Survivre à la gentrification

La dernière lutte d'Exarchia

Crédits A.DL

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Crédits : M.S

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Dans les guides touristiques, le mythe persiste : le quartier, berceau de l’anarchisme et de la contre-culture grecque, est toujours présenté comme alternatif et contestataire. Mais face à la gentrification, au tourisme et à l’intervention étatique, l’esprit d'Exarchia s’essouffle. De petits bastions de solidarité résistent, tant bien que mal.

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“Des lieux de solidarités ? Bien sûr qu’il y en a dans ce quartier. Mais ils vont disparaître !” s’exclame Georgia. La quinquagénaire s’affaire à plier jeans, robes et chemises. Pourtant, dans ce petit local en plein cœur du quartier d'Exarchia, nous ne sommes pas dans une boutique. Georgia n’est pas salariée et les trois personnes qui fouillent dans les cagettes à la recherche d’une pépite rare ne sont pas des client⸱es. “Ici, tout est gratuit, et moi je suis bénévole, précise la petite femme. Mais combien de temps va-t-on tenir ? Avec les loyers qui grimpent en flèche et la concurrence des nouveaux magasins… je ne reconnais plus Exarchia”.

“La solidarité, c’est l’esprit du quartier”

Ici, cela fait longtemps que l'entraide est le maître-mot. Exarchia est devenu le bastion grec de l'anarchisme et de la contre-culture, grâce aux mouvements étudiants. La fin de la dictature a été précipitée par le blocage de Polytechnique en 1973, en plein cœur du quartier. Dans les années 2000 puis 2010, c’est surtout la crise économique et la crise migratoire qui y ont renforcé les initiatives solidaires. “Les afflux de réfugié·es ont vraiment rassemblé tout le quartier !” se remémore Marina, une militante anarchiste et habitante d’Exarchia. 

Aujourd’hui, la lutte principale se concentre autour de l’opposition à la construction d'une station de métro, sur la place historique et centrale du quartier. Bordée de soixante-dix arbres, c’est là que les habitant⸱es avaient l'habitude de siroter en terrasse, et de se rassembler pour discuter de la vie du quartier. 

Crédits : A.DL

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Les luttes s’affaiblissent 

Mais cette fois, les mobilisations n’ont pas permis de sauver ce lieu hautement symbolique. La place n’est plus accessible, ni même visible. Tout ce que l’on aperçoit, ce sont d’énormes barricades en métal, surmontées de grillages. En levant la tête, on peut encore distinguer les plus hautes branches des arbres, qui seront bientôt coupées. “Le mur de Berlin”, plaisante Marina en haussant les sourcils. Avec ce projet, le gouvernement conservateur et la mairie d'Athènes entendent désengorger le centre-ville, asphyxié par la circulation des automobiles. Les propositions des collectifs de construire la station un peu plus loin n'ont pas été entendues.

Marina passe régulièrement devant la dernière maison d'édition anarchiste du quartier. Crédits : C.R

Marina passe régulièrement devant la dernière maison d'édition anarchiste du quartier. Crédits : C.R

Pour les opposant⸱es, ce projet est avant tout un acte politique “pour détruire l’âme du quartier”. “Les gens se mobilisent encore régulièrement”, assure Marina, encore pleine d’espoir. Pourtant, difficile d’imaginer que ces protestations aient encore un impact. Cette semaine de mai 2024, les barrières ont encore gagné du terrain sur l’espace public, et la présence de la vingtaine de membres de la police anti-émeutes n’étonne plus vraiment. Un comble pour ce lieu, longtemps "interdit" aux forces de l'ordre.

La police anti-émeutes patrouille 24h sur 24 autour de la place d'Exarchia. Crédits: M.S

La police anti-émeutes patrouille 24h sur 24 autour de la place d'Exarchia. Crédits: M.S

“C’est à partir de 2019 que le quartier a commencé à perdre de son esprit”, assurent plusieurs habitant⸱es. 2019, c'est l'année des élections législatives qui ont amené le parti conservateur au pouvoir. En conséquence, la plupart des squats, emblématiques du quartier, ont été évacués un à un. Les personnes précaires, réfugiées ou qui prônent un mode de vie alternatif se sont retrouvées à la rue du jour au lendemain. Mais même fermés, les squats résistent à leur façon : par les graffitis qui recouvrent leurs murs.

“Tourists not welcome”

Dans le quartier, difficile de trouver un coin de rue encore vierge d'inscription, en grec ou en anglais. Mais entre les affiches sauvages, les tags militants et les “ACAB”, on trouve des slogans plus ciblés : “Hipster go home”, “Tourists not welcome” ou encore “Destroy AirBnb”. “Je ne suis pas forcément d’accord avec l’idée d’écrire partout… mais je compatis, j’en comprends les raisons”, lance Christos Bartzocas, le propriétaire du bar rock le plus ancien du coin. 

Les graffitis dénoncent une gentrification organisée. Pour Foteini Papatheodorou, qui a consacré sa thèse de licence à la gentrification d’Exarchia, les décisions du gouvernement et les initiatives privées ont accéléré ce processus. Par exemple, le choix du Parlement d'augmenter le nombre de golden visas. Des visas exclusivement accordés à de riches acheteur·euses étranger·es de biens immobiliers.

Le graff est l'une des principales formes de contestation à Exarchia. Crédits : A.DL

Le graff est l'une des principales formes de contestation à Exarchia. Crédits : A.DL

Les conséquences sont concrètes : “Les résidents de longue date, les minorités, les groupes LGBTQ+ et les groupes politiques se sont déplacés, indique-t-elle. Soit directement en raison de la hausse des prix des loyers, soit indirectement parce que le caractère d'Exarchia change radicalement et qu'ils éprouvent un sentiment d'aliénation”, écrit la chercheuse.

Les nouveaux commerces sont également en ligne de mire des défenseur⸱euses du quartier. Des nouvelles friperies ou cafés plus chers que la moyenne apparaissent maintenant régulièrement. “Ils attirent les touristes et poussent à la consommation”, peste Marina. Elisabeth, gérante d'un café vegan, voit les choses d’une autre façon : “Les produits vendus sont souvent locaux, et il faut aussi soutenir l’économie grecque !”. 

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“On continue de se battre”

Les espaces cultivant l’esprit d’Exarchia n’ont en revanche pas tous disparus. Les principaux squats anarchistes ou à destination des immigré·es et réfugié·es et  les centres sociaux comme le  K*VOX, Nosotros ou encore le Centre des immigré·es sont toujours debout, malgré les tentatives de démantèlement des autorités.

Le quartier ne risque pas de se taire. Des manifestants chantent régulièrement leurs slogans dans la nuit athénienne : cause palestinienne, anti-fascisme, anticapitaliste,... Des manifestations non déclarées toujours spectaculaires.

À Exarchia, on scande ou on s'aide. Les collectifs mettent en place de nombreux cours de langues gratuits pour les étranger.es. Le squat de la rue Tsamadou en a fait sa spécialité. Deux rues plus loin, des bénévoles proposent des soins médicaux aux personnes les plus précaires.

L'organisation collective va jusqu'aux espaces verts, avec le parc Navarino et la colline Stréfi. Deux lieux autogérés couverts de tags et d'affiches, dont les habitants prennent soin, tour à tour.

La gentrification fait rage, mais les habitués résistent, tant qu'ils le peuvent : “Nous sommes nombreux et nombreuses à tout faire pour ne pas bouger de là. On espère préserver l’esprit de notre quartier malgré tout!”, conclut fièrement Marina. 

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