Les cinés
contre-attaquent

Depuis avril 2023, plusieurs cinémas indépendants du centre d’Athènes sont sous la menace d’investisseurs et de groupes hôteliers. Le plus ancien de tous, l’Ideal, a fermé ses portes il y a quelques mois. Une situation qui s’inscrit dans une attaque plus globale contre les espaces culturels, au profit d’un tourisme débridé encouragé par le gouvernement.

Derrière un lourd rideau de fer, les vieux sièges bleus de l'Ideal prennent la poussière dans l’ancien hall du cinéma. Le lieu, longtemps reconnu comme un symbole de la culture athénienne, est aujourd’hui en ruine. Installé dans l’avenue Panepistimiou depuis 103 ans, le plus vieux cinéma de la ville a fermé ses portes en décembre dernier. À la place, les habitant·es du quartier pourront bientôt trouver un hôtel, construit par le groupe de luxe grec Mitsis. 

Depuis plus d’un an, l’Ideal mais aussi son voisin l’Astor, subissent les assauts des promoteurs immobiliers, prêts à tout pour prendre possession des lieux. Les avenues Panepistimiou et Stadiou, artères centrales de la capitale grecque sont particulièrement prisées pour leur localisation. Elles relient la place Omonia à la place Syntagma, deux des carrefours les plus importants d'Athènes. Si l’Astor, plus chanceux que son voisin, continuera d’exister grâce à une décision du ministère de l’environnement, la pression subie par les cinémas a explosé ces dernières années.

L'Ideal a baissé le rideau le 30 décembre 2023 après une dernière projection : Pulp Fiction de Quentin Tarantino. © Marius Joly

L'Ideal a baissé le rideau le 30 décembre 2023 après une dernière projection : Pulp Fiction de Quentin Tarantino. © Marius Joly

L’affaire a débuté en avril 2023, quand l’organisme de sécurité sociale EFKA, propriétaire des bâtiments de l’Astor et de l’Ideal a décidé de mettre en vente les lieux. "Ils ne nous ont même pas prévenu, on l’a appris par hasard, grâce aux autres commerçants, explique Babis Kontarakis, propriétaire du cinéma Astor depuis 2015. Pendant plusieurs mois c’était le flou, la ville nous a soutenu mais c’est resté très timide. Dès que nous avons su ce qu’il se passait, nous avons demandé au ministère de s’opposer à la disparition du cinéma”.

Une mobilisation record

Loin de s’avouer vaincus, l’Astor et l’Ideal ont relevé leurs manches pour mobiliser autour d’eux. La menace de leur disparition a vite généré une vague d’indignation. “Dès que nous avons appris la nouvelle, nous avons organisé des projections de soutien, décrit Babis Kontarakis. Plus de 5 000 personnes y ont assisté, je n’en croyais pas mes yeux.”

De nombreuses personnalités du cinéma grec, comme les réalisateurs Costa-Gavras et Yorgos Lanthimos se sont rapidement opposés contre la fermeture. “Les mobilisations ont d’abord commencé pour préserver cet héritage culturel”, explique Nikos Papakostas, cofondateur de l’ONG athénienne Inter Alia. S’en ai suivi un véritable élan de solidarité. Pétitions, conférences, projections, tous les moyens sont bons pour soutenir les cinémas indépendants. “On avait le soutien de toute la communauté grecque”, se souvient Babis Kontarakis. Mais si le gérant de l’Astor en garde un bon souvenir, c’est sûrement parce que son cinéma est passé entre les mailles du filet. 

Après plusieurs semaines de mobilisation, le ministère de l’environnement, chargé de la préservation architecturale de la ville, a fini par rendre sa décision. “Comme c’est le cas pour de nombreux lieux dans la ville, le ministère a accordé à l’Astor le statut de “bâtiment à usage préservé”, explique Babis Kontarakis. Ici, il ne pourra rien n’y avoir d’autre qu’un cinéma”. Soulagé, le gérant reste malgré tout vigilant. “Nous ne sommes pas propriétaires donc la pression reste élevée. Nous sommes sauvés pour le moment mais les promoteurs et le gouvernement pourrons toujours trouver d’autres moyens pour installer de nouveaux hôtels”.

Protéger les lieux culturels

Le ministère a également statué sur la situation de l’Ideal mais avec moins de succès. Si le nouveau propriétaire, l'hôtel Mitsis, devra bien conserver un cinéma dans son enceinte, sa liberté reste presque totale. “Le nouveau projet n’aura rien à voir avec l’Ideal, regrette Spyros Spentzos, ancien propriétaire du lieu. C’est un cinéma historique du centre d’Athènes qui disparaît, il n’en reste presque plus.”

Babis Kontarakis dirige l'Astor avec son frère Andrea depuis 2015. © Marius Joly

Babis Kontarakis dirige l'Astor avec son frère Andrea depuis 2015. © Marius Joly

Les mobilisations n’auront pas suffi pour sauver le lieu centenaire. Pour Spyros Spentzos, le gouvernement n’y a même pas prêté attention. “Maintenant que la décision est prise, il faut se résigner, on ne peut plus rien faire”, dit-il fataliste. L’avenir des cinémas du centre-ville reste incertain. La gentrification poussée par le gouvernement est loin d’être terminée. Les cinémas, tout comme d’autres lieux culturels, ne sont pas assurés de leur longévité. 

Dans le centre-ville, les menaces touchent aussi les associations culturelles étudiantes. L’Iris, la salle gérée par le club de cinéma de l’Université d’Athènes, est elle aussi en danger. Depuis une loi votée en 2022, l’association, dirigée par Skouris Manolis n’a plus d’existence légale. “Les clubs étudiants ont été rattachés à l’Université, ce qui lui donne le pouvoir d’utiliser le cinéma comme elle le souhaitent ou de nous remplacer par des activités plus lucratives”, explique l’étudiant. “L’Université et le gouvernement ne s’intéressent à la culture que quand on peut vendre des tickets et faire de l’argent”. 

Contre culture

Mobilisé lors des projections aux côtés de l’Ideal et de l’Astor, l’Iris défend le même combat. “C’était important de pouvoir amener un peu de lumière sur notre cause et faire comprendre que la culture était en danger à Athènes”.

La grande salle de l'Astor pourra continuer à diffuser de nombreux films d'auteurs. © Marius Joly

La grande salle de l'Astor pourra continuer à diffuser de nombreux films d'auteurs. © Marius Joly

Avec l'ONG Inter Alia, Nikos Papakostas a étudié les rouages de ces décisions gouvernementales. Et ses conclusions sont sans appel : “les cinémas indépendants sont des espaces qui font vivre une contre culture, et ça fait peur au gouvernement”, argumente-t-il.

“Une menace culturelle est toujours une menace politique, renchérit Afroditi Nicolaidou, professeure de production cinématographique à l’Université d’Athènes. “La fermeture de salles de cinéma, comme leur changement d'affectation, est une atteinte au patrimoine culturel, matériel et immatériel”. Et quoi de mieux que de remplacer ces lieux par des projets touristiques. Un choix qui politise encore plus la fermeture des cinémas dans un contexte de gentrification très lourd.

Les attaques perpétrées contre les cinémas indépendants ne sont pas des cas isolés. “On a vu un changement radical de la ville depuis l’arrivée du nouveau gouvernement”, confie Nikos Papakostas. “S’en prendre aux cinémas, c’est un acte politique fort qui s’inscrit dans une logique de course au profit”. Et si la transformation globale de la ville entend répondre à un tourisme de masse toujours plus important, c’est aussi un moyen de contrôler des quartiers réputés contestataires, comme celui d’Exarchia. Et les premiers à en souffrir sont les locaux.

Une mémoire attaquée

Attablé en terrasse dans le quartier de Kypseli, dans le nord d’Athènes, Babis Kontarakis pointe un terrain de jeu du doigt, ou plutôt ce qu’il en reste. “C’était le seul square pour enfant du quartier”. L’espace barricadé est en passe d’être remplacé par le métro. “Nos lieux de vie sont menacés et personne ne se soucie de nous. Nous ne sommes pas une priorité”, peste-t-il.

L'avenue Panepistimiou, la grande artère du centre ville accueillant l'Astor subit de plein fouet la transformation de la métropole. © Marius Joly

L'avenue Panepistimiou, la grande artère du centre ville accueillant l'Astor subit de plein fouet la transformation de la métropole. © Marius Joly

Lorsque le gouvernement choisit d’agencer la ville pour les touristes, il cristallise la colère des athénien·es. “En fermant les cinémas, le gouvernement porte atteinte à la préservation de la mémoire d’une communauté et à la construction de son identité”, explique Afroditi Nicolaidou. 

Malgré les turbulences, d’autres lieux culturels alternatifs sont toujours debout. Théâtres, ciné-clubs et festivals font corps avec les cinémas. Ensembles, ils continuent de résister pour faire vivre la culture à Athènes.

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