En ville, le chemin des femmes est pavé d'embûches
L’Antiquité a laissé à Athènes un héritage architectural prisé par des millions de touristes chaque année. Mais cet héritage est difficile à concilier avec les réalités contemporaines, et surtout celles des femmes. Manque d’accessibilité, insécurité… La capitale grecque est pensée par et pour les hommes.
En cette après-midi étouffante du mois de mai, Marianna se balade dans le Jardin national d’Athènes. Devant elle, la poussette de Nikola, son petit-fils de deux mois, avance en tremblotant. De temps à autre, des cailloux se coincent dans les roues, les poussant à s'arrêter quelques secondes. La retraitée de 73 ans y est habituée, dans une ville aussi rocailleuse que la capitale grecque. Pourtant, elle ne peut réprimer un soupir quand elle fait face à un énième trottoir. Niché sur son coussin blanc, Nikola va encore devoir subir quelques secousses.
Athènes est une ville à l'architecture unique : ses rues pentues, ses vastes places et ses longs escaliers sont tous empreints de son passé antique. Mais dans le quotidien des habitantes, cet héritage urbain a ses contraintes. Mères, personnes âgées et jeunes femmes: toutes sont concernées.
Du manque d’accessibilité au danger
L’exemple de la poussette est parlant : le centre-ville, truffé de marches et de pavés en pierre, peut devenir un parcours de combattante. « Il y a très peu de rampes, que ce soit dans les escaliers ou les rues », déplore Marianna. « Et même quand il y en a, les trottoirs sont trop petits pour y circuler ». Leur largeur dépasse rarement la trentaine de centimètres. Résultat : dans de nombreuses rues, il faut marcher sur les routes. Avec tout le danger que cela implique, compte tenu du chaos de la circulation athénienne.
À Athènes, circuler avec une poussette est tout un art !
À Athènes, circuler avec une poussette est tout un art !
Une problématique dont Eva Grigoriadou, architecte de formation, s’est emparée en 2019 en créant URBANA, une organisation à but non lucratif spécialisée dans la planification urbaine inclusive. C’est lors de ses études à Barcelone qu’Eva découvre l’urbanisme féministe. À son retour, elle réalise l’ampleur de ce qu’il reste à faire. « La ville d’Athènes a été conçue par les hommes, pour les hommes », regrette-t-elle. Ses recherches visent à évaluer la qualité de la mobilité féminine dans l'espace public, au travers de plusieurs critères: l'accessibilité, la vulnérabilité ou encore la représentation.
L’enjeu est crucial, car les femmes endossent un rôle encore très traditionnel dans la société grecque. « Elles s’occupent des enfants, mais aussi des parents voire des beaux-parents », précise Eva. En 2017, une étude de l’Autorité statistique grecque (ELSTAT) a ainsi montré que les femmes consacraient environ quatre fois plus de temps que les hommes aux tâches de soins. Ces responsabilités impliquent des déplacements beaucoup plus fréquents. Or les moyens de locomotion privilégiés par les Athénien·nes sont aussi genrés. D’après les enquêtes participatives menées par Eva, corroborées par une étude du Parlement européen, les femmes sont surreprésentées parmi les usager·es des transports en commun et les piéton·nes, tandis que les hommes se déplacent avant tout en voiture. Et ce sont eux qui bénéficient le plus des infrastructures : « On construit de grosses avenues, des parkings, mais on investit peu dans l’accessibilité des transports », soupire Eva.
À la petite échelle du quartier d'Exarcheia, les problèmes d'accessibilité sont multiples.
Toutes ces contraintes ont poussé Théodora, mère de deux enfants, à s'éloigner du centre-ville où elle a pourtant grandi. Metaxourgeío, Exarchia ou Kolonos sont autant de quartiers qui lui évoquent de mauvais souvenirs. Trop de voitures, pas assez de toilettes où changer son bébé, ni de bancs pour se reposer deux minutes. Du moins en dehors des parcs, comme le Stavros Niarchos, où la jeune femme de 31 ans se confie : « Quand mon premier fils est né, je ne me sentais pas à l’aise de sortir avec lui sans mon mari ». À ses côtés, le petit garçon s’agite sur sa trottinette. « C’était épuisant de nous tenir tous les deux constamment hors du danger ». Il y a deux ans, elle en a eu assez. Elle a déménagé au Pirée, à 8 kilomètres au sud de la capitale.
« Ici, on ne se soucie pas des femmes »
Le temps où les Athéniennes étaient exclues de « l’agora », l’espace public, ne semble donc pas si lointain. Ce manque de considération pour leur confort révèle une indifférence plus globale. La Grèce est le pays européen le moins avancé en termes d'égalité hommes-femmes, selon le dernier rapport de l’Institut européen pour l’égalité des hommes et des femmes.
La faible représentation des femmes à Athènes en est un premier signal. La majorité des noms de rues et statues photographiées chaque jour par des milliers de touristes font référence à des hommes. Les statues de femmes sont souvent anonymes, voire surplombées par des figures masculines. Cette tendance a des effets très concrets : « Les jeunes filles intègrent inconsciemment ce qui est valorisé et apprécié dans leur espace », analyse Eva. Grandir femme à Athènes, c’est grandir « à côté de ».
Ce sentiment d’être reléguée au second plan de la société, Dimitra, 20 ans, le connaît bien. Pourtant, quand la nuit tombe dans les rues mal éclairées d’Exarcheia, elle en impose : avec son look underground et les cerceaux multicolores qu’elle transporte comme des accessoires, elle déambule fièrement. Mais derrière ses airs insouciants, la jeune femme est à l’affût. « Dès que je sors, je réfléchis toujours à ce que je devrais faire si jamais quelqu’un m’approche avec de mauvaises intentions. »
Elle ne fait pas confiance aux autorités de la ville : « Quand on va voir la police, on nous dit que tout est dans notre tête. Ici, on ne se soucie pas des femmes ». Dimitra est révoltée des témoignages de ses amies. Alors, il faut s'adapter : sortir en groupe ou acheter des gadgets de self-defense à accrocher aux portes-clés.
En terrasse, les verres s'entrechoquent, les discussions vont bon train, on se bouscule pour se frayer un chemin. Il est tard, mais l'endroit déborde de vitalité. Un détail qui, d'après les enquêtes d'Eva, peut faire toute la différence, surtout dans un quartier comme Exarcheia. Difficile de savoir si l'on est suivie, surtout quand la végétalisation des rues dissimule les rares réverbères allumés. Se sentir entourée est alors essentiel. « Un jour, un garçon me suivait. Il y avait des touristes, alors je me suis exclamée “Ce gars me suit !” , et il est parti », se souvient amèrement Dimitra.
Alors qu’elle partage ses craintes, un passant accroche sur la jeune femme un regard lourd de sens, comme une parfaite illustration de son propos. « Vous voyez… », souffle-t-elle avec lassitude. Dimitra a appris à vivre avec ces situations tristement habituelles. « On a tendance à normaliser ça, et à se dire que c’est à nous de s’adapter » , regrette l'architecte Eva Grigoriadou. « Mais c’est la ville qui doit changer pour s’adapter à notre expérience. »
Le tourisme avant tout ?
Mais les politiques urbaines soucieuses des femmes n'arriveront pas de sitôt. Notamment parce que les autorités ont les yeux rivés ailleurs : les touristes. Avec plus de 20 milliards d'euros dépensés en 2023, ils constituent un pilier de l'économie grecque. Au point que les politiques des pouvoirs publics leur sont parfois réservées. En témoigne le coûteux projet de piétonnisation de la rue Panepistimiou, destiné à fluidifier la circulation des touristes. Lancé durant la pandémie de Covid-19 par le précédent maire, Kóstas Bakoyánnis, il a suscité la colère de nombreux·ses riverain·es, jamais consulté·es. « Ça a isolé cette partie de la ville en bloquant l'accès de nombreux bus », soupire Eva. « Ils ont même rétréci les trottoirs alentours alors que c'était une des rares zones où ils étaient assez larges ! ». Pourtant, selon elle, améliorer la qualité de vie des Athénien·nes aurait forcément un impact positif sur le tourisme.
Ce mépris pour les besoins des locaux·ales est aussi bien ancré dans l’enseignement de l’architecture. Moquée à coups de « Elle veut repeindre la ville en rose, c'est ça ? », Eva a dû essuyer de nombreuses critiques sexistes à ses débuts. « L'architecture, ce n'est pas que les monuments et les bâtiments grandiloquents. On ne pense pas aux petits détails qui affectent le quotidien : l’éclairage, les zones d’ombre, les toilettes… mais on peut aussi les rendre beaux ! ». La perspective enchante de nombreuses étudiantes architectes grecques qui trouvent dans l’équipe d’Eva un enseignement absent ailleurs.
Malgré des avancées balbutiantes, on se réjouit à Athènes de l’ouverture au dialogue féministe. Cette année, le Musée national d’art contemporain de la ville a d’ailleurs décidé de dédier ses salles à l’exposition d'œuvres réalisées par des artistes féminines. La question explorée : et si les femmes dirigeaient le monde ?
