvertes sont devenues très populaires à partir de 2008. Aujourd’hui, le mouvement est en déclin. « L’esprit révolutionnaire se perd. En 2012 par exemple, une manifestation pouvait réunir entre 10 et 12 000 anarchistes. Maintenant, les plus importantes atteignent environ les 1 500 », déplore Adonis. Néanmoins, il continue d'espérer que la lutte perdure et qu'un jour, elle reprenne de l’ampleur : « Pour moi, le mouvement n’est pas mort. Il permet de nous construire une conscience de classe. Et avec le système capitaliste dans lequel nous vivons, nous devons nous organiser. »
Refaire le monde
S’organiser, pour quoi faire ? Selon leurs participant·es, les assemblées ouvertes permettent d'impliquer chaque citoyen·ne grâce à l'exercice d'une démocratie directe. Et ainsi, de favoriser l'union pour faire front commun face aux politiques qu’ils et elles n’acceptent pas.
Ces initiatives citoyennes, démocratiques et autogérées, sont apparues comme des
« “solutions magiques” à la crise, des appels à revenir à l’antique “démocratie athénienne” », évoque Stathis Kouvélakis, chercheur en philosophie. Cependant, à cause d’une différence de points de vue entre leurs membres, les idées issues des assemblées ouvertes, - aussi appelées, le mouvement des places -, n’ont jamais dépassé le cadre des acteur·rices les plus politisé·es. Stathis Kouvélakis écrit : « La lacune [du mouvement est qu'il] n’a pas laissé derrière lui un cadre, ou un projet [...] capable de mener la lutte populaire à un niveau plus élevé. [Mais] il a renouvelé [les] actions collectives et impulsé – ou renforcé – un nombre significatif d’initiatives locales de solidarité, d’auto-organisation et d’action directe. »
Dans l'assemblée où participe Adonis, les militant·es ont choisi « d'aider les réfugiés politiques grâce à des manifestations, des événements ou des actions pour leur donner des nouvelles de l'extérieur ». Parfois, même des festivals sont mis en place sur la colline Stréfi. Le prochain aura lieu les 1er et 2 juin pour mettre à l'honneur l’art et les rencontres entre les habitant·es. Une façon de « refaire le monde ».
2008, une année charnière
Des assemblées existaient au sein des universités ou dans certaines entreprises avant les années 2000. Mais, elles ne sont en rien comparables aux assemblées ouvertes qui ont vu le jour à partir de 2008. Plusieurs événements marquants ont permis leur naissance, dont l’un eut un effet catalyseur.
Christos Bartzocas, propriétaire du Rezin, un bar rock fondé en 1988 - et qui serait « le plus vieux bar rock du quartier » -, se remémore : « Je m'en souviens comme si c’était hier. Ça s’est passé le 6 décembre 2008. Je vivais juste au-dessus de l'établissement et je regardais un match de football. Puis, j’ai été surpris par un tir de pistolet. Alors je suis descendu et trois gars se tenaient devant mon bar. Interloqués eux aussi, ils m’ont demandé si j’allais bien. Peu après ils ont remonté la rue. Et à 50 mètres d’ici, un policier a tué un de ces gars, d’un coup de feu. Il s’appelait Alexandros Grigoropoulos. Sa mort a créé beaucoup de bouleversements et de nombreuses émeutes. »
Le meurtre de ce jeune homme, âgé de 15 ans, a été un acte fondateur du « mouvement des places ». Selon l'historien canadien Robert Graham, après les émeutes, les manifestant·es ont ressenti le besoin d’ « obtenir des lieux de rencontre […] C’était une manière de prolonger les relations nouées pendant la révolte. De nombreuses assemblées furent créées à cette époque, mais seules quatre d’entre elles continuèrent à fonctionner. Les autres sont réapparues lorsque le mouvement social a éclaté à nouveau [...], comme cela s’est produit en 2011, lorsqu’il y a eu une quarantaine d’assemblées à Athènes ».
Un mouvement en bout de course
Certaines périodes difficiles sont donc devenues des terreaux fertiles. L'année 2012, marquée par le début de la crise de la dette publique grecque, aurait pu en être un nouvel exemple. Pourtant, le mouvement a commencé à faiblir. « Les gens avaient d’autres priorités », constate le patron du Rezin bar, « et quelques années plus tard, la pandémie de COVID-19 a encore enfoncé le clou ». Un constat partagé par Adonis qui déplore le passage de la pandémie et de ses quarantaines. Il ajoute : « C’est aussi une période où les riches sont devenus beaucoup plus riches, les pauvres bien plus pauvres. [...] Les policiers se sont aussi lâchés, ils se sont mis à faire ce qu’ils voulaient. Tu pouvais sortir de chez toi et être arrêté, même si tu n’avais pas d’idéologie politique. »
Sur la colline Stréfi, des tensions avec la police ont mis à mal la bonne tenue des assemblées. À partir de 2019, l’ancien maire conservateur, Kostas Bakoyannis, avait voulu moderniser la colline pour la transformer en un lieu touristique. Venues protéger le début du chantier, les forces de l’ordre s’en étaient pris à plusieurs habitant·es du quartier.
« Les gens ont commencé à quitter le quartier »
Suite à de nombreuses mobilisations, les militant·es ont pu reprendre la colline en 2023. Mais aujourd’hui encore, la crainte d'une nouvelle intervention policière persiste. Pendant l’interview, Adonis s'arrête de parler dès qu'il entend le son d'une moto. Aux aguets, ses yeux scrutent les chemins qui mènent à l'amphithéâtre : « La police vient souvent ici en moto pour emmerder les gens. S’ils sentent que c’est leur jour et qu’ils ont envie de se battre, ils viennent. Et ils peuvent trouver des prétextes, comme une vérification d’identité, pour te priver de liberté pendant 48 heures. »
D’autres commerçant·es du quartier s'attristent du déclin du mouvement. Yiannis Zelianios, patron de la librairie Closer Books, située sur la place d’Exarcheia, a suivi de près les assemblées qui se sont tenues près de son magasin. Lui, pense le mouvement sur sa fin, il serait même « déjà mort ».
« Il existe trop de groupes divers dans ces assemblées, avec des identités bien trop distinctes. Alors beaucoup n’arrivent pas à s’entendre et le mouvement ne peut que mourir », souffle-t-il. Un peu plus bas, dans la rue Stournari, un commerçant nommé Thanasis, indique que les assemblées pâtissent de la gentrification (Voir cet article d’AKL) : « Tout devient hors de prix ici. Alors les gens ont commencé à quitter le quartier, surtout à cause du prix des logements. »
Les quelques personnes politisées encore engagées dans les assemblées ouvertes gardent tout de même espoir. Ils et elles ne veulent pas perdre leur identité et leurs espaces de lutte, durement acquis. Comme Adonis, certain·es comptent bien se battre jusqu'à la fin : « Est-ce que les assemblées ouvertes sont la meilleure façon de combattre le système ? Je ne sais pas. Il est possible que je ne le sache pas jusqu’à ma mort. Toutefois, ça nous permet de nous auto-organiser et de résister. »
Les coulisses du reportage
Pour les besoins de notre sujet, nous nous sommes rendus à deux autres assemblées ouvertes pour rencontrer leurs participant·es. Mais, compte tenu de leur réticence à parler aux journalistes ou à tout ce qui ressemble à un·e touriste curieux·euse, ces personnes ont refusé de nous répondre.
Les raisons évoquées sont les suivantes :
- par peur que l’article desservent leurs causes.
- par désintérêt si l’article ne paraît pas dans un journal militant.
- par mécontentement que des personnes extérieures au mouvement ne participent pas aux débats et se contentent d’analyser leurs actions. Ces militant·es ne souhaitent pas faire partie d'un « tourisme de l'anarchisme ». Un phénomène qu'ils et elles rencontrent de plus en plus, et déplorent.
Toutes et tous ont souhaité être anonymisé·es et ne pas être pris·es en photographie.
